« Les mots sont importants »

Retour sur la loi antifoulard du 15 mars 2004 : une révolution conservatrice dans la laïcité


Dans un silence médiatique quasi unanime, nous commémorions cette semaine les douze ans de la loi du 15 mars 2004 contre les « signes religieux ostensibles » à l’école. 2004-2016, Pierre Tévanian, enseignant et essayiste, décrit cette « révolution conservatrice de la laïcité » sur le site Les mots sont importants.

Il y a douze ans était adoptée la loi sur sur les « signes religieux ostensibles », interdisant le port du foulard dit islamique à l’école, sous peine d’exclusion définitive. Au bilan en termes d’exclusion scolaire, de nombreuses considérations doivent être ajoutées pour que le tableau soit complet, notamment à propos des suites innombrables qu’a eues cette loi sur le terrain idéologique, politique et social pendant la décennie qui a suivi, que ce soit avec la loi anti-niqab de 2010, les interdictions de sortie scolaire aux mamans voilées, l’affaire Ilham Moussaïd ou plus largement la production et la diffusion massive d’une voilophobie et d’une islamophobie « respectables » – sans parler des effets de division et de diversion et d’un dramatique dévoiement du féminisme. Le texte qui suit se concentre sur un aspect précis de cette sinistre loi : la manière dont elle a opéré, bien plus qu’une simple reformulation, un véritable dévoiement, ou plus précisément : une véritable révolution conservatrice dans la laïcité.

La loi anti-foulard du 15 mars 2004 a été présentée par ses promoteurs comme un « retour aux sources ». Selon le récit mythique qu’ils ont réussi à imposer à l’opinion, cette loi n’aurait fait que « ré-affirmer » des principes oubliés, « re-découvrir » la pertinence et l’actualité des textes fondateurs, « re-trouver » la saine intransigeance de Jules Ferry, Jean Jaurès ou Gambetta, « rappeler la loi » et ainsi « restaurer » ou « refonder » un ordre mis en péril par un renouveau de la menace religieuse. Le paradoxe, rarement relevé, est que cette rhétorique du retour aux sources a servi à promouvoir une nouvelle loi - une loi qui, en imposant désormais la « neutralité » aux usagers et non plus seulement aux agents du service public d’éducation, opère une transformation radicale de la laïcité française, en rupture totale avec l’esprit des lois fondatrices [1].

Si l’on peut parler de révolution conservatrice, ce n’est pas seulement parce qu’un « ordre nouveau » a été soutenu par une rhétorique « passéiste » [2]), « conservatrice » [3] ou « réactionnaire » [4]. C’est plus profondément parce que, dans son principe, dans ses objectifs et dans ses présupposés idéologiques, cette révolution rompt avec les principes de ce qu’on nomme le « progressisme » (la liberté et l’égalité) et s’inscrit au contraire dans un cadre idéologique profondément réactionnaire. Ce cadre idéologique réactionnaire peut être résumé par les quatre formules suivantes :

- passage d’une conception laïque de la laïcité à une conception religieuse de la laïcité ;

- passage d’une laïcité libertaire à une laïcité sécuritaire ;

- passage d’une logique démocratique à une logique totalitaire ;

- passage d’une laïcité égalitaire à une laïcité identitaire.

Une laïcité religieuse

« Laïcité sacrée » : cet invraisemblable slogan, figurant sur des autocollants arborés lors d’une manifestation commémorant le centenaire de la loi de 1905, indique à quel point la laïcité a été, au sens propre, sacralisée [5]. D’un principe organisateur de la société, dont les modalités restent soumises au débat démocratique, à la critique et à la révision permanentes, on a fait une « valeur » intemporelle, incritiquable et inamendable, et dont la simple invocation est supposée pouvoir régler, comme par exorcisme, tous les problèmes sociaux. On est ainsi passé d’un rapport d’altérité entre la laïcité et le religieux à un rapport de rivalité mimétique - que résume bien la formule suivante, récurrente dans le débat sur « le voile à l’école », de Nicolas Sarkozy jusqu’à la gauche extrême :

« Quand on rentre dans une mosquée, on doit enlever ses chaussures. De même, quand une élève rentre dans une classe, elle doit enlever son foulard. »

C’est ce « de même » qui pose problème, car il construit l’école sur le modèle du lieu de culte et la laïcité sur le modèle de la religion. Cette manière de reproduire la logique religieuse, et de se placer par là-même en concurrence avec les autres religions, s’oppose à la laïcité du début du vingtième siècle, qui fut tout autre chose : l’invention d’une autre logique, la mise en place d’un autre type de règles - des règles dans lesquelles l’interdit vestimentaire n’est pas un point d’honneur. D’un point de vue authentiquement laïque, nous ne devons justement pas faire la même chose avec le voile d’une élève qu’avec nos chaussures dans une mosquée, pour la simple raison que la salle de classe n’est justement pas une mosquée, qu’elle n’est pas un espace religieux mais un espace laïque. Et un espace laïque, c’est un espace pragmatique, c’est-à-dire, dans le cas de l’école, un espace dans lequel les règles sont fondées sur l’activité pédagogique : est permis tout ce qui est compatible avec le travail pédagogique du professeur et de ses élèves, n’est interdit que ce qui fait obstacle à ce travail.

Un espace laïque, c’est aussi un espace non-dogmatique, c’est-à-dire un espace ouvert à la discussion, y compris sur la ou les significations qu’il faut donner à tel ou tel objet, tel ou tel phénomène, tel ou tel « signe », tel ou tel vêtement. Seul le rituel religieux assigne une signification unique (soit « pieuse », soit « impie ») à un vêtement ou à un geste. En décrétant qu’un foulard couvrant les cheveux est nécessairement un « signe », que ce « signe » est nécessairement « ostensible », et que cette « ostentation » est nécessairement une attaque portée à « la laïcité », l’institution transforme l’heure de cours en rituel religieux, dans lequel elle donne à son représentant – le professeur – le rôle du Maître de Cérémonie, veillant à l’orthodoxie des faits et gestes ou des tenues vestimentaires des fidèles.

Cette nouvelle « religion de la laïcité » a d’ailleurs ses théologiens [5]

Lire l’intégralité de l’article ici.

[1Les lois de 1880, 1882 et 1886 sur l’école, et la loi de 1905 sur la « séparation des Eglises de de l’Etat

[2Au sens de : rhétorique glorifiant le passé

[3Au sens de : rhétorique valorisant la continuité et la fidélité au passé

[4Au sens de : rhétorique prônant le retour à un ordre ancien

[5Elle a également son clergé, qui est, comme tous les clergés, quasi exclusivement masculin : Alain Duhamel, Jean Daniel, Jacques Julliard, Alain Gérard Slama, Max Gallo, Denis Jeambar, Claude Imbert, Serge July, Jean-Michel Thénard, Jean-François Kahn... Tous féministes quand il s’agit de stigmatiser le voile, mais tous des hommes, qui monopolisent la parole autorisée, le commentaire politique, la direction de la presse d’opinion..

Contre-attaqueR

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

`