Pourquoi il faut dialoguer avec Tariq Ramadan

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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Cette tribune est parue dans Le Monde daté du 3 avril. Elle a été signée par Alain Gresh, Edgar Morin, Sonia Dayan-Herzbun, Raphaël Liogier. Certaines parties ont été coupées, nous les rétablissons ici (en gras dans le texte).

Successivement, depuis le début de l’année, Tariq Ramadan a été interdit de parole à la Cité internationale universitaire de Paris, à Béziers, à Argenteuil. A Orléans, en mars, les socialistes locaux se sont mobilisés contre sa venue. Alain Juppé a demandé à ce qu’il ne puisse pas s’exprimer à Bordeaux, soutenu par la gauche et par la droite et par le Front national. Il lui est pratiquement impossible d’accéder à un lieu de réunion à Paris du fait des pressions de la mairie. L’Institut du monde arabe, présidé par Jack Lang a refusé d’accueillir un débat avec lui – alors qu’il l’avait accepté en 2014. Ainsi, dans un pays où des millions de personnes sont descendues dans la rue pour la défense de la liberté d’expression, on peut interdire de parole Tariq Ramadan, l’homme que nous adorons haïr, sans aucune justification légale. Décidément, la République a un problème avec l’islam.

Outre l’étiquette infamante d’« islamiste », terme jamais défini, la principale accusation contre lui est celle de « double langage ». Comme « la théorie du complot », elle a l’avantage de n’être pas réfutable : quoique Ramadan dise ou écrive, on vous rétorquera qu’il ne le pense pas, voire qu’il pense le contraire. Même si cela était vrai, en quoi cela justifierait une interdiction ? A ce compte là, nombre de nos responsables politiques devraient être interdits de parole, au premier chef cet ancien candidat à la présidence de la République qui promettait, en 2012 de combattre la finance et d’accorder le droit de vote aux immigrés.

Nous avons fait des dizaines de débats avec Tariq Ramadan, en France et dans le monde arabe, devant des publics en majorité « musulmans » ou à majorité « non musulmans ». On peut évidemment imaginer qu’il proclame en notre présence que les Européens musulmans doivent se comporter en citoyens loyaux et que, dès que nous avons le dos tourné, il leur explique que l’islam doit conquérir l’Europe ; qu’il critique les Frères musulmans quand nous sommes là, et qu’ensuite il appelle les jeunes à rejoindre cette organisation. Quant à ceux qui prétendent que, dans ses interventions en arabe, il tient des propos différents, combien parlent cette langue ?

Réactualisant la vieille antienne coloniale de l’« Arabe menteur et fourbe », cette accusation de « double langage » a été théorisée il y a plus de dix ans par Caroline Fourest, aujourd’hui proche de Manuel Valls, dans son livre Frère Tariq (2004).

Cet ouvrage comporte pourtant nombre d’erreurs grossières – elle prétend à tort que le terme islamophobie aurait été « inventé par les mollahs iraniens », ou encore que le pacte antisoviétique de Bagdad de 1955 a été signé entre l’Egypte et l’Union soviétique. Elle affirme aussi que rien ne permet d’affirmer que Ramadan n’est pas antisémite (admirez la tournure), alors qu’elle écrivait l’année précédente, dans Tirs Croisés, que Gresh et Ramadan figurent « parmi les militants antisionistes les plus opposés à l’antisémitisme ». Depuis, comme le premier ministre, elle pense sans doute que antisionisme et antisémitisme sont synonymes.
Pourtant, épinglée à plus reprises pour ses mensonges par le CSA, Caroline Fourest continue d’avoir largement accès aux médias, elle a micros ouverts à France Inter et France-Culture notamment, qui se gardent bien d’inviter quiconque réfuterait ses diatribes islamophobes.
D’où cette légende urbaine sur le « double langage ». Le mensonge mille fois répétés est devenu vérité.

La dernière découverte est le fait que Tariq Ramadan appartient à l’Union mondiale des savants musulmans, qu’il a rejoint… il y a cinq ans et à qui compte parmi ses membres le mufti de Moscou ou celui de Sarajevo, mais aussi d’autres personnalités bien plus « conservatrices ». Reproche-t-on à un catholique son appartenance à l’assemblée des cardinaux, du simple fait qu’elle inclut des « conservateurs » ?

Depuis plus de vingt ans, Tariq Ramadan a évolué. C’est le contraire qui serait préoccupant. Mais il n’a pas changé sur un point, dans son appel aux citoyens européens de confession musulmane à rejeter toute victimisation et à s’affirmer comme des citoyens à part entière des sociétés dans lesquelles ils vivent. Ce qu’il confirme dans son dernier ouvrage Le Génie de l’Islam : « Rien n’empêche les musulmans de vivre et de respecter le cadre laïque, d’être des citoyens loyaux à leurs pays. »

A l’heure des dangers que nous connaissons, à l’heure des appels de l’organisation de l’Etat islamique à la « sécession » des musulmans d’Europe, Tariq Ramadan est l’un de ceux que la jeunesse écoute et apprécie. On évoque les « cent Molenbeek » français, formule plus que contestable, mais on oublie de dire que, dans les quartiers populaires, la voix de Ramadan est de celles qui portent ; elle est de celles qui permettent d’entamer un dialogue respectueux avec ces jeunes de confession musulmane. Accepter le débat avec Ramadan ne signifie pas être d’accord avec lui, mais prendre au sérieux les communautés musulmanes en France, dans leur diversité.

Parodiant les propos d’un spécialiste nazi d’histoire littéraire des années 1930, l’écrivain Manès Sperber lui faisait dire : « Heine était tout à fait dénué de talent. Mais ce juif était un tel mystificateur qu’il avait écrit plus de cent poèmes excellents, uniquement pour faire croire aux Allemandes crédules et naïfs qu’il savait faire des vers. » Tariq Ramadan a écrit plus de cent textes excellents, uniquement pour faire croire aux Français crédules et naïfs qu’un intellectuel musulman européen pouvait penser. Mais nous ne nous laisserons pas tromper ! Brûlons-le !

Contre-attaqueR

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