De Gérard Nouvet à Adama Traoré : ces morts « ne sont pas des faits divers »

La rédaction /

La rédaction

Entretien avec le Collectif Cases Rebelles qui vient de publier l’ouvrage “100 portraits contre l’État policier". Ils y font le récit de plusieurs affaires de crimes policiers et des suites judiciaires qui leur ont été données. Un outil d’éducation populaire certes mais aussi un véritable témoignage d’amour à celles et ceux dont les vies ont été arrachées, bouleversées par ces violences d’État.

Comment est venue l’idée de ce livre et pourquoi maintenant ?

Lors de la 9e commémoration pour Lamine Dieng, le 20 juin 2016, on a voulu rendre hommage à d’autres victimes de la police française en rassemblant leurs portraits dans la rue, dans une action collective. On a été inspirés par le travail de l’artiste Oree Originol (qui vit à Oakland) et son projet Justice For Our Lives de portraits de personnes tuées par la police aux États-Unis. Le dessin stylisé, noir et blanc, donne une unité qui permet de renforcer la continuité des crimes policiers et leur caractère systémique. Nous avons arrêté le nombre de 100 arbitrairement, avec l’idée de remonter dans le temps de plusieurs décennies et d’associer des victimes de policiers, de gendarmes, de la prison aussi ; des victimes de la violence d’État. Xonanji, dessinatrice et membre du collectif Cases Rebelles, s’est proposée pour dessiner les portraits, et d’autres membres du collectif ont travaillé sur des petits résumés des circonstances du décès des personnes, petits textes qu’on a collés au dos des pancartes.
On a rapidement eu à l’esprit de donner une suite au projet, entre autres sous forme de livre. Et c’est aujourd’hui chose faite. On n’est pas un collectif de luttes contre les violences policières ; c’est juste un des aspects de notre travail de collectif noir non-mixte, décolonial, féministe, anti-autoritaire.

Est-ce qu’il y a un timing particulier ? Parce que ça fait quelques années déjà que votre collectif s’est constitué...

Non, c’est le résultat de conjonctions et de possibilités militantes. Et c’est surtout le fruit de nos affinités fortes avec Ramata Dieng et le collectif Vies Volées. On s’est rencontrés autour de la question de l’esclavage et des réparations. Il y a des liens évidents entre cette question et celle de l’impunité policière. On se retrouve donc sur pas mal d’axes politiques et on travaille ensemble depuis la 8ème commémoration pour Lamine.
Pour le livre donc, après cet essai spontané et éphémère de juin 2016, on a pris un certain temps pour retravailler, approfondir le projet et contacter un maximum de familles aussi. Pour le 20 juin, on n’en avait contactées qu’une dizaine.
On a voulu que ce soit un travail d’Histoire, mais aussi que ce soit un témoignage d’amour pour ces personnes brutalement dérobées à la vie.

Il y a 100 portraits, mais beaucoup plus de victimes connues. Comment avez-vous choisi ceux qui apparaissent finalement dans l’ouvrage ?

Malheureusement oui, il y a beaucoup plus de 100 victimes depuis 1947. À titre indicatif, les collectifs de familles en lutte parlent de 10 à 15 victimes de la police par an. Il faut ajouter à cela les morts en prison – la France bat des records - et toutes les victimes non recensées de la police. Qu’en est-il des victimes de la répression « classique » des classes populaires dans les années 50, 60 (une période où nous avons retrouvé uniquement des victimes liées à des manifestations politiques) ? Quel est le bilan exact du massacre d’Octobre 1961 ? De Mai 1967 en Guadeloupe ? Etc.
Pour le livre, nous avons choisi en fonction des archives accessibles ; lorsqu’on remonte dans le temps, les informations et les images se font beaucoup plus rares voir inexistantes. Il s’agissait aussi pour nous de mettre en avant des histoires que l’on connaissait bien mais qui sont en France complètement ignorées comme celles de Gérard Nouvet, Richard Kamouda ou de Charles-Henri Salin.
On a aussi fait un énorme travail de recherche pour retrouver des familles ; souvent long et méticuleux. Et prendre contact c’est quelque chose de particulièrement difficile mentalement ; il s’agit de faire irruption dans la vie des gens avec un souvenir terrible et traumatisant.
Une personne très juste, qu’on ne nommera pas mais qui se reconnaitra, nous a dit, alors qu’on l’avait contactée au sujet de deux victimes de sa ville : « Prenez bien soin de vous. C’est un travail lourd mentalement et moralement. » C’est vrai, même si bien entendu ça ne se compare absolument pas avec la douleur des familles. Parfois, comme par exemple pour mai 1967 en Guadeloupe, on a retrouvé des membres d’une famille qui nous ont parlé, nous ont dit des choses importantes mais nous ont dit ne pas souhaiter parler publiquement ou diffuser de photos. Elles veulent bien échanger mais au niveau « public » elles veulent le silence et la paix. Parfois, il y a aussi des questions de calendrier, liées aux procédures ou même juste à la possibilité de se réunir pour les familles et prendre une décision collective. Malheureusement, il fallait bien qu’on finisse le livre à un moment…

Et justement, est-ce que les informations sur ces différentes affaires ont été faciles à retrouver ? Comment avez-vous procédé ?

On s’est basés d’une part sur les récits des familles, sur les informations et archives qu’elles ont pu nous communiquer lors des échanges qu’on a eus avec elles. On a fait valider autant que possible les textes. Certains membres du collectif se sont également déplacés pour rencontrer des familles parce que c’était nécessaire pour établir le lien de confiance. Et on a aussi travaillé à partir de nombreuses sources documentaires, qu’on a croisées entre elles : presse, livres, textes militants, films, rapports historiques... On peut citer en vrac le journal kanak Bwenando, les archives du FLNKS [1], du MIB [2], d’IM’media, les journaux comme Droit et liberté ou encore Différences, les bulletins du Comité d’Actions des Prisonniers (CAP), la presse généraliste et le travail de personnes qui ont fait de vraies enquêtes pour écrire des livres comme Bernard Cuau pour l’affaire Mirval [3], Roland Passevant à propos de Ouardia Aoudache [4] (qui n’est pas dans notre livre), Maurice Rajfus sur Pascal Tais ou Rajfus encore et aussi Daniel Kupferstein sur le 14 juillet 1953. Bref, ce sont quelques exemples parmi de nombreuses sources. Pour la recherche des photos, on a procédé de même. Les familles nous en ont aussi fait parvenir.
En plus du dessin – améliorations, nouveaux portraits – l’écriture des textes a constitué une tâche importante. La recherche et surtout la vérification des informations ont été un travail énorme et parfois compliqué. Comme on le disait, les informations et/ou les documents disponibles dans des archives ou même en ligne sont beaucoup moins nombreuses pour les affaires anciennes. Parfois, dans des listes reprises et répétées en ligne le prénom ou la date sont faux.
La recherche d’informations est également très difficile concernant les victimes dans les territoires encore colonisés (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Kanaky...). Mais de manière générale, l’enregistrement de l’histoire des crimes policiers tient aux soutiens qu’ont eus les familles, au travail militant, à la médiatisation ; et dans bien des cas le manque, l’absence d’informations ou l’effacement de cette histoire est le résultat de l’injonction au silence faite aux familles, de leur douleur, de la violence de la criminalisation des victimes par l’État et les médias complices. La disponibilité et l’exactitude des informations dépendent aussi de tout ça.

Vos portraits couvrent des crimes policiers s’étalant de 1947 à 2016. Est-ce que vous avez constaté une évolution en travaillant sur ces différents cas ?

Le livre est avant tout un travail de mémoire et d’histoires ; ce n’est pas un travail de sociologie ou de statistiques. On a travaillé sur un peu plus de 100 histoires (tout n’est pas dans le livre), ce qui n’est ni exhaustif ni représentatif. On ne peut donc pas se prononcer sur une évolution à propos des faits ou le traitement judiciaire par exemple.
Par contre, ce qu’on a vu, qu’on savait déjà et qu’on a voulu rappeler dans ce projet, c’est qu’il y a toujours eu des familles en lutte, des collectifs, des solidarités pour obtenir la vérité et la justice, et dénoncer l’impunité.
Concernant le traitement médiatique, on a pas mal l’impression que la presse, même dite de gauche, se soucie peu de montrer qui étaient les victimes, surtout les non-blanches. Elles restent des personnes sans visage, sans histoires personnelles, décrites d’abord par les mots des versions policières.
Comme on le mentionnait précédemment, dans nos recherches des années après-guerre jusqu’aux années 60, ce qu’on a trouvé concerne uniquement des victimes de répression de mouvements sociaux. Il y a une absence d’information sur les victimes du contrôle quotidien et de la pression policière sur des classes populaires, blanches, et non-blanches encore plus. Ce qui est également récurrent ce sont les stratégies d’usure à coup d’expertises médicales mensongères, de criminalisations des victimes, de « malaise » fatal, de légitime défense intenables, de sommations entendues par personne. Et c’est la même absence globale de justice… Ces répétitions de schémas sont tellement grossières…
En ce qui concerne l’Histoire populaire des crimes policiers, ces dernières années, avec le numérique et internet, on trouve bien sûr plus rapidement des informations sur les affaires. Les familles peuvent communiquer plus facilement et de manière autonome, et les relais militants sont nombreux.

Dans l’idéal, comment aimeriez-vous que cet ouvrage vive ?

Il doit permettre de donner la parole aux familles qui le souhaitent. Aux plus connues comme à celles dont le combat n’est pas médiatisé, que l’on n’entend jamais parce qu’elles sont isolées, vivent en Province ou ont choisi d’autres stratégies de lutte. Et il faut vraiment le lire ; ne pas s’en tenir au côté images ou icônes. On espère vraiment que ça donne envie aux lecteurs d’en savoir plus sur les histoires, de faire des recherches, sur celles qui sont moins connues, méconnues, et que ça contribue à sortir certaines de ces histoires de l’oubli.
Il ne faut pas hésiter à nous contacter aussi si certains souhaitent rentrer en contact avec des familles. On fera le lien avec plaisir si c’est souhaité par elles. Certaines d’entre elles ont ce besoin, et ce désir de raconter. Pour d’autres, ce livre c’est déjà beaucoup de médiatisation ; ils n’en souhaitent pas forcément plus. Nous, bien entendu, avons développé des relations fortes avec des familles et avec l’histoire des victimes.
Ce qui nous semble évident c’est que chaque histoire mériterait un livre ; non seulement à cause des mensonges, des absences de procès mais aussi parce que les victimes avaient des vies, des rêves. Ils, elles ne sont pas des faits divers.
La diffusion des portraits sous forme d’affiches fait aussi partie des objectifs, mais ça ne doit pas se faire n’importe comment. Il faut sortir de l’idée dangereuse que les familles sont forcément contentes qu’on diffuse les portraits des leurs en manifs, et que les portraits des victimes appartiennent à tout le monde.
Dans notre enquête minutieuse et laborieuse pour retrouver des familles, il y en a certaines qui ont refusé que leurs proches soient dans le livre ; on les comprend tout à fait. Les familles apprécient qu’on leur demande leur avis. Leurs proches ont été tués, salis, ils n’ont pas à en être dépossédés en plus, même si il y a une motivation militante. Même s’il est important de rendre hommage à toutes les victimes, les familles gardent le droit à l’image pour leurs proches. Aussi, diffuser les portraits dessinés par Xonanji/Cases Rebelles doit se faire dans la continuité de l’engagement que nous avons pris auprès des familles et de notre relation de confiance avec elles. Pour que ce soit clair et qu’il y ait un « protocole » défini concernant les portraits diffusables pour des manifs, on a commencé à les recontacter sur ce point en particulier ; c’est en cours et on tiendra une liste avec les images dispos en fonction des accords de chaque famille.
La reproduction des dessins ne doit pas non plus masquer que c’est le fruit du travail de notre collectif ; un collectif noir qui ne travaille pas uniquement sur les violences policières et produit du contenu politique par ailleurs depuis 7 ans. Ça s’inscrit donc dans une démarche de culture populaire aussi. « 100 portraits contre l’État policier » c’est un projet pour lequel on ne fait aucun profit financier (c’est plutôt le contraire) et c’est très bien comme ça ; on veut juste que notre travail soit respecté ainsi que les désirs des familles. Notre collaboration avec elles, que ce soit à Mantes, Marseille, en Guyane, à la Réunion, etc., se poursuit. Et on a à cœur de ne pas les décevoir. C’est ce qui compte le plus pour nous.

*****************************
L’ouvrage de Cases Rebelles est publié aux éditions Syllepse. Il coûte 10 € et est disponible ici.

[1Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste

[2Mouvement de l’Immigration et des Banlieues

[3Bernard Cuau, L’affaire Mirval ou comment le récit abolit le crime, 1976.

[4Roland Passevant, Morte par hasard, tout à fait par hasard, 1985.

Contre-attaqueR

Ces députés macronistes qui ont battu leurs adversaires FN mais qui n’ont rien à leur envier

Amani Al-Khatahtbeh, membre du jury du Festival Cannes Lions, victime d’islamophobie à l’aéroport de Nice

Violences policières : « porter plainte chez ton agresseur, c’est particulier...mais il ne faut pas laisser passer » »

Quand les candidat-es macronistes votaient pour une mesure du FN

Ces députés macronistes qui ont battu leurs adversaires FN mais qui n’ont rien à leur envier

Amani Al-Khatahtbeh, membre du jury du Festival Cannes Lions, victime d’islamophobie à l’aéroport de Nice

Violences policières : « porter plainte chez ton agresseur, c’est particulier...mais il ne faut pas laisser passer » »

Quand les candidat-es macronistes votaient pour une mesure du FN

`