Désinformation, mensonges et fantasmes

Ce meeting de Saint-Denis qui fait si peur

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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Le meeting pour une politique de paix, de justice et de dignité du 11 décembre a été un grand succès. Ce qui explique sans doute pourquoi il a déclenché une campagne de mensonges et de désinformation.

À moins de deux jours du second tour des élections régionales, convoquées par les réseaux sociaux, des centaines de personnes, essentiellement des jeunes, se sont réunies à Saint-Denis. Une salle à l’image d’une France diverse, pas celle d’en-haut, mais celle des villes et des quartiers. Que réclamaient-elles ? Une politique de paix, la justice, la dignité, l’égalité, en somme l’application de la devise de la République qui brille d’autant plus aux frontons de nos mairies qu’elle demeure un slogan souvent creux. Pendant trois heures, tour à tour attentif et enthousiaste, le public a écouté une dizaine d’orateurs. Pourquoi alors un tel meeting, qui aurait dû être salué comme une preuve de la capacité des jeunes à s’intéresser à la vie de la cité, a-t-il suscité une telle avalanche de haine et de mensonges ?

La palme revient à Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra). Sur sa page Facebook, nous n’y reviendrons pas.

Il faut dire que Gilles Clavreul, chargé de combattre le racisme, estime que l’islamophobie n’existe pas, et qu’il donne l’impression que le seul racisme qui mérite d’être combattu est l’antisémitisme. Comme il l’expliquait à Libération le 16 avril 2015, les collectifs anti-islamophobe et anti-négrophobie « sont dans une revendication victimaire destinée à faire reconnaître un groupe en tant que groupe. Ils instruisent le procès de la France comme étant coupable de tous les crimes : l’esclavage, la colonisation… », ce qui n’est évidemment le cas d’aucune institution juive en France.

En revanche, Clavreul réagit au quart de tour quand il s’agit de dénoncer les musulmans qui chercheraient à imposer un ordre religieux et moral en France. Sans même chercher à vérifier les faits, après une altercation à Reims autour d’une question de maillot de bain, il publie deux messages sans nuances sur twitter : « Agression scandaleuse qui appelle des sanctions exemplaires #Reims », « Pour une fois silence remarquable des habituels défenseurs de la “liberté vestimentaire” ». Il est, évidemment, au diapason de SOS-Racisme et on ne peut manquer de se délecter en regardant la vidéo de la manifestation appelée par cette organisation pour défendre le droit de porter des maillots de bain. Simple altercation entre des adolescentes, l’affaire s’est depuis dégonflée.

Il faudrait aussi dire un mot de la haine contre Tariq Ramadan et s’interroger sur les raisons pour lesquelles il suscite des réactions totalement irrationnelles chez des gens qui ne l’ont jamais lu et qui se contentent parfois de reprendre les affabulations et les mensonges de Caroline Fourest, sur le double langage, sur le fait qu’il tiendrait un discours différent pour les publics arabophones (affirmation de gens qui ne connaissent pas un mot d’arabe). Cela demanderait un long article, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce qui « nous » énerve chez Ramadan, c’est qu’il nous ressemble, qu’il parle comme nous, qu’il est clair et rationnel, tout en restant profondément croyant. Nous préférons réduire les musulmans à deux catégories, d’un côté celle des « intellectuels » qui disent ce que nous voulons qu’ils disent ou des imams comme Chalghoumi dont l’audience est nulle chez les musulmans (celle des intellectuels précités aussi) ; et d’un autre côté les « intégristes » qui tiennent un discours de haine. Mais qu’un ancien colonisé, un « racisé », vienne nous contester sur notre terrain, quel sacrilège ! Déjà, en Algérie dans les années 1930, les colons trouvaient que les « évolués », les quelques Algériens qui avaient eu accès aux études secondaires, posaient un danger majeur pour l’avenir de l’Algérie française.

Les mensonges de Clavreul, de celui qui est censé lutter contre le racisme ne surprendront que ceux qui ne suivent pas ses activités. Mais les attaques contre le meeting sont aussi venus du porte-parole de Valérie Pécresse, Geoffroy Didier. Il a accusé Clémentine Autain et son mouvement Ensemble d’appeler au meeting de Saint-Denis, une information démentie par l’intéressée bien placée sur les listes de Claude Bartolone. Le rédacteur en chef du site d’extrême-droite et islamophobe Causeur, reprend cette fausse information « Clémentine Autain, Tariq Ramadan : ensemble contre la République ? » et relaie un appel à interdire le meeting – au nom, sans doute, de la liberté d’expression que ce site-magazine prétend défendre - et même à manifester devant la salle le 11 décembre. Aucun manifestant ne s’est pourtant présenté ce soir là, pas même un des signataires. Il est vrai qu’à Saint-Denis vivent un grand nombre d’Arabes, de Noirs et de musulmans et que s’y promener le soir est dangereux.

Nous laisserons le mot de la fin à Clavreul. « Il ne faut plus laisser un pouce de terrain, ni dans les partis politiques, ni sur les réseaux sociaux, ni surtout dans les territoires (sic ! vous savez, ces territoires perdus de la République ; nous avons déjà perdu l’Algérie...), à cette phraséologie régressive. Son seul débouché politique, c’est la progression de l’extrême-droite. » Ce propos ne manque pas d’ironie venant d’un énarque à l’échine souple, qui a servi fidèlement Nicolas Sarkozy et François Hollande, qui se prétend de gauche comme son idole Manuel Valls et que rien ne prédisposait à ce poste, à moins que l’ignorance soit un atout majeur.

On pourra simplement lui rétorquer que ce sont les politiques de la gauche et de la droite de gouvernement qui, depuis des dizaines d’années, font monter le Front National. Et pas seulement leurs politiques, mais aussi leurs déclarations permanentes diabolisant les étrangers, les roms, les musulmans. Contrairement à Clavreul, les 600 personnes réunies à Saint-Denis, dont nombre ont été victimes d’actes racistes, savent de quoi elles parlent. Et que leur combat est le vrai combat antiraciste.

Contre-attaqueR

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