#ParcoursDeMilitant : Sofiane, code génétique d’un insoumis

Soufyan Heutte /

Soufyan Heutte

Éducateur spécialisé

Palestine, colonialisme, racisme, engagement : entretien transversal avec un militant aux références multiples.

Une plongée dans la pensée d’un militant. Celui assis à nos côtés mais dont on ne saisit pas tout à fait la portée. Il parle à partir de ses propres références, d’un monde aux couleurs épicées. Il part d’une cosmogonie qui enfante un monde aux géométriques tracés. L’important n’est pas tant d’y adhérer mais de comprendre cet univers enchevêtré. Comme postulat, nous souscrirons à l’idiome de Hora [1] : « Pour se comprendre lui-même, l’homme a besoin d’être compris par un autre. Pour être compris par un autre, il lui faut comprendre cet autre. »

Le regard en l’air, puis à terre. Les bras qui se croisent, puis se serrent. Les doigts qui se craquent, un à un. Une chose est sûre, Sofiane n’est pas un accoutumé des interviews. La trentaine bien entamée, originaire d’un quartier populaire du centre de la France, « même si par la suite, j’ai vécu dans plusieurs quartiers populaires, ce qui joue car de la provenance provient l’expérience. Ça m’a surtout permis de constater les points communs et les divergences entre ces différents quartiers, par rapport aux discriminations, échecs et aux réussites collectives. »

Sofiane sort tout juste de son service au CHU de Montpellier. Aide-soignant depuis peu, il enchaîne les petits contrats. Parler de lui le met mal à l’aise. Il gigote sur sa chaise, trépigne nerveusement. Bien que ce ne soit pas un interrogatoire et que le ton soit amical, l’amorçage de la conversation est difficile. Sûrement en souvenir de ses rapports, tout aussi difficiles, avec la police. C’est quand il lui est demandé de parler de son parcours de militant que le flot se déverse, tellement qu’il en devient intarissable.

« Mon parcours ? Je vais parler de ma foi car ça a été déterminant. J’ai été athée jusqu’à l’âge de 22 ans, bien que mon père était imam aussi bien au quartier que dans son village d’origine, Hadjadj, à 35 km de Mostaganem durant "l’Algérie française". Après un grave accident de voiture, j’ai commencé à chercher ma voie à travers le christianisme, le judaïsme et l’hindouisme. J’ai exploré l’Islam en dernier car le comportement de ceux qui étaient censés "représenter" les musulmans m’a toujours un peu écœuré. Ce n’est qu’avec l’amplification de la répression anti-musulmane post-11 septembre et l’intérêt grandissant que je portais à mon père, celui que je qualifiais de "bisounours" auparavant, mais c’est surtout après lui avoir fait subir l’humiliation de la fouille au parloir du fait de mon incarcération que j’ai commencé à m’intéresser à l’Islam. Je me suis rendu compte que tu ne peux t’élever intérieurement qu’en rapport avec l’extérieur. C’est la relation entre le microcosme et le macrocosme. Il y a un verset coranique qui résume très bien cette idée : "Nous leur montrerons Nos signes dans l’Univers et en eux-mêmes jusqu’à ce que cela leur devienne évident que c’est cela la Vérité" [2]. J’ai, alors, compris que le Qu’ran était divisé, je caricature, entre les sourates mecquoises, rapport entre toi et Dieu, et les sourates médinoises, rapport entre toi et les hommes. Le Taklif (la responsabilité) est un terme central dans le Qu’ran. Il y a un verset que j’espère, inchAllah, mieux comprendre plus tard, qui dit que Dieu a tiré des reins des fils d’Adam toute l’Humanité et qu’il nous a fait témoigner en nous posant la question primordiale "Ne suis-Je pas votre Seigneur ?", on a répondu par l’affirmative [3]. L’Humanité a, donc, scellé un pacte avec Dieu. Le témoignage n’est pas seulement interne mais aussi externe, la foi ne se dissocie pas de la pratique. À ce moment, j’ai saisi que j’avais une responsabilité dans la décadence et l’élévation de ce monde. Alors qu’avant je m’en foutais voir limite si j’avais pu encore plus le faire chuter, je l’aurais fait tellement j’avais la haine. »

Le flot est passionné ; on pourrait parler de flow tant le rythme est effréné. Un mot à peine prononcé est aussitôt chassé par un autre, ce qui interdit toute prise de note. Seule reste l’écoute de ce récit qui saute de période en période sans une fausse note.
Ce ping-pong entre foi et engagement a nourri l’embryon militant de Sofiane. Il en est la genèse ainsi que l’aboutissement.

« La première cause qui m’a vraiment touché est la Palestine. Je ne connaissais pas du tout ce sujet. J’avais 25 ans, la deuxième intifada était déjà terminée. J’ai lu sur ce sujet et avec le temps, j’ai compris que la Palestine est l’avatar de tous les rapports de force et d’injustices qu’il y a dans le monde. »

La Palestine, pierre angulaire de nombre de militantismes. Clé de voûte de toute critique de l’impérialisme occidental. Caisse de « raisonnance » de la pensée contestataire. Lutte idéalisée par une jeunesse marginalisée. Ce sujet prend un sens particulier dans les quartiers. Nul n’est insensible aux ghettos de Gaza et de Cisjordanie quand il vit lui-même dans un « ghetto ». Comment ne pas se sentir solidaire du peuple palestinien vivant sous apartheid quand soi-même, toute proportion gardée, l’on connait un système discriminatoire de même nature [4]] ? Sofiane n’y échappe pas, et en tant qu’algérien il est y doublement soumis.

« Au début, je me suis questionné si la Palestine me préoccupait en tant qu’arabe, plutôt berbère arabophone ou en tant que musulman ; ou était-ce parce que dans les quartiers tout le monde en parlait ? Où étais-je touché par cette cause car elle était réellement universelle ? Au fur et à mesure de mes lectures, j’ai commencé à lire sur le colonialisme. Mon père a lutté contre l’armée française. Du fait qu’il était un des rares à être lettré, son rôle était important pour transmettre les messages. Il était ce qu’on appelle un taleb, rien à voir avec les talibans, plutôt un marabout en mode potion magique comme Panoramix (rires). Du coup, il avait un grand rôle pour éduquer le peuple au niveau de la foi, ne serait-ce qu’en enseignant le Qu’ran. J’ai toujours été imprégné des traumatismes de la guerre d’Algérie, mais bizarrement par les silences de mon père, les remarques des flics et par ce que me racontaient mes oncles et tantes. Et donc, j’ai commencé à faire le lien entre la Palestine et la colonisation de l’Algérie. Pour moi, c’était Israël qui opprimait mais du coup j’oubliais l’Occident. Alors qu’en fait, je l’ai compris avec le temps, Israël est une des conséquences de l’impérialisme occidental blanc. »

C’est ce code génétique – banlieusard et algérien – qui a forgé le militant qu’il deviendra. Mais sans certaines rencontres – de celles que la vie livre et que les livres offrent – on parlerait plus d’un cocktail explosif à la mode Molotov.

« Par rapport à la Palestine, je me suis dit que même moi, dans mon coin, dans mon petit quartier, je pouvais essayer d’agir pour la paix. À l’époque, je pensais vraiment que le problème résultait d’une incompréhension. Mais au fur et à mesure, j’ai saisi que la situation résidait dans le système d’oppression et j’ai vraiment pensé à aller en Palestine pour la lutte armée. Et hamdoulillah, j’ai fait la rencontre d’un gazaoui durant l’opération plomb durci en 2008. On s’est rencontré lors d’une manifestation, il était plein d’enthousiasme tandis que moi les manifestations me saoulaient. Culturellement pour nous, les mecs de cité, ce n’est pas notre truc. Ce gazaoui appelait à manifester, ça m’a interpellé. J’ai commencé à parler avec lui en lui disant que selon moi c’était la lutte armée qui primait. Il m’a répondu "Je suis un gazaoui, je vais te parler de mon peuple. Tu es un frère car tu es un algérien, il y a vraiment un lien entre nos deux pays. Si par miracle, tu arrivais à t’introduire en Palestine, d’où on te connait ? Comment veux-tu qu’on te fasse confiance ? Comment veux-tu qu’on te passe les armes que l’on n’a pas ? Et comment veux-tu que l’on te nourrisse, que l’on t’habille ? C’est la misère pour nous. Et explique-moi comment ça se fait que les sionistes de France parviennent à aider Israël à partir de chez eux ? Qu’est-ce qui fait que toi tu n’y arrives pas ?" Je lui ai répondu que je ne pouvais pas, que les sionistes étaient trop forts. Il m’a dit que, justement, si je n’arrivais pas à aider les palestiniens d’ici, ce n’est pas parce qu’ils étaient trop forts mais plutôt car je n’étais rien ici. À partir de là, j’ai compris que pour aider la Palestine, je me devais d’être fort dans mon propre pays et que si je n’y arrivais pas, cela voulait dire que j’étais faible. Qui suis-je ? Comment cela se fait-il que je n’y arrive pas ? »

Des questions sans pour autant une réponse à l’issue. Un questionnement, incessant, percutant, basculant l’assise confortable de Sofiane. Une pente d’où on ne peut que dévaler, sans frein du début à la fin.

« Ce questionnement m’a révélé un problème que je n’ai jamais voulu voir, le problème racial. Déjà en tant que maghrébin, on n’utilisait pas le mot "race". Le blanc s’est lui-même nommé "blanc" mais chez nous on disait "gaouri", "roumi", "françi". Du coup, j’éludais le problème racial, même si j’ai toujours été intéressé par cela en visionnant des films et documentaires sur Martin Luther King, Malcolm X et les Blacks Panthers. J’avais, alors, assimilé que le racisme ne concernait que les noirs. Nous (les arabes), on le vit, mais je me disais que ce n’était pas vraiment racial alors qu’en vérité si ! Là, j’ai réellement compris que le système qui opprime les palestiniens est de la même substance que celui en œuvre en France. Et en outre, par rapport à moi, c’est un continuum avec l’histoire de l’Algérie. Je me suis alors dit que la lutte était ici. Je ne voulais pas me voiler la face. Il ne s’agissait pas seulement de mourir pour Dieu, mais de vivre pour Dieu, à travers Lui. La question était de savoir quelle forme de lutte adopter ? J’ai compris qu’en France le Jihad, qui signifie "effort", devait être économique et politique, social aussi mais surtout les deux premiers. Donc à partir de là, j’ai rencontré les Indigènes de la République. Pour moi, le PIR n’est pas tant un parti politique ou un mouvement, mais c’est plus une école sur le rapport colonial et la race, qui est une des pièces du puzzle, et non le puzzle, des systèmes discriminatoires qui nous oppriment. Ça m’a permis d’avoir une meilleure approche par rapport à tout ce qu’est le colonialisme et du coup aussi le concept de "décoloniser", qui est un terme important par rapport au savoir et à la culture. Il y a trois formes de colonialisme, le colonialisme militaire, économique et politique mais le pire, selon moi, est le colonialisme culturel car comme dirait Steve Biko : "la meilleure arme du colonisateur est le cerveau du colonisé". Ça rejoint ce que disait Marx en terme d’aliénation même si chez lui c’est appliqué au rapport de classe. Donc à partir de là, je me suis mis à militer dans tout ce qui était antirasciste. »

Le cerveau. La culture. Certains dirent en leur temps que « le savoir est une arme [5] ». La lutte par les livres. Celle qui délivre vraiment. Sofiane y plongea, littéralement, la tête en avant. Dévorant, avec une âme d’enfant, page après page. Sans prétendre jouer les singes savants, ni sans chercher à singer les « blancs » pensants, Sofiane s’est construit une ossature à travers les écrits d’érudits.

« Je suis une personne qui aime lire, par contre, je n’avais jamais remis en doute l’Histoire enseignée à l’école ou celle que je voyais à la télé. En lisant des livres sur la civilisation musulmane, je me suis aperçu qu’il y a eu une entreprise pour masquer totalement l’apport islamique à la civilisation européenne. Et c’est pour ça qu’il y a eu un minutieux travail sur les noms des grands auteurs musulmans qui n’ont pu être occultés comme Al Ghazzali qui est devenu Algazel, Ibnou Rouchd renommé Averroès, Ibn Sina transformé en Avicenne, etc. Tous les noms ont été européanisés pour que l’on oublie cette filiation arabe ou orientale. Je ne souscris pas entièrement à cette vision, car je déteste cette vision islamo-centriste qui consiste à dire que tout venait de la civilisation islamique. Je pense que chaque civilisation a eu son apport positif pour le monde, ainsi que le rappelle le Qu’ran "Ils sont arrosés par la même eau mais chacun donne des fruits de goûts différents [6]". Pour mes lectures à venir, j’ai cherché des auteurs non-occidentaux. Si je lisais sur le colonialisme, je cherchais des livres écrit par les colonisés, les opprimés. J’ai compris que l’Histoire était importante et ce, même dans la sélection. C’est ça aussi "décoloniser". Mais ce n’est pas parce qu’il y a un nom à consonance non-blanche que ça veut dire que l’auteur est débarrassé de l’emprise coloniale. Il faut aussi qu’il soit fier de sa culture, ses traditions, etc. Et ce, en reconnaissant même ce que l’Occident a pu apporter et provoquer involontairement de positif. Rien à voir avec ce soi-disant partage des cultures dont parle François Fillon ou du rôle positif du colonialisme dans les colonies que le gouvernement a tenté d’imposer dans les manuels scolaires. Mais l’on se doit d’être à la recherche de la Vérité, peu importe ce que cela implique. Donc même si le passage de l’Occident chez nous, au Maghreb, a été martyrisant, il y a quand même eu un apport, le colonialisme a revivifié certains savoirs, par exemple les auteurs andalous et maghrébins qui avaient été totalement occultés par la vision auto-centrée de l’Orient musulman. Comme Ibn Arabi, auteur central par rapport à la métaphysique. Ibnou Khaldoun, qui est le père de la sociologie moderne - même si on lui dénie ce titre alors que son travail sur l’histoire des berbères, tiré de son œuvre monumentale "Al Mouqaddima", a été sorti des oubliettes par la France pour diviser la résistance algérienne entre berbères et arabes. Ash Shatibi, maître à penser de Tariq Ramadan, qui a conceptualisé les finalités de la Charia. Ibnou Roushd redécouvert car le monde occidental était très intéressé par Aristote. Au niveau de la lutte sous toutes ses formes, le colonialisme nous a remis en question sur notre propre décadence au niveau civilisationnel : l’examen de conscience, la colonisiabilité et l’Homme post-almohadien, des concepts chers au grand penseur et visionnaire algérien Malek Bennabi. »

Ces lectures, ses lectures tisseront un nouveau paradigme. Une praxis au service d’un engagement incarné. Une spiritualité de l’action tout comme il y a eu une théologie de la libération. Une dualité atomique, dans le sens de non-sécable. A l’heure où il est conseillé aux citoyens musulmans d’avoir une foi invisible, Sofiane la construit comme indivisible de sa citoyenneté.

« Corps et âme ? En fait, c’est mon rapport à Dieu. L’émir Abdelkader disait : "La qualité de la relation au Créateur passe par la considération accordée à Ses créatures". La vie n’a pas de sens si je ne m’engage pas, par exemple en étant aux Indigènes de la République. Mais je n’y étais pas exclusivement. Je me suis posé dans plusieurs petits groupes, en soutien aux prisonniers et à leurs familles, luttant contres les violences policières, partant en maraudes… Pour moi, ce système ne peut changer que si on y apporte des réponses politiques. Pas dans le sens de partis politiques, mais dans le sens d’un réel rapport de force venant de la masse. L’Occident, non comme entité géographique mais vision du monde et son rapport à lui, est une anomalie par rapport à toutes les civilisations qu’il y a eues. C’est la seule dont son développement a été purement matérialiste. À chaque civilisation, il y eut l’Esprit et la Matière, certaines fois la Matière supplantait l’Esprit, d’autres fois le contraire. Mais jamais on a annihilé l’Esprit. Et de ça, a découlé deux choses : le Progrès et la Morale. De tout temps, le cœur a été le seuil de l’intelligence intuitive, de l’esprit, de l’unification. Avec Descartes et le cartésianisme, le cœur est devenu une simple pompe. Une pompe, c’est mécanique. Tandis que la rationalité symbolisée par le cerveau est devenue le summum de l’intelligence. A partir de ce moment-là, on est entré dans la dualité du Progrès et de la Morale. Le Progrès, la technologie. Et pour combattre le Progrès, l’Occident n’a proposé que la Morale, une « religion » qui au fil des siècles éloignera l’Homme de Dieu. Il nous faut retrouver et renouer avec l’essence de nos religions, pour combattre cet esprit matérialiste et superficiel et créer des liens avec les autres spiritualités. Je vais m’appuyer sur Gandhi qui le dit mieux que moi : "Celui qui se trouve au centre de sa propre religion se retrouve, par la même occasion, au centre de toutes les autres religions". J’avais fait le parallèle, pendant une discussion, quand j’étais durant le mois d’août au camp d’été décolonial, sur deux thèmes importants, la théologie de la libération et l’unité transcendante des religions, sujets complémentaires mais différents. Je donnais l’exemple d’Abdelkrim Al Khattabi, le lion du Rif, qui a combattu trois pouvoirs en même temps : l’espagnol, le français et la royauté marocaine. Quand il s’est retrouvé en exil en Égypte, il y avait des maghrébins qui combattaient pour le colonialisme français en Corée. Il a fait un appel au Jihad armé mais contre les colons, il a dit que les coréens étaient nos frères opprimés et que les musulmans au sein des troupes coloniales devaient combattre à leurs côtés. 30 000, si je ne me trompe pas, ont répondu à son appel, des algériens, des marocains, etc. Et ce que je disais, c’est qu’à ce moment, Al Khattabi a fait une connexion matérielle entre les maghrébins et les coréens. Mais il n’a pas abordé les connexions spirituelles entre nos religions. Pour illustrer cette idée, on peut faire le parallèle avec le Seigneur des anneaux. Sauron, qui est le Mal absolu au début de l’histoire, a été battu matériellement par l’alliance des différents peuples mais son pouvoir a survécu et perduré grâce à son esprit symbolisé par l’Anneau. La seule façon de combattre Sauron, qui est pour moi l’image de l’Occident, complètement matérialiste, est de nous reconnecter ensemble à l’essence de nos spiritualités qui découlent toutes de l’Esprit afin qu’il n’y ait plus de divisions fondamentales. »

Sofiane, la barbe éparse tout comme ses pensées. Mais qui sont loin d’être désordonnées c’est seulement qu’elles ne suivent pas l’ordre établi. Le tableau prend forme. Le puzzle se complète. Et chaque pièce ajoutée vient expliquer la présence de la précédente.

« Comme disait José Marti "Les droits se prennent, ils ne se demandent pas ; ils s’arrachent, ils ne se mendient pas". Malgré les discriminations que l’on vit actuellement, il y a eu des acquis, ces trente dernières années, qui ne sont pas dus à la pitié du pouvoir envers nous mais bien grâce à la lutte de nos anciens et aussi nos anciennes, bien que le rôle de ces dernières ait été totalement occulté – ce qui est une constante universelle. Cette lutte est mal connue, même s’il y a quelques documentaires et quelques bouquins qui en parlent. Son histoire n’est pas racontée à l’école. Mon regard là-dessus ? J’ai été militant anti-raciste, antisexiste et même anti-homophobe parce que je pense qu’à partir du moment où il y a une différence de traitement c’est une injustice. Et à la fin, je suis devenu anti-militant, car j’ai remarqué que le militantisme était souvent un tremplin pour des personnes qui souhaitent une carrière ou bien c’est une question d’égo ou alors c’est histoire de se trouver un mec ou une meuf, etc. Bien que je pense qu’il y a des associations politiques très bien avec des militants de qualité, à l’image du GAB (Groupe des Associations de Bagnolet), j’ai arrêté, officiellement, de militer dans des associations, des groupes, des mouvements, depuis 2012. Et, je me rends compte que c’est pire maintenant, il y a encore plus de petits groupes. C’est ce que le système fait de mieux, il arrive parfaitement à atomiser, balkaniser. Il y a donc de plus en plus de petits groupes qui luttent au mieux pour la même cause au pire contre le même ennemi mais pourtant divergent. Du coup, concernant le militantisme, pour moi, ça ne peut que passer par de l’éducation populaire car ça vient de la base. C’est une des conclusions centrales du livre Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours d’Howard Zinn, il dit bien qu’à chaque fois le système nous fait croire qu’il faut que l’on attende une personne providentielle alord que tous les changements sont toujours venus de la base, du peuple d’en bas et pas d’une élite matérialiste, qu’elle soit religieuse ou non. D’un point de vue islamique, penser collectivement est important ; dans la sourate Al Fatiha, pour implorer Dieu on utilise le pronom "nous" et pas "moi" ("C’est Toi que nous adorons et c’est Toi dont nous implorons le secours. Guide-nous... [7]"), et dans l’histoire de la civilisation islamique, le calendrier lunaire musulman prend pour point de départ l’Hégire, un mouvement collectif des opprimés décidés à se renforcer pour changer sa misérable condition. Tout à l’heure, je lisais une discussion entre Noam Chomsky et Jean Bricmont. Chomsky disait qu’il allait parler avec les gens sur le terrain qui savent beaucoup mieux que lui. Ce sont des gens qui pour la plupart n’ont pas été très loin à l’école. Pourtant, c’est bien auprès d’eux qu’il s’abreuve, plutôt que seulement théoriser dans des salons et palais. »

Voici le paradoxe de nos démocraties. Des millions de personnes au seuil de pauvreté mais c’est un milliardaire qui franchit le seuil de la Maison Blanche. La logique n’est nullement mathématique. Les propos de Sofiane empruntent les pas de cette parole célèbre d’Étienne de la Boétie « les tyrans ne sont grands que par ce que nous sommes à genoux [8] ». Sauf que de nos jours, nul besoin d’invoquer les despotes pour évoquer la courbure de notre échine.

« Dans l’histoire de la pensée humaine, nous sommes passés de la vérité "Dieu est donc je crois" à l’orgueilleux "Je pense donc je suis" pour en arriver au nihiliste "Je consomme donc j’existe". Et je pense que l’on va aller de pire en pire, jusqu’à ce qu’il y ait quelque chose de meilleur qui sorte, c’est une Loi Divine qui régit le monde. Ça ne veut pas dire qu’il ne faille rien faire ou être fataliste, deux attitudes qui sont étrangères à l’esprit islamique. Le Prophète l’explique très bien en disant : "Si l’Heure Dernière se dresse, et qu’il y a entre les mains de l’un d’entre vous un arbre, qu’il le plante". Agir pour l’amélioration de ce monde est un devoir, le résultat est toujours entre les mains de Dieu. Je ne suis donc pas pessimiste. Je cherche à avoir une vision métaphysique du monde. Et à l’image des quatre saisons, qui est un système cyclique, au niveau de l’Histoire nous vivons une longue période sombre depuis des siècles, un hiver qui est de plus en plus rigoureux avant que le printemps ne revienne. »

Si force est de constater que « the winter has come », on ne peut qu’espérer que « the spring is coming ». Mais dans notre monde, comme vu plus haut, on ne doit pas attendre l’arrivée providentielle d’une Khaleesi pour libérer la baie des esclaves, ni espérer le vol salvateur de dragons et encore moins miser sur la résurrection d’un Azor Ahai moderne.

« "Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci n’a pas changé en lui-même. [9]" Le changement passe par la connaissance. Avec un grand C. Par exemple, l’imam Ash Shafi, qui a su équilibrer les apports de l’imam Malik et l’imam Abu Hanifa (trois des quatre grands imams sunnites) disait que tu ne peux pas faire de fiqh (jurisprudence en droit musulman) sans connaitre l’Histoire. Comme on ne peut pas lire le Qu’ran sans connaitre les causes de la Révélation et le contexte. Ce qui est fondamental sont les grands principes et non les points de détails car un principe se sort de la dualité de l’espace et du temps. La justice est un principe. Peu importe l’époque et le lieu, l’être humain quand il subit l’injustice, il a une réaction, certes différente, mais en tout cas il y a une réaction. Donc pour moi, ça passe par la connaissance et surtout la connaissance de soi. Martin Luther King disait : "Ce n’est qu’après avoir plongé au plus profond de lui-même, après avoir trempé sa plume à la source d’où jaillit l’affirmation de sa propre existence, que le Noir pourra signer lui-même sa proclamation d’émancipation". Ça me fait totalement penser à ce que je disais concernant le pacte fait avec Dieu, revenir à la source. La foi n’est pas limitée à la croyance religieuse. Même les athées ont la foi car ils sacralisent certains principes qui ne sont que la manifestation multiple de l’Unique. Comme le disait Mircea Eliade, intellectuel roumain, qui est un grand spécialiste de l’histoire des religions et du symbolisme, "l’Homme est profondément religieux et il a un comportement religieux qu’il le veuille ou non". Donc à chaque fois, on a foi en quelque chose. Ta foi te ramène l’espoir, la patience. Le poète palestinien Mahmoud Darwich disait : "le militant est atteint d’une maladie incurable : l’espoir". Pour avoir côtoyé beaucoup de militants publics, ceux qui prennent la parole, je peux dire que ça se voit qu’ils ne croient pas du tout à la lutte ni à sa victoire. Ils s’en foutent. Il y a ce profil là qui se dit que la lutte n’aboutira pas, alors autant croquer. Tandis que lutter c’est déjà être victorieux, peu importe le résultat ».

Revenir à soi pour s’offrir aux autres. La lutte commune, pour Sofiane, ne peut être la somme d’intérêts particuliers. Lutter implique la notion de sacrifice, de don de soi. Dans une modernité toujours plus individualisée, l’idéal commun prend du plomb dans l’aile.

« Pour moi, le militantisme est, aujourd’hui, à l’image de la télé-réalité. Tu vois ce qu’est la télé-réalité par rapport aux émissions des années 80 ? Ces émissions n’étaient déjà pas le top. La génération beur des années 80 est celle des illusions, car ils pensaient qu’ils pouvaient s’assimiler dans la République française. Pour illustrer mon propos, une militante de cette génération a conclu dans le documentaire Immigrés d’origine contrôlée [10] : "On aurait mangé du porc s’ils nous l’avaient demandé mais ils ne voulaient tout simplement pas de nous !". Et ben, même ça, c’était beaucoup mieux que le militantisme d’aujourd’hui. La plupart des militants actuels sont plus dans le buzz, ou la pureté de l’idéologie et l’idéalisme, que dans le long terme, la réalité et le pragmatisme. Pourquoi être à fond sur des causes nationales et internationales et négliger ce qui se passe dans nos quartiers, nos bâtiments et chez nous ? Les militants des années 80 allaient au charbon, militaient sur le long terme dans un contexte encore plus dangereux que maintenant. Ils ont fait de grands sacrifices. Nous leur devons énormément. Le sociologue Abdelmalek Sayyad disait : "Exister, c’est exister politiquement", j’ai l’impression qu’aujourd’hui c’est "Exister, c’est militer facebookement". Pour moi, tout dépend de l’utilisation qui en est faite. Mais le mal est plus grand que le bien. Il y a un avantage, par exemple quand on parvient à filmer un cas flagrant de discrimination, tu peux la diffuser à un très grand nombre. Mais même dans ce cas, qu’est-ce que cette vidéo va changer ? Les gens vont pousser un coup de gueule sur le moment mais il n’y aura jamais une vraie transformation. Pourquoi ? Il y a un proverbe arabe qui dit : "on ne peut pas donner ce qu’on n’a pas". Comment veux-tu sortir une société des ténèbres tandis que tu n’es pas porteur de lumière ? Nous ne nous mobilisons pas assez car nous ne savons pas pour quoi ni pour qui nous devons nous unir ! Ça me fait penser à une phrase de Thomas Sankara qui disait qu’ "un soldat qui n’est pas formé idéologiquement est un criminel en puissance". J’ai cité Sankara mais la base, pour moi, c’est le Prophète. Un récit raconte, qu’à l’époque où les musulmans faisaient face à la lutte contre les oppresseurs polythéistes, une personne récemment reconvertie est allée demander au Prophète "Je viens de me convertir, que me conseilles-tu ? D’aller combattre ou d’apprendre l’Islam ?" Le Prophète lui répondit : "Non, va apprendre l’Islam et tu sauras pourquoi tu vas lutter !". Ce récit montre à quel point la connaissance est ce qui doit primer. Pas seulement la connaissance de la pratique mais aussi la connaissance de soi. La connaissance de qui tu es métaphysiquement ? Que veux-tu ? En tant que croyant, je me questionne sur les anges, créatures à la limite de la perfection, et qui pourtant ont dû s’incliner devant nous, symbolisé par l’Adam Primordial ? Qu’est-ce qu’on avait qu’eux n’avaient pas ? La connaissance. Donc tant qu’il n’y aura pas une connaissance de soi, qui implique une réforme de soi, afin de changer ce qu’il y a autour, il n’y aura rien. On en revient au microcosme et macrocosme. Car tu peux avoir toute la volonté du monde, si tu ne sais pas qui tu es, tu ne sauras pas où aller et donc tu finiras par te prendre éternellement des murs. Tupac le rappe si bien dans sa chanson Change : "It’s war in the streets and it’s war in the Middle-East" (c’est la guerre dans la rue et la guerre au Moyen-Orient). Tout est lié : ici et là-bas, en nous et autour de nous. »

Le temps est venu de conclure. Mettre un point sur cet entretien en perpétuelle expansion. Il est demandé à Sofiane un dernier mot, une dernière impression.

« Un mot ? Convergence. C’est nécessaire. Mais tu ne peux converger si tu n’existes pas. D’abord nous, j’entends les racisés, devons créer notre autonomie, puis converger vers d’autres luttes. Car si l’autre est plus fort, tu peux être sûr qu’il va t’absorber. Comme disait Stockely Carmichael dans Black Power, "on doit devenir une force indigeste" afin que nos priorités ne passent pas à la trappe. On a l’exemple avec la création de l’Étoile nord-africaine. Messali Hadj était à la fois nationaliste algérien et pour le prolétariat. Chez les ouvriers maghrébins, il y avait entre autres revendications, celle de l’abolition du code de l’indigénat ou du droit au secours de chômage aux familles algériennes en Algérie et aux allocations familiales. Les syndicats ouvriers blancs les ont appelés à converger en repoussant les revendications sur ces sujets de discrimination juridique et sociale. Quand Messali Hajj et d’autres ont vu que leurs revendications n’étaient pas prises en compte, ils ont décidé de créer leur propre entité qui finira dissoute par le Front Populaire. Que tu le veuilles ou non, dans la convergence il y a un rapport de force. Mais on n’est pas obligé d’aborder les points de divergence tant qu’un des groupes ne se met pas en danger de dilution. On converge sur certaines problématiques mais avec certaines limites. C’est pour moi la condition à toute convergence. »

Sofiane finit sa phrase le regard en l’air, comme s’il ne l’avait jamais quitté. L’air penseur. Sa foi aura inondé son propos sans pour autant en déborder. Elle aura abreuvé sa conscience en arrosant chaque sillon de son âme. Alain Gresh disait, récemment, qu’on pouvait « être croyant et révolutionnaire », Sofiane dirait, sûrement, qu’il est révolutionnaire car croyant.

[1Thomas Hora, Tao, Zen and Existential psychotherapy, Psychologia, 2 :236-242, p.237 cité in Paul Watzlawick, la réalité de la réalité, Editions du Seuil, 1978

[2Sourate 41 « Les versets détaillés », verset 53

[3Sourate 7 « Les Limbes », verset 172

[4Pour reprendre les mots de notre premier ministre, M. Valls : Il existe en France « un apartheid territorial, social, ethnique » « Si vous ne changez pas la population (mixité urbaine dans les quartiers) vous risquez de créer des ghettos » http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/01/20/pour-manuel-valls-il-existe-un-apartheid-territorial-social-ethnique-en-france_4559714_823448.html

[5Ministère AMER, Le savoir est une arme, 95200, 1992

[6Sourate 13 « Le tonnerre », verset 4

[7Sourate 1, « L’ouverture », verset 5-6

[8Etienne de la Boétie, Discours sur la servitude, Gallimard, Paris, 2016

[9Sourate 13, « Le Tonnerre », verset 11.

[10Mustapha Kessous et Jean-Thomas Ceccaldi, Français d’origine contrôlée. Lire aussi le débrief du Bondy Blog http://www.bondyblog.fr/201402051256/francais-dorigine-controlee-le-debrief

Contre-attaqueR

Ces députés macronistes qui ont battu leurs adversaires FN mais qui n’ont rien à leur envier

Amani Al-Khatahtbeh, membre du jury du Festival Cannes Lions, victime d’islamophobie à l’aéroport de Nice

Violences policières : « porter plainte chez ton agresseur, c’est particulier...mais il ne faut pas laisser passer » »

Quand les candidat-es macronistes votaient pour une mesure du FN

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