Normal de contrôler au faciès ? Le sénateur Masson a raison.


Sihame Assbague

Journaliste par obligation.

Dans un amendement à la proposition de loi déposée par Laurence Cohen [1] et visant à lutter contre les contrôles d’identité abusifs, Jean-Louis Masson, sénateur divers droite, défend ouvertement les contrôles au faciès. L’une de nos contributrices a souhaité apporter sa réflexion à la polémique qui enfle.

Autant (j’avoue, c’est vrai) j’ai l’indignation souvent facile, autant lorsque j’ai découvert l’amendement proposé par le sénateur cumulard de Moselle, Jean-Louis Masson, seul deux mots me sont venus à l’esprit : « oui et ? »

Il faut dire qu’avant même de lire son texte, les signaux d’alerte « dépolitisation en cours » étaient déjà passés au rouge. D’une part, la première réaction sur le sujet est venue de la Licra qui correspond à peu près au degré -30 de l’antiracisme politique et, d’autre part, la focalisation sur la figure du sénateur « bête, raciste et méchant » dessinait clairement le chemin qui allait être emprunté. Celui d’une condamnation morale.

Seulement voilà, si c’est le prisme que l’on adopte, force est de reconnaître que Jean-Louis Masson a raison. Si, si, faites un effort. Que dit-il, ce cher [2] élu installé au Sénat depuis plus de quinze ans ? Qu’en France, eu égard à la situation, il est normal - le terme est utilisé à deux reprises - de contrôler au faciès. Considérons ici, comme le Larousse, que la "normalité" renvoie à ce qui est conforme à un principe imposé à un groupe social et généralement accepté par le plus grand nombre, à ce qui est prévisible et correspond à la nature même d’une structure. La militante antiraciste que je suis ne peut que plussoyer. Évidemment que le contrôle au faciès correspond à une pratique policière normale en France...et c’est là, le cœur du problème.

D’abord les faits. Le « profilage statistique » - il s’agit en fait de profilage raciste mais bon - que réclame Jean-Louis Masson constitue déjà la norme. Outre l’expertise des premiers concernés, on pourrait se référer à des dizaines d’enquêtes et de rapports qui ont clairement démontré que la très grande majorité des contrôles d’identité se fonde sur l’apparence physique. En 2009, par exemple, dans une étude du CNRS, on apprenait que pour un noir et un arabe la probabilité d’être contrôlé est en moyenne 6 et 8 fois plus élevée que pour un blanc. Le style vestimentaire ciblé par Masson n’est pas en reste : un individu portant des vêtements associés aux « cultures jeunes »
aura lui 11 fois plus de risques de subir un contrôle d’identité. Ainsi, nous apprend cette enquête à laquelle a notamment participé le sociologue Fabien Jobard, alors que ces vêtements ne sont portés que par 10% de la population, ceux qui les arborent représentent 47% des contrôlés. Et devinez quoi ? Deux-tiers de ces personnes « appartiennent à des minorités visibles ». D’autres rapports, plus récents, à l’instar de celui d’Amnesty International sur l’état d’urgence, ont permis d’établir que certaines mesures policières « ont été appliquées sur des bases discriminatoires, en particulier à l’encontre des musulmans. » Que Masson et ses copains se rassurent, si l’état d’urgence a manifestement renforcé l’islamophobie à l’œuvre dans ces institutions, elle lui préexistait et lui survivra.

Là où Jean-Louis a raison c’est donc dans la reconnaissance de ces normes qui structurent l’action policière (et judiciaire d’ailleurs) depuis des décennies. En somme, il a simplement voulu donner un cadre plus clair à des pratiques courantes validées et régulièrement alimentées par le pouvoir. Faut-il rappeler que le contrôle au faciès a récemment été justifié par l’État lui-même qui, par le biais de son agent judiciaire, a expliqué qu’il était « légitime de ne contrôler que les noirs et les arabes au motif qu’ils ont plus de chances d’être étrangers et donc sans-papiers » ? Faut-il redire que c’est ce même État qui organise chaque année une chasse aux sans-papiers (donc, grosso modo, aux arabes et aux noirs) ? Faut-il, enfin, citer les trop nombreux propos et amalgames racistes émanant de représentant-e-s de l’État (mais aussi de nombreux médias) qui contribuent à la stigmatisation et au dévoiement des pratiques institutionnelles ?

Reprenons donc calmement et posons-nous les bonnes questions. N’est-il pas normal qu’un État qui n’a eu de cesse de renforcer des politiques racistes héritées de son Histoire esclavagiste et coloniale et qui a institutionnalisé l’islamophobie ait recours à ce type de pratiques ? Sérieusement, y a-t-il encore des gens (honnêtes hein) en France pour penser que les contrôles au faciès ne sont pas systémiques et systématiques ? Et donc, n’est-il pas normal qu’un député de la République se fasse le relais des idéologies et ambitions étatiques ?

Qualifier l’amendement proposé par Masson de « bête » et « raciste » sans le mettre en perspective contribue inéluctablement à la dépolitisation des sujets qu’il traite. Or c’est précisément ce que les médias & personnalités qui ont relevé l’information font. Voici donc des politiques discriminatoires existantes réduites à la lubie d’un seul homme, de droite évidemment : « Un sénateur divers droite veut que la police contrôle en priorité les musulmans pour éviter des attentats » ; « Un sénateur justifie les contrôles au faciès dans un amendement » ; « Sécurité : Quand un sénateur propose de contrôler en priorité les musulmans ». Au-delà du traitement médiatique, hâte de lire et d’entendre tous les sénateurs qui vont critiquer en bloc cet amendement parce-que-ce-n’est-pas-du-tout-l’esprit-de-la-République-française-voyons. Ils pourront ainsi se gargariser d’avoir rejeté des propositions « dangereuses pour le vivre-ensemble ». OSEF si, dans les faits, elles sont appliquées - non sans une certaine violence d’ailleurs - tout le reste de l’année.
Tant que ce n’est pas écrit aussi crûment dans la loi, l’honneur de la République est sauf !

N.B : Le choix a été fait de se focaliser uniquement sur le concept de « normalité » des contrôles au faciès. Évidemment, on aurait aussi pu déconstruire les préjugés racistes sur lesquels repose l’argumentaire de Jean-Louis Masson. Le lecteur intéressé pourra trouver des éléments de réponse ici, ici, ici et .

[1Cette proposition de loi, qui répond notamment à une revendication du Collectif Stop le contrôle au faciès et au trentième engagement de François Hollande, sera débattue le 18 mai

[2Les contribuables donneront à cet adjectif le sens qu’ils voudront.

Contre-attaqueR

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