Le #MuslimBan ne sort pas de nulle part : il s’inscrit pleinement dans la politique internationale US de ces dernières années

Glenn Greenwald /

Glenn Greenwald

Journaliste, cofondateur de The Intercept

Il n’en demeure pas moins honteux.
Alors que la résistance s’organise aux États-Unis contre le décret raciste interdisant l’accès au pays aux ressortissants de 7 pays, nous publions une traduction d’un texte de Glenn Greenwald, initialement paru sur le site de The Intercept.

Il n’est pas difficile, pour quiconque a conservé son humanité, de comprendre d’emblée pourquoi la décision de Donald Trump d’interdire l’entrée sur le sol étasunien aux ressortissants de sept pays musulmans est inhumaine, discriminatoire et honteuse. Durant la campagne présidentielle, la cruauté de cette mesure avait même été reconnue par Mike Pence [1] (« offensante et inconstitutionnelle ») et Paul Ryan [2] (violation des « valeurs fondamentales » de l’Amérique), dont la lâcheté et les ambitions empêchent désormais toute réaction.

En août dernier, lorsque Trump a commencé à évoquer ce projet de blocage des musulmans, son propre secrétaire d’État à la Défense, le général James Mattis, déclarait « nous avons perdu foi en la raison », ajoutant : « Ce genre de choses nous cause des dommages immédiats considérables, et cela a des répercussions à l’échelle internationale. »

La seule justification donnée, et ce de manière ostensible, pour expliquer ce décret - à savoir la nécessité de maintenir à distance les musulmans extrémistes - ne tient absolument pas debout. Les pays qui ont produit et soutenu le plus grand nombre de terroristes anti-US - l’Arabie Saoudite, l’Égypte, le Qatar et les Émirats Arabes Unis - ne sont pas inquiétés car les régimes tyranniques qui sont à leurs têtes sont de proches alliés des États-Unis. À l’inverse, les sept pays visés par le décret - Syrie, Irak, Libye, Somalie, Iran, Soudan et Yémen - n’ont rien produit de tel ; comme l’a rappelé l’Institut Cato ce vendredi 27 janvier : « Entre 1975 et 2015, les immigrés de ces 7 pays n’ont tué aucun américain sur le sol étasunien. » Et, d’après une récente étude du Centre de recherche New America, depuis le 11 septembre 2001, les morts provoquées par l’extrême-droite étasunienne dépassent largement celles causées par des extrémistes musulmans.

Vendredi soir, alors qu’il était l’invité d’une radio chrétienne, Trump a promis de donner la priorité aux réfugiés chrétiens sur tous les autres. C’est un sacrilège ; l’idée-même de déterminer qui mérite d’être accueilli aux États-Unis sur la base de la croyance religieuse est de l’intolérance à l’état pur. Au-delà de la dimension morale, dans un pays où le « libre exercice de la religion » est un principe fondateur, cette mesure est aussi certainement inconstitutionnelle. Dans l’édition du New York Times du jour, David Bier, analyste pour l’institut Cato, explique d’ailleurs précisément en quoi ce décret est illégal.

Le pire étant que le gouvernement des États-Unis a joué un rôle central dans les horreurs que nombre des personnes désormais interdites d’entrée dans ce pays ont fui. La rumeur selon laquelle Trump protégerait les pays avec lesquels il fait affaire est absurde. En réalité, cette liste n’est que le reflet de politiques de longue date visant précisément ces sept États. Obama avait déjà restreint les droits de visa pour ces mêmes ressortissants et, bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir, les régimes de Riyad et du Caire jouissaient déjà d’une protection spéciale.

Au-delà du soutien étasunien aux pires régimes du monde, ce sont, en premier lieu, les agressions menées par les États-Unis qui structurent la liste de Trump. De fait, sur les 7 pays à majorité musulmane, cinq ont été bombardés par Obama et deux (l’Iran et le Soudan) ont été lourdement sanctionnés et pénalisés. Ainsi, Trump interdit l’entrée sur le sol américain à des migrants venant de pays que le gouvernement étasunien a lui-même contribué à déstabiliser ou à détruire et ce, aussi bien sous les Républicains que sous les Démocrates. C’est ce paradoxe qu’a souligné, avec une candeur pour le moins surprenante, le sénateur démocrate Chris Murphy :

Traduction : « Nous bombardons votre pays, créant ainsi un cauchemar humanitaire, puis nous vous enfermons à l’intérieur. C’est une film d’horreur, pas de la politique internationale. »

Il est essentiel d’appréhender et de lutter contre l’extrémisme de Trump et ses spécificités, mais il faut aussi reconnaître qu’une part essentielle de ces abus trouve ses racines dans des terreaux politiques et culturels dont l’existence le précède de longue date. Les histoires d’horreur de l’immigration — y compris celles de familles déchirées — ne datent pas d’hier. ABC News le relevait en août dernier, « l’administration Obama a expulsé plus de personnes que toute autre administration dans l’Histoire. En fait, le nombre d’expulsions sous son gouvernement dépasse la somme de toutes celles ayant eu lieu sous les présidents du 20e siècle. »

Et la raison pour laquelle Trump peut aussi facilement puiser dans le réservoir de l’islamophobie est que les sentiments anti-musulmans ont servi de carburant à la guerre contre le terrorisme pendant plus de 16 ans. Qu’elles se situent au centre-gauche ou à droite, il existe des factions dont l’objectif principal consiste à démoniser les Musulman-e-s et l’islam. Un gouvernement peut ainsi se permettre de bombarder, envahir et espionner le même groupe de personnes pendant plus de 15 ans en s’appuyant simplement sur la diabolisation et la déshumanisation constantes de ce groupe et en jouant sur les peurs ; ce qui est précisément ce que les États-Unis ont fait sous les deux dernières administrations. Les gouvernements de Bush et d’Obama ont accompagné une toute nouvelle (et plutôt extrême) phase de violation des libertés et des droits, ciblant principalement, si ce n’est exclusivement les musulmans.

Trump ne sort pas de nulle part. Il est la conséquence logique, et la plus grotesque, d’une variété de phénomènes dont nous avons permis la prolifération : une guerre interminable, une présidence quasi omnipotente, des pouvoirs de guerre illimités allant de l’espionnage à l’emprisonnement arbitraire en passant par la torture et les assassinats, l’érosion continue des libertés publiques au nom de garanties illusoires de sécurité, et la diabolisation incessante des musulmans présentés comme des Autres effrayants, primitifs et particulièrement violents.

Un pays qui s’engage dans une guerre sans fin contre plusieurs autres États provoque non seulement les morts de millions de personnes mais détruit aussi sa propre population. Trump est le fruit pourri qui a inévitablement germé à partir de ces racines fétides.

Trump n’est pas un produit russe, ou italien, ou sud-américain : c’est un phénomène typiquement et totalement étasunien. Il est le visage, sans doute le plus extrême, de la guerre contre le terrorisme et de la dérive nationale post-2008 vers l’oligarchie. Prétendre que Trump est une sorte d’aberration magistrale, un abandon radical de l’Histoire américaine et de ses valeurs, est une manière trompeuse d’essayer de nous blanchir, de nous dédouaner de ce que nous avons collectivement approuvé et permis.

Ainsi avons-nous vu et entendu, la semaine dernière, de nombreuses personnes prétendre être choquées des projets de Trump en matière de développement de prisons secrètes, de recours à la torture ou à la pratique pourtant illégale d’extradition de prisonniers, alors même qu’elles ont été parmi les premières à défendre ces mesures, à les mettre en place ou à protéger ceux qui le faisaient de poursuites pénales. Dénoncer et s’opposer à Trump ne devrait pas servir à cacher nos récents péchés ou à dissimuler ces graines plantées avant lui et qui lui ont permis de germer. S’opposer aux attaques de Trump contre les libertés fondamentales requiert une compréhension claire du cadre qui lui a permis d’émerger.

Mais ce bannissement des musulmans — parce que, dans les faits et dans l’intention, c’est ce dont il s’agit — n’en revêt pas moins des différences notables en termes de degrés, certes mais aussi de nature. Malgré tout ce qui a pu précéder l’adoption de cette mesure, on ne peut nier que Trump entraîne désormais les États-Unis vers un terrain sombre et particulièrement oppressant qui marque une nouvelle étape par rapport à ce que les précédents présidents ont introduit, au nom de la protection contre les musulmans. Une codification formelle de cette islamophobie est intrinsèquement dangereuse car susceptible de développer davantage encore les préjugés de millions d’Américains contre des Musulmans qu’ils imaginent violents et dangereux.

Au-delà de ces risques, les horreurs humanitaires produites instantanément par le décret de Trump sont inestimables. Cette mesure va, de toute évidence, condamner à mort ces ’innombrables réfugiés de guerre qui ont fui les ravages que les États-Unis ont eux-mêmes contribué à provoquer et qui sont désormais privés d’accès à la terre d’accueil étasunienne. Les parallèles avec la manière dont les réfugiés Juifs fuyant la persécution nazie ont été traités dans les années 30 et 40 sont manifestes. Créé il y a peu, le compte Twitter @Stl_Manifest rappelle le parcours de ces Juifs dont les bateaux ont été bloqués par l’administration Roosevelt en 1939, alors qu’ils tentaient d’échapper aux nazis, et qui ont fini par trouver la mort à Auschwitz ou dans d’autres camps.

Comme l’a démontré mon collègue Lee Fang en 2015, la rhétorique dominante sur les réfugiés musulmans est identique à celle qui fut utilisée pour diaboliser les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Un exemple parmi d’autres : en 2015, un dessin publié dans le Daily Mail présentait les réfugiés Musulmans comme des rats (première image ci-dessous), faisant ainsi parfaitement écho à une caricature parue en 1939, dans un journal viennois, et représentant les Juifs de la même façon (deuxième image ci-dessous) :

The Daily Mail, 2015.

Das Kleine Blatt, 1939.

Mais comme je l’ai déjà dit, ce sont souvent les injustices les plus concrètes et les moins dramatiques qui résonnent quand il s’agit de violations des libertés publiques. Cet article de McClatchy, publié ce vendredi 27 janvier, en est un exemple parmi d’autres. Il raconte l’histoire de Murtadha Al-Tameemi, un jeune d’origine irakienne, travaillant comme développeur pour Facebook, qui a dû quitter le Canada où il rendait visite à sa famille, et revenir d’urgence aux États-Unis avant que le décret n’entre en vigueur. Craignant (à juste titre) de ne plus pouvoir rentrer chez lui s’il partait quelques jours, il ne retournera certainement pas voir ses proches de sitôt. Dans cet article, Al-Tameemi revient en outre sur les horribles abus et injustices auxquels il a longtemps été confronté en tant qu’immigré musulman vivant aux États-Unis ; il doit désormais faire face à une totale et absolue interdiction d’y entrer.

Parallèlement, le New York Daily News rapportait ce matin que de nombreux Musulmans et Arabes, détenant pourtant des visas pour les États-Unis depuis bien longtemps, se sont retrouvés bloqués dans des aéroports et n’ont pu prendre leurs avions. Encore plus significative, quoique plus difficile à quantifier, est la grande peur des Musulmans américains et des immigrés qui s’interrogent sur ce que cette mesure va engendrer, à la fois en termes de normes culturelles et de nouvelles politiques de répression. Et, tout comme les attitudes envers les communautés LGBT étasuniennes ont évolué à mesure que leurs histoires personnelles sont devenues plus connues, les récits d’abus subis par des Musulmans ordinaires, qui voient leurs droits les plus fondamentaux piétinés sans la moindre justification, sont essentiels pour rendre compte de l’injustice de ces politiques.

L’une des plus grandes forces d’opposition à ces abus réside dans le dynamisme, l’indépendance et l’efficacité des organisations de défense des droits civiques des Musulmans américains. La plus grande structure travaillant sur ces questions, le Conseil des Relations Américano-Islamiques (CAIR), a d’ailleurs longtemps été la cible du gouvernement des États-Unis. L’administration Bush n’a pas hésité à qualifier l’association de « co-conspiratrice » dans une affaire de terrorisme, en veillant toutefois à ne pas les accuser officiellement : il s’agissait de salir leur réputation sans leur donner la possibilité de se défendre dans le cadre d’un procès. Et comme indiqué dans un article publié en 2014, le directeur exécutif de l’organisation a été la cible d’une surveillance électronique particulièrement invasive, mise en place par la NSA.

CAIR joue désormais un rôle essentiel dans la défense des Musulmans américains et des immigrés face à ces attaques contre leurs libertés. L’organisation a d’ores et déjà annoncé qu’elle contesterait la constitutionnalité et la légalité de l’interdiction émise par Trump. Les Musulmans, qui n’ont presque aucun autre recours quand leurs droits sont menacés, sont souvent défendus par CAIR ; vu la situation, ils n’auront jamais eu autant besoin d’eux.

Mais depuis longtemps, CAIR est aussi la cible des personnalités et franges islamophobes les plus extrêmes, comme Peter King [3], et celle de conservateurs particulièrement dangereux exerçant aujourd’hui une influence significative sur l’administration Trump. Breitbart, dont l’ancien directeur, Steve Bannon, est désormais l’une des personnalités les plus puissantes de la Maison Blanche, a ainsi longtemps eu le groupe dans le collimateur.

Étant donné la répression que l’organisation a subie de la part d’un pouvoir qui était moins réactionnaire, il y a de grandes chances que CAIR soit durement pris à partie. Le groupe est un véritable rempart, protégeant les Musulmans Américains et immigrés des atteintes à leurs droits et libertés. À ce titre, l’association a besoin et mérite le soutien de toutes celles et ceux qui peuvent aider, cela peut se faire en cliquant sur ce lien (par ailleurs : j’ai eu à plusieurs reprises, l’occasion d’intervenir lors d’événements organisés par CAIR ou certains de leurs partenaires et, dans un esprit de solidarité, je compte y participer davantage encore cette année).

Il arrive souvent que les extrémistes des deux côtés d’un conflit prolongé finissent par mettre en miroir les attributs, la mentalité et les tactiques de l’autre. C’est précisément ce à quoi nous assistons aujourd’hui, alors que les croisés anti-musulmans des États-Unis adoptent les mêmes thèses que Daech et ses alliés, à savoir que l’Occident et les Musulmans sont intrinsèquement et irrémédiablement opposés. Comme l’a expliqué mon collègue, Murtaza Hussain, en 2015, l’objectif stratégique ultime de l’État islamique est d’éliminer la « zone grise » dans laquelle évoluent les Musulmans occidentaux, « générant une hostilité entre les populations musulmanes de l’intérieur et les sociétés dans lesquelles ils vivent » afin de convaincre ces deux groupes sociaux de se faire la guerre au lieu de chercher l’harmonie et l’intégration.

Il est difficile d’imaginer quelque chose qui aille autant dans le sens de l’objectif de Daech, de sa narrative centrale, que ce décret de Trump interdisant l’entrée aux États-Unis de certains musulmans tout en privilégiant l’accueil de réfugiés chrétiens. Il n’est pas impossible en revanche que des mesures bien plus graves soient adoptées. Le risque désormais est que cette interdiction ne constitue qu’un premier pas sur cet abject chemin, pas le dernier. C’est pourquoi il est indispensable que tout soit fait pour dénoncer ces abus, les combattre et les mettre en échec le plus rapidement possible.


Texte publié avec l’aimable autorisation de son auteur.
Traduction : Sihame A., avec l’aide de Lady Teruki et Mohamed B.

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[1Vice-Président des États-Unis

[2Président de la Chambre des représentants et l’un des chefs de fil du Parti Républicain

[3Parlementaire, membre du Parti Républicain

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