« Middle east eye »

Thomas Deltombe : « L’islamophobie, un instrument de pouvoir qui permet de reformuler le racisme d’antan »


Daniel Zanini H. - Momento... (Projeto retratos)

Interview de Thomas Deltombe, journaliste et essayiste, qui pose son regard sur l’islamophobie des quarante dernières années. L’année 2015, ses deux attentats terroristes et l’islamophobie galopante marquent-ils une rupture dans le paysage historique Français en matière d’islamophobie. Thomas Deltombe y répond. Extrait.

Après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, le nombre d’actes islamophobes en France s’est sensiblement accru. Dans ce pays où vivent quelque cinq millions de musulmans, soit la plus grande communauté musulmane d’Europe, le nombre d’actes islamophobes au premier semestre 2015 a augmenté de 281 %, selon les chiffres de l’Observatoire national contre l’Islamophobie (ONCI). Depuis les attentats du 13 novembre, 222 actes islamophobes ont été enregistrés par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).

Pourtant, si ces chiffres indiquent un regain inquiétant, l’islamophobie qu’ils supposent n’est en rien un phénomène nouveau. C’est en tout cas ce que soutient le journaliste et essayiste Thomas Deltombe, auteur de L’Islam imaginaire : la construction médiatique de l’islamophobie en France (1975-2005), aux éditions La Découverte (2005), ouvrage dans lequel il interroge la construction médiatique et politique de la figure du musulman en France.

MEE : L’année 2015, au cours de laquelle la France a été frappée par deux attentats importants commandités par des groupes se réclamant de l’« islam », marque-t-elle une rupture en ce qui concerne les représentations publiques de l’islam et des musulmans en France ?

Thomas Deltombe : Ayant étudié les représentations médiatiques de l’islam en France sur le temps long, entre les années 1970 et les années 2000, je suis sceptique lorsque l’on parle de « rupture » et de « nouveauté ». Beaucoup de ce qui est dit aujourd’hui sur l’« islam » et les « musulmans » – avec beaucoup de guillemets – était déjà en germe dans les décennies précédentes. S’il y a bien des évolutions, et s’il se produit par moment des phénomènes d’accélération, les représentations publiques ne changent pas du jour au lendemain.

Pour ce qui concerne la période très récente, mais qui ne date pas des attentats de janvier et novembre 2015, je vois deux évolutions importantes. La premières est la prise en compte du phénomène qualifié d’« islamophobie ». Alors que, pendant des années, les élites françaises refusaient globalement d’utiliser ce terme, et donc de regarder le phénomène qu’il décrit, les choses ont légèrement évolué depuis deux ou trois ans. Si le terme est encore loin de faire consensus, un nombre croissant de responsables politiques et médiatiques français acceptent désormais de l’utiliser. Cela est le résultat de plusieurs phénomènes : d’abord, l’explosion de faits, attaques ou discours que l’on peut difficilement décrire autrement que comme « islamophobes » ; ensuite, le travail patient de diverses associations qui, malgré un environnement difficile, réussissent peu à peu à inscrire la question de l’islamophobie dans l’agenda politique et médiatique.

Le second phénomène important, qui n’est pas contradictoire avec le précédent, est la radicalisation d’une partie des milieux islamophobes. Un peu à la manière de Pegida en Allemagne, certains groupuscules et certaines personnalités se radicalisent dans leur haine de ce qu’ils imaginent être l’« islam ». Les discours de certains « intellectuels » français et de certains journalistes sont de plus en plus radicaux. On peut penser, pour illustrer cette tendance, à un journaliste comme Éric Zemmour dont les derniers livres, particulièrement réactionnaires, se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires. Un autre exemple intéressant est celui d’Alain Finkielkraut, dont le discours sur l’« islam » est d’une certaine manière encore plus radical que celui du Front national mais qui, lui aussi, vend des centaines de milliers d’exemplaires de ses livres et qui a même été nommé à l’Académie française. À l’évidence, l’islamophobie est devenue un juteux filon…

On pourrait ajouter une troisième évolution aux deux précédentes : l’émergence d’un discours islamophobe d’« aspect anti-islamophobe ». Cette évolution est le résultat des deux précédentes mais c’est un phénomène assez classique : lorsque le racisme est nommé comme tel (en l’espèce dans sa variante islamophobe) et lorsqu’une partie des milieux racistes se radicalisent (en l’occurrence en se focalisant sur l’« islam »), ceux que l’on pourrait appeler les « racistes modérés » – c’est-à-dire ceux qui participent au système raciste « sans le savoir » – ont tendance à camoufler et à refouler leur racisme. C’est ce qui est, à mon avis, en train de se produire actuellement : une partie des élites françaises acceptent de dénoncer l’islamophobie mais ne le font que de façon purement superficielle, incantatoire et morale, en prenant bien soin de ne jamais s’interroger sur ce que cette nouvelle forme de racisme révèle des structures de pouvoir dans la société française. Ce refoulement n’est évidemment pas fortuit.

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Contre-attaqueR

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