Témoignage

« Avril 2003, j’ai dix ans et demi et je décide de porter le foulard. »

Leïla Alaouf /

Leïla Alaouf

Blogueuse, membre fondatrice des Femmes dans la Mosquée, membre du Think tank different.

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« Avril 2003, j’ai dix ans et demi et je décide de porter un foulard sur ma tête, sous la panique la plus totale de mes parents. » En plein débat sur le voile à l’école, Leïla Alaouf décide de porter le foulard. Elle nous raconte ses premiers pas dans ce choix qu’elle a fait il y a près de 12 ans. Victime de harcèlement et d’exclusion, itinéraire d’une petite fille devenue femme qui a décidé d’avoir le choix.

Avril 2003, j’ai dix ans et demi et je décide de porter un foulard sur ma tête, sous la panique la plus totale de mes parents. Après une longue conversation à travers laquelle ils tentent de me dissuader et de m’expliquer que tout le monde me prendra pour une enfant soumise et battue, ils finissent par céder et se font à l’idée qu’il faille me laisser vivre mes propres expériences. Sans doute pensaient-ils également que je le retirerai au bout de quelques jours, quelques semaines tout au plus. Avec le recul on peut tout à fait se demander ce qui pousse une gamine de dix ans et demie à vouloir se couvrir les cheveux, au-delà de la conviction spirituelle brandie spontanément. Sûrement un peu de mimétisme social. Un besoin de reconnaissance également. Tout comme les petites filles qui essaient les talons de leur mère ou leur palette de maquillage, il y avait ici aussi un désir de grandir avant l’heure, de faire miens les attributs que je considérais alors inhérents à ma féminité. Comme j’aime à le répéter, il y autant de raisons qui poussent une femme (ou une jeune fille) à le porter qu’il y a de femmes (ou de jeunes filles) qui le portent. J’ai donc, avec toute la naïveté du monde, décidé de me couvrir les cheveux avec mon innocence enfantine, pensant crédulement que tout le monde serait compréhensif, que tout le monde accepterait mon choix nouveau. Les gens sont bons par nature, n’est-ce pas ?
Avril 2003, j’ai dix ans et demi et je décide de porter un foulard sur ma tête, sous la panique la plus totale de mes parents.
Malheureusement, la réalité m’a très vite rattrapée quand j’eu à faire à ma première expérience de rejet. Le rejet de ceux que je côtoyais au quotidien. Une ancienne maitresse qui refusait à présent de me dire bonjour, une camarade de classe qui m’ignorait délibérément dans la rue, des regards de pitié, des regards désapprobateurs. Jusqu’à maintenant, je me demande ce qui peut motiver des adultes à agir aussi cruellement envers un enfant. Etre choqué par un choix est une chose, agir de façon méprisante et accusatrice envers un gosse en est une autre. Comme vous avez sans doute pu le remarquer, mon nouveau choix vestimentaire tombait précisément en plein débat politique sur la question des signes religieux. Quelques mois seulement plus tard, la loi avait été votée, et je me rendais avec ma mère à la manifestation organisée contre les nouvelles mesures. Le seul souvenir que j’en gardais, c’était le train. Pour la première fois de ma vie, je prenais le train. C’était pour moi une des expériences les plus excitantes à l’époque. La boule au ventre, je montais comme pour découvrir un nouveau manège. Du reste, je n’ai plus aucun souvenir de la manifestation. Je me souviens simplement du foulard kaki que je portais sur la tête ce jour-là. Je ne réalisais sans doute pas encore ce que cela allait changer dans ma vie quotidienne. Les lois abstraites, ça ne parle pas trop, en revanche, la réalité est plus signifiante.

Arrivée en sixième, les professeurs n’avaient plus que le terme laïcité à la bouche. Entre la prof d’anglais qui nous rabâchait que, quand on vit en France, il faut s’adapter, la prof d’histoire qui nous expliquait que l’Islam est une religion de barbares qui permet aux assassins de tuer et de se repentir en toute liberté, inutile de préciser que je me sentais comme un poisson hors de l’eau dans cette univers scolaire.
Alors que je vivais plus ou moins calmement ma nouvelle apparence, habitant en région parisienne et étant entourée d’une importante communauté musulmane, mon père fut muté en Normandie, dans « le trou du monde », comme j’aimais à le répéter. Je connaissais déjà l’endroit, y ayant vécu jusqu’à la mi-primaire. Et je savais exactement ce qui m’attendait là-bas.

Retour donc à la case départ, en Normandie. C’est à peu près à ce moment-là que la schizophrénie sociale démarra. Je ne sais plus trop comment me comporter, je suis la seule jeune fille qui porte un foulard, et de manière générale, il n’y a pas beaucoup d’arabes. Je m’habitue à retirer mon foulard à deux rues avant d’arriver au collège. Toujours la peur panique que quelqu’un ne m’attrape en flagrant délit. Oui, c’est un peu cette sensation de faire quelque chose de honteux, d’être attrapée, huée. Ma mère ressent mon malaise, et me propose de porter un bonnet à la place. Je refuse. Rien de plus humiliant pour moi que de céder à la pression. Mais comme je ne pouvais pas assumer ce choix dans l’enceinte de l’établissement, je vais me construire deux visages. Mon pire cauchemar était alors que les gens qui ne connaissaient de moi qu’un seul visage, n’en découvre le second. Première dépression à 13 ans. Je ne sors plus, je n’ai pas d’amis, et s’ajoute à cela le harcèlement à l’école (ça mériterait en soi un autre billet). Mélange d’orgueil et de fierté, je le gardais tel quel, même s’il me fallait pour cela me cacher. Petit à petit, je commençais à me faire des amis vers la fin du collège. Evidemment, "des noirs et des arabes" essentiellement. Je n’ai jamais été communautariste, mais les autres enfants, "des blancs", eux, l’étaient entre eux et l’exprimaient avec une aisance de propos déconcertante. Ils ne voulaient pas trop de nous. Pourtant, mes deux parents étaient enseignants, ce n’était pas faute de ne pas être assimilable.

Puis un jour, arrive la première agression frontale. Une jeune fille de mon collège me voit le porter près du lycée, elle crache à côté de moi et me lance une vulgarité. Entourée d’amis, ils réagissent vite, le proviseur adjoint est au courant. Il la vire sept jours du collège et la force à me présenter des excuses. Soudainement, je me suis sentie proche de ce proviseur adjoint, (qui soit dit en passant était homosexuel). Je lui en serai toujours reconnaissante d’avoir était juste. Oui on en arrive à ce point : être reconnaissant pour quelque chose qui devrait être naturel.
Je me souviens également de cette camarade d’origine portugaise au teint basané qui m’avait supplié de le retirer quand je marchais à ses côtés, histoire que les gens dans la rue ne pensent pas qu’elle aussi, était comme ça, comme moi. Je me souviens de ce proviseur au lycée, qui se tenait debout en face du portail tous les matins pour bien s’assurer que tous les couvre-chefs étaient retirés. Je me souviens d’avoir grandi très vite. Trop vite. Toute cette ambiance, toutes ces tensions malsaines que le débat public avait déclenchées. Et ce qui est le plus cocasse dans tout ce débat, c’est que chaque acteur politique prétendait parler pour mon bien. Chacun parlait de mes droits, du bien-commun, du droit des jeunes filles. Tous, assis dans leurs fauteuils de politiciens répugnants. Mais aucune d’entre nous n’avait le droit à la parole. Sur les plateaux télés, nous étions inexistantes. Mais eux, eux, ils étaient tous là en train de mettre à exécution leur agenda politique, de préparer soit leurs élections, soit leur prime à venir. Et tant d’autres et moi, nous étions prises en otages entre les ficelles de leurs intérêts professionnels et lucratifs.

A ces politiques, à ces responsables d’établissement, à ces professeurs, et même, à ces camarades sans pitié : je mets la faute sur vous, et pleinement sur vous.
Non pas sur un bout de tissus qui n’aurait rien changé à votre vie. Sous prétexte de grands principes républicains, vous n’avez rien émancipé du tout. Vous avez créé des lésions, des blessures, des situations de schizophrénie sociale, des états dépressifs. Au fond, cette décision à porter le foulard aurait très bien pu n’être qu’un simple passage dans ma vie, un simple choix que je déciderai de garder ou non. Mais d’autres en ont décidé autrement. Sous prétexte d’émancipation et de liberté, mes années scolaires ont été les pires années de ma vie, les années les plus traumatisantes. Je ne vous en remercie pas. J’aurais préféré à cet âge, qu’on me demande pourquoi je l’ai porté, plutôt que l’on me force à me cacher. Et cela suffit amplement à faire de cette loi une mesure excluante et sexiste.

En fait, j’aurai préféré que la République agisse avec la bienveillance de mes parents : me laisser la pleine liberté de mes choix, et me dire que la porte sera quand même toujours ouverte.

Mais la République a échoué.

Contre-attaqueR

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