Observatoire de l’état d’urgence

À Toulouse, une riposte pour « rendre visible le caractère délirant, irrationnel et raciste de l’état d’urgence »

Sihame Assbague /

Sihame Assbague

laetitiablabla - état d’urgence

À Toulouse, plusieurs collectifs et militants se sont rassemblés pour dénoncer les violences de l’état d’urgence et le racisme d’État ambiant. Il y a quelques jours, ils lançaient un Observatoire de l’état d’urgence pour recueillir les témoignages de personnes ayant subi des abus et les accompagner dans leurs démarches. Rencontre avec Malika Salaün, l’une des porteuses d’un projet qui, au-delà de sa mission de service juridique, se veut résolument politique.

Comment s’est constitué le collectif ?

Le Collectif pour l’Union Antiraciste et Populaire 31 (CUAP) s’est constitué dans la période post-Charlie. Rassemblant au début les organisations signataires de l’appel Contre l’Union Sacrée pour l’Union Antiraciste et Populaire, il est devenu un collectif de gens issus d’organisations politiques, d’étudiants, de militants, de membres d’associations musulmanes, culturelles, du CCIF… En sommeil depuis la rentrée, il s’est reformé au lendemain des attentats ; nous avions capitalisé une expérience qui nous semblait utile dans la période.

Et malheureusement oui, cette expérience vous a été utile… Que s’est-il passé à Toulouse après les attaques du 13 novembre ?

Les perquisitions administratives ont commencé à partir du dimanche soir suivant les attentats. Des gens du CUAP avaient dans leurs réseaux des personnes concernées directement. Le caractère illégitime de ces perquisitions pour nous ne faisait aucun doute. Le CUAP 31 se démarquait en ça des organisations de gauche, qui avaient du mal à ne pas céder à la panique : deux inter-orgas ont été initiées en novembre, qui faisaient abstraction de l’islamophobie. Alors que dans le même temps, on voyait une personne se faire assigner à résidence et perdre son job, des femmes parmi nous commençaient à dormir habillées, de peur d’être réveillées en pleine nuit… Découvrant un matin par la presse que le gérant d’une librairie islamique avait été perquisitionné et mis en garde à vue, nous avons sollicité tous les réseaux, au début pour organiser un rassemblement demandant sa libération. Finalement, nous nous sommes réunis pour s’organiser contre la répression de l’état d’urgence. Ça, c’était le 19 novembre. Des gens de réseaux très différents sont venus, musulmans et non-musulmans. C’était explicite dans notre demande : dans nos échanges avec les personnes visées, il apparaissait clairement que l’engagement des personnes non-musulmanes était primordial. Sans ça, parler c’était s’exposer à plus de violences. Depuis, plus de gens nous ont contactés, pour s’engager à nos côtés ou mettre à disposition leurs moyens militants, humains ou matériels (des gens de Survie, du PIR, du NPA, des associations musulmanes, de BDS, de la CLIME (Collectif de Lutte et Information MigrantEs), d’ATTAC, de Tahya Falastine, des associations de quartier, des émissions de radio libertaires, militants anti-répression policière, des étudiants, etc). Nous sommes aussi en lien avec le CCIF localement et avec la LDH qui ont engagé un travail coordonné avec des juristes sur l’état d’urgence. Ceux qui ont rejoint l’observatoire ici sont parfois minoritaires dans leurs propres organisations et y portent nos revendications.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la mission que s’est fixée l’Observatoire ?

Aujourd’hui, notre travail consiste à : recenser les perquisitions administratives, les contrôles policiers spécifiques à l’état d’urgence et les actes de haine ; recueillir les témoignages et, lorsque la personne le souhaite, les rendre publics ; faire un travail politique pour normaliser la condamnation de l’état d’urgence et de l’islamophobie par les organisations et mouvements de gauche et par les musulmans qui sont sommés de payer pour une faute qu’ils n’ont pas commise.
Pour info, parmi les personnes engagées, de près ou de loin dans cette initiative, on retrouve beaucoup des toulousains qui ont participé à la Marche de la Dignité. C’est la première fois que nous travaillons ensemble.

Des convergences d’autant plus utiles que les habitants des quartiers populaires toulousains sont particulièrement stigmatisés ?

Depuis les crimes de Merah, Toulouse est un symbole du combat « contre la barbarie ». Nous avons vu défiler ici beaucoup de monde : Netanyahu, Sifaoui, BHL, Valls, Chalghoumi. .. À chaque nouvel attentat, Toulouse est présenté comme un "foyer de l’islamisme". Cela s’accompagne, à chaque fois, d’interventions policières copieusement mises en scène par la presse et les personnalités politiques locales. Un discours similaire s’est développé sur l’Ariège, autour de la figure de Corel, « l’émir blanc ». C’est la raison pour laquelle nous nous attachons à rapporter les faits. À partir de ces faits, chacun peut développer le discours politique qu’il souhaite. Mais revenir aux faits nous semble nécessaire pour rendre visible le caractère délirant, irrationnel et raciste de cet état d’urgence. Nous voulons aussi une dénonciation qui provoque une action collective. Il s’agit de se renforcer mutuellement, de gagner en force. Plusieurs initiatives sont en préparation qui vont dans ce sens là. Les "anti-répression" peuvent se retrouver dans nos revendications…

Que faire pour vous aider et quels conseils donneriez-vous aux gens qui veulent s’organiser localement ?

Nous avons besoin que notre observatoire, et notamment l’appel à contributions, soit relayé largement. Il faut que les gens ciblés par l’état d’urgence sachent qu’ils peuvent nous contacter pour témoigner et que les autres nous soutiennent publiquement, écrivent, initient à partir des infos qu’on publie. Prendre la parole seul, aller en justice seul, c’est s’exposer : il n’y aucun doute là-dessus. Et si les gens ont peur ou modèrent leur discours par peur, impossible de les juger pour ça ; vu l’ampleur de la répression, c’est logique. Voilà pourquoi il y a besoin de créer un cadre collectif, partir de ce que disent les gens qui subissent l’état d’urgence et de ce dont ils ont besoin. Éviter les écueils de type : « lui il ne méritait pas d’être perquisitionné  »... Ce n’est pas la moralité des gens qu’il faut évaluer, ce sont les politiques en œuvre qu’il faut remettre en cause. Ce qu’on est en train de vivre est inédit. On ne peut pas s’appuyer sur la presse pour comprendre ce qu’il se passe. Rien qu’à cause des biais racistes : les journalistes, majoritairement blancs, rarement musulmans, ne s’identifient pas à la souffrance d’un Arabe musulman. Ils vont donc prioritairement donner la parole à des convertis, des militants écolos. Donc nous invitons les gens localement à parler avec les victimes de l’état d’urgence, à s’organiser localement pour faire ce travail de recueil. Et il y a aussi un travail qui peut être fait localement pour réveiller ceux qui à gauche croient encore au lien logique entre les attentats et l’état d’urgence. Une parole publique doit être portée là-dessus. Nous connaissons une famille qui a dû envisager de déménager de la commune où elle venait de s’installer parce que les habitants autour, les parents de l’école ont intégré le discours de l’État, à savoir que les perquisitionnés seraient « les personnes les plus dangereuses du département ». Ce sont les propos de la présidente du Tribunal de Foix…

Propos recueillis par Sihame Assbague.

Contre-attaqueR

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

`