Lecture biaisée de la laïcité

Contre-sens de l’Association des maires de France

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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© Iconographie : Pont l’Evêque, carte postale. Wikimedia Commons.

L’Association des maires de France a publié une série de propositions en faveur de la laïcité. Retour sur cette déclaration qui, sous couvert de contribuer à normaliser le débat, concourt à déformer le sens de la laïcité.

L’Association des maires de France (AMF) regroupe la quasi totalité des premiers magistrats des 36 000 communes de l’Hexagone. Son influence est donc loin d’être négligeable, en particulier auprès des 35 000 élus des petites communes de moins de 2000 habitants, souvent mal informés sur nombre de questions.

Il est donc inquiétant que ses propositions « en faveur de la laïcité », formulées lors d’une conférence de presse le 24 juin 2015 soient si confuses, car elles s’appuient sur une vision totalement biaisée de la laïcité telle qu’elle a été définie par la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat. Sous des couverts neutres, ces préceptes ne visent qu’une seule religion, l’islam, ne ciblent que les citoyens musulmans et ne peuvent qu’aggraver les tensions en France.

Elles ont été formulées par quatre élus appartenant à la droite et à la gauche : François Baroin, maire de Troyes et sénateur Les Républicains, président de l’AMF – celui-là même qui vient de proclamer que sa ville ne pouvait accueillir aucun réfugié ; André Laignel, maire d’Issoudun, socialiste ; Patrick Molinoz, maire, Parti radical de gauche (PRG) de Vénarey-les-Laumes et Gilles Platret, maire Les Républicains de Chalon-sur-Saône. Le premier a rédigé en mai 2003, un rapport à la demande du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, intitulé « La nouvelle laïcité », dont l’objectif était de faire de la laïcité « une valeur de “la droite de mai“  » – c’est-à-dire celle qui serait née avec l’élection de Jacques Chirac à la présidence en mai 2002 ; Gilles Platret a fait récemment la Une de l’actualité en annonçant, en mars 2015, la fin des menus de substitution au porc dans les cantines de sa commune.

D’abord, qu’est-ce que la laïcité selon les auteurs de ce texte ?
Après avoir rappelé les deux premiers articles de la loi de 1905 et le premier article de la Constitution de 1958 qui affirme que la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale, les rédacteurs notent : « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

Egalité entre hommes et femmes ?

Un ensemble de propositions concerne l’égalité filles-garçons. Mais quel est le rapport avec la laïcité et la loi de 1905, qui a été votée par un parlement d’hommes et qui, ni de près ni de loin, ne concerne ce problème ? La laïcité n’a-t-elle pas fonctionné durant quarante ans dans une République qui refusait le droit de vote aux femmes ? Et qui n’a reconnu l’égalité juridique totale entre homme et femme que bien plus tard.

Notons cette remarque incidente qui concerne aussi l’égalité filles-garçons. « Relevant la difficulté des maires devant la déscolarisation d’un certain nombre d’enfants, et surtout de filles, dont le nombre va croissant, elle alertera les pouvoirs publics, l’Education nationale en particulier, et demandera instamment des moyens de contrôle en adéquation avec ce phénomène très préoccupant. » Peut-être devrait-on plutôt s’interroger sur la loi de 2004 qui interdit le foulard à l’école, que l’on a présenté comme un grand succès – bien que le bilan de la loi, qui aurait dû être réalisé un an plus tard, n’a jamais été fait ? N’est-ce pas elle qui pousse certains parents à refuser l’école publique ?

Un paragraphe du texte est aussi consacré au sport : quel est, à nouveau, le rapport entre sport et laïcité ? Pour l’essentiel, il concerne les problèmes de mixité, oubliant par exemple que la plupart des équipes sportives sont non mixtes et que les équipes féminines sont nettement moins dotées par les collectivités que celles de leurs homologues masculins ? On aurait aimé entendre l’AMF sur ce problème.

Le texte tente de donner une définition du « double sens » de la laïcité. Elle serait un mode d’organisation – défini par la loi de 1905 –, mais aussi « une approche humaniste », formulation assez vague pour couvrir n’importe quoi. Cette « approche humaniste », cette « mentalité laïque », ne correspond souvent à rien ou à des interprétations erronées de la loi, comme l’idée que la religion serait une affaire privée ou que l’État ne contribuerait dans aucune circonstance au financement des cultes, alors que les communes supportent les charges de l’entretien des Eglises.

La mosquée de Paris financée par la République

Pour l’anecdote, rappelons à nos illustres élus, que le 9 décembre 1915, Aristide Briand, concepteur de la loi de 1905, alors président du Conseil, fait déposer à la Chambre un projet de loi « portant affectation d’un crédit de 500 000 francs à la création à La Mecque et à Médine de deux hôtelleries destinées aux pèlerins indigents originaires des possessions et protectorats français d’Afrique ». Le 10 décembre 1915, la commission du budget rend un avis favorable, et la subvention sera votée. Au début des années 1920, les pouvoirs publics financeront la construction de la mosquée de Paris. Rapporteur du projet de loi à la Chambre, Édouard Herriot, laïque incontesté, expliquera : « Nous ne violons pas la loi de 1905, puisque nous faisons là pour les musulmans ce qu’en 1905 on a fait pour les protestants ou les catholiques. » (lire Alain Gresh, La République, l’islam et le monde, Fayard)
En réalité, l’« approche humaniste » des rédacteurs du projet équivaut à une volonté appliquer la laïcité, non à l’Etat et à ses fonctionnaires, mais aux usagers du service public (on pourrait alors suggérer, pourquoi pas, d’interdire le port de signes religieux dans les autobus qui ont une mission de service public).

Ainsi, on peut lire un chapitre, involontairement humoristique, sur le mariage civil : « L’AMF juge utile qu’une information plus précise des futurs époux soit délivrée par les services de la mairie, au moment de la constitution du dossier de mariage, sur l’engagement qu’ils s’apprêtent à prendre, tant l’un envers l’autre que pour leurs ascendants et surtout leurs enfants. » La fidélité serait donc un fondement de la laïcité et l’adultère un crime contre cette même laïcité ?

L’AMF, poursuit le texte, « estime que la cérémonie elle-même peut comporter une séquence pédagogique plus importante et doit être empreinte d’une solennité républicaine plus affirmée. Elle encouragera les maires à rédiger une lettre aux futurs époux ou, mieux, une charte d’engagements qui serait signée par le futur couple, pour les inviter à respecter le lieu public (la mairie) et la cérémonie elle-même et à afficher ces obligations à l’entrée de la salle des mariages. »
Qu’est-ce qui se cache derrière ces circonvolutions ? Rien d’autre qu’une volonté d’exclure la présence de femmes portant le foulard aux cérémonies de mariage.

Le mythe des menus halal

Arrêtons nous sur trois autres propositions formulées par l’AMF.

Sur les sorties scolaires, le texte ne se mouille pas trop puisqu’il est dit que « les activités (extra-scolaires) doivent être menées dans un contexte général de neutralité, tout en gardant le souci d’intégrer les parents dans le fonctionnement ». Les mamans voilées pourront-elles accompagner les enfants ? Mystère…

L’AMF cherche aussi à mettre en cause la circulaire qui prévoit, pour les fonctionnaires, des autorisations d’absence en cas de fêtes religieuses. Ainsi, personne ne s’étonne que l’Ascension ou la Pentecôte, dont peu de Français, même catholiques, connaissent la signification religieuse, mais que la fête de fin du ramadan ne le soit pas.
La plus inquiétante des propositions concerne les menus scolaires. Elle reprend les affirmations de Nicolas Sarkozy s’en prenant aux « menus halal » dans les écoles. Rappelons d’abord qu’il n’y a pas de « menu halal », qu’aucune école n’achète de la viande halal ou cacher, mais offre simplement des menus sans porc (ou parfois sans viande pour les végétariens). Comme du temps où j’étais pensionnaire, tous les vendredis on nous servait du poisson, souvent pané et immangeable (et rien d’autre), pour respecter le carême des catholiques.

« L’obligation alimentaire incombe aux familles et non aux communes. (…) Il appartient donc aux parents d’inscrire ou non leur(s) enfant(s) à la cantine en ayant connaissance des menus qui y seraient servis et des règles prévues dans le règlement intérieur. Les familles doivent s’adapter aux règles de l’école républicaine laïque et non l’inverse. Pour l’AMF, il n’est pas acceptable de commander des “menus confessionnels” et il est contraire aux règles laïques de déterminer les menus en fonction de motifs religieux ou philosophiques. » Mais personne ne propose de telles choses. Ce texte contribue à agiter le fantasme d’un « complot islamiste » visant à subvertir notre si belle République fraternelle et égalitaire, qui s’accommode de 5 millions de chômeurs et de « contrôles au faciès » pour lesquels l’Etat vient d’être condamné (lire « L’Etat condamné pour "faute lourde" pour cinq cas de "contrôles au faciès" », Le Parisien, 24 juin 2015).
On comprend, à lire ce texte, le « double sens » de la laïcité pour ses rédacteurs : d’un côté elle est la loi de 1905, mais de l’autre, elle est devenue une arme de cette « guerre de civilisation » que le Premier ministre Manuel Valls prône désormais.

Contre-attaqueR

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