Attentats de Paris

Ajouter la guerre à la guerre ?

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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Jean-Pierre Dalbéra - Suivre Verdun par Félix Vallotton (Musée de l’Armée, BDIC)

Nous sommes en guerre ! Ces proclamations martiales de François Hollande, des dirigeants socialistes et des partis de droite sonnent bien, mais elles sont dangereuses. Lancée il y a quinze ans, cette « guerre contre le terrorisme » n’a abouti qu’à plus de désastres dans le monde arabe et musulman et plus de bombes en Occident.

« Ils » nous haïssent ! « Ils » haïssent nos libertés, notre démocratie, notre mode de vie ! « Ils » ne nous haïssent pas pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes ! Ces arguments, on les entend à longueur de colonnes, de tribunes, d’interviews depuis les attaques criminelles du 13 novembre 2015. Ils ont été utilisés pour la première fois par le président George W. Bush après le 11-Septembre pour justifier le lancement de sa « guerre contre le terrorisme ». Nous sommes donc engagés avec « eux » dans une lutte à mort, comme celle qui que les démocraties ont menée contre le fascisme et le nazisme.

Ces explications ont l’avantage de la simplicité, pour ne pas dire du simplisme, qui convient aux médias instantanés et aux responsables politiques qui espèrent résumer en trois phrases la situation et les soubresauts du monde arabe et musulman. Le général de Gaulle le disait, à la veille d’un voyage, « vers l’Orient compliqué je volais avec des idées simples ». Nos responsables politiques en sont encore là, alors que de Gaulle avait, lui, su, au fil des années, approfondir sa connaissance de la région.

Que faire alors ? S’« ils » nous haïssent tant, la seule solution est d’aller les chercher « là-bas », de les poursuivre jusque dans leurs derniers retranchements. En juillet 2009, Gordon Brown, le premier ministre britannique, avait proclamé : « La population perçoit l’importance de gagner la lutte contre le terrorisme en Afghanistan et au Pakistan, de manière à ce que la guerre contre le terrorisme n’atteindre pas les rues de notre pays. » Il ne fut pas le seul responsable occidental à tenir ce type de propos. Le premier ministre français Manuel Valls, intervenant devant les parlementaires français en janvier 2015 pour justifier les bombardements en Irak, déclarait : « Nous devons agir là-bas pour nous protéger ici. »

La guerre sur le chaos

Quinze ans après le 11-Septembre, le bilan est terrible : les guerres menées par les Occidentaux dans la région ont entraîné plus de terrorisme dans « nos rues », plus de menaces que nous n’en avons jamais connues. Et les mesures sécuritaires prises par le président François Hollande ne pourront sûrement pas venir à bout de ces attaques, tant que nous n’aurons pas réfléchi à leurs causes.

Devons-nous entrer en guerre contre l’Etat islamique, comme le proclament nos dirigeants, au risque d’apparaître comme l’avant-garde des Croisés contre le monde musulman ? Au-delà du danger que font peser sur les libertés les différentes mesures adoptées – et qui s’ajoutent aux lois sur la sécurité votées ces dernières années par des majorités de droite et de gauche et dont on peut s’interroger sur l’efficacité au vu des récents attentats –, une interrogation demeure, formulée par un spécialiste américain qui se situe plutôt à la droite de l’échiquier politique Antony Cordesman : « Il est trop facile d’appeler à la “guerre” contre l’organisation de l’Etat islamique (OEI) . Il y a pourtant plusieurs raisons d’être très prudents avant de s’engager dans cette voie. Tout d’abord, l’OEI n’est pas la seule menace extrémiste islamique et elle agit dans un environnement incroyablement volatile de tensions confessionnelles au sein de l’Islam tels que celles entre sunnite et chiite, et dans le environnement régional d’échec des politique laïques dans le domaine de la gouvernance et de l’économie ; cet échec a donné naissance aux grands soulèvements qui ont commencé en 2011. La menace terroriste et extrémiste est beaucoup plus large que l’OEI et en se concentrant sur ​​ce groupe - plutôt que la menace plus large - on ignore la réalité qui restera et refera surface indépendamment de ce qui se passe avec l’OEI. » Ce terme de guerre est d’ailleurs réfuté par nos partenaires européens, en Italie, en Espagne ou en Allemagne.

Le Proche-Orient et le Maghreb traversent une période de chaos sans précédent depuis la fin de la première guerre mondiale. Et l’Europe, région voisine, en subit les contrecoups, qui ne sauraient se résumer à l’ascension récente de l’organisation de l’Etat islamique. Les conflits de la zone ressemblent à un nœud gordien qu’il n’est pas facile de trancher d’un coup de sabre : affrontements en Irak entre l’OEI et les milices chiites ; participation de l’Iran à ces combats ; insurrection des Kurdes en Syrie et en Turquie ; rivalité entre Téhéran et Riyad ; guerre de l’Arabie saoudite et de ses alliés au Yémen qui favorise l’extension de l’influence d’Al-Qaida et la création d’une branche de l’Etat islamique ; affrontements entre les différentes oppositions syriennes et le régime ; intervention du Hezbollah en Syrie ; guerre des ondes confessionnelles entre télévisions religieuses sunnites et chiites ; poursuite de l’occupation de la Palestine ; insurrection dans le Sinaï, etc. Pour ne pas parler de la Libye, du Mali, d’Al-Qaida au Maghreb islamique. Peut-on établir entre les différents protagonistes une échelle de « barbarie » ? Les bombardements par l’armée syrienne de civils sont bien plus meurtriers que les exactions et crimes de l’OEI sur le terrain ; la violence de certaines milices chiites irakiennes ne le cède en rien à Al-Qaida.

Pour ne rien arranger, cette région, qui connaît une relance de l’explosion démographique, est gangrénée par les maux qui ont été à l’origine des soulèvements arabes de 2011 : autoritarisme, corruption, effondrement des systèmes de santé et d’éducation, etc. Et les pays occidentaux renouent avec leur penchant à soutenir les régimes militaires, comme le montre le rapprochement de la France et de l’Union européenne avec l’Egypte d’Abdel Fattah Sissi. Et ceci dans un contexte où, depuis un demi siècle, l’Arabie saoudite a exporté dans le monde ses prêcheurs et son argent pour imposer le wahhabisme, très longtemps une simple « secte », comme lecture dominante de l’islam.

Quinze ans de guerre contre le terrorisme...et après ?

Si les causes internes de ces conflits existent, si la responsabilité des dirigeants locaux ne peut être effacée, il ne faut pas se cacher les interventions occidentales ont contribué à les aggraver, qu’elles soient politiques – avec le soutien à des régimes autoritaires et corrompus – ou militaires - aucune région du monde n’a connu autant d’interventions étrangères depuis 1945. Et le lancinant problème palestinien reste le symbole, pour les opinions de ces pays, du « deux poids deux mesures » des politiques occidentales.

Il est illusoire de croire, ou de laisser croire, que quelques bombardements supplémentaires sur la Syrie permettront d’éviter plus de bombes chez nous. Pas plus que l’intervention au Mali n’a empêché la prise d’otages à l’hôtel Radison à Bamako le 20 novembre. Quinze ans de « guerre contre le terrorisme » ont montré le contraire. Il est plus que jamais nécessaire de privilégier l’approche politique et diplomatique, comme les Etats-Unis l’ont fait avec l’Iran sur la question du nucléaire – malgré les réticences de la France –, comme les consultations sur la Syrie entre les principales puissances concernées en témoignent. Sans jamais oublier la non solution du problème de Palestine qui continue à hanter la région.

Contre-attaqueR

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