Du voile et des émotions impérissables qui insistent à se montrer

Malika Mansouri /

Malika Mansouri

Psychologue, psychanalyste, chercheure, auteure de Révoltes postcoloniales au cœur de l’hexagone. Voix d’adolescents, Paris, P.U.F, 2013.

Crédits photos : Détail d’une affiche de propagande française, « N’êtes-vous point jolie ? Dévoilez-vous » distribuée par le 5e bureau d’action psychologique, durant la guerre d’indépendance algérienne.

Pourquoi des citoyennes françaises, élevées dans les écoles de la République prennent-elles la décision de porter le foulard ? Pour le savoir, il faut les interroger.

Le colonialisme français semble s’imprimer dans l’imaginaire collectif comme un phénomène lointain et sans effet, du fait d’une « silenciation » de cette histoire. Pour ce qui est de la colonisation de l’Algérie, les choses sont encore plus complexes, car la mémoire de ce que l’on appelle désormais la guerre d’Algérie tend à occulter la réalité qui lui donne sens, à savoir la colonisation. La mise au silence de l’histoire coloniale raye ce qui a eu lieu effectivement et le défaut de travaux à ce sujet en est certainement une des conséquences. « Mais quelles que soient les mesures prises pour effacer faits et gens de la mémoire, les éradications, même parfaitement programmées ne font que mettre en marche « une mémoire qui n’oublie pas » et qui cherche à s’inscrire ». Ce qui ne peut pas être dit insiste à vouloir se montrer.

La manifestation du 17 janvier 2004, contre la loi sur les signes religieux à l’école m’est apparue comme une de ces monstrations. Ce jour-là, les médias diffusent sur les écrans des télévisions le défilé d’adolescentes voilées du drapeau « bleu blanc rouge » de la République française, leur carte d’identité nationale brandie comme une arme, à bout de bras. Cette actualité en scène à la télévision tire du passé les images d’une Algérie sous domination française, dans cet autre temps et cet autre lieu où les « indigènes » étaient soumis à un statut de sujétion, interdits de citoyenneté. Ils revendiquaient l’égalité des droits et notamment le droit à la citoyenneté, qui leur était refusé du fait de leur religion musulmane considérée incompatible avec la République. Comme dans un miroir inversé, ces adolescentes sont apparues comme quittant la stricte signification religieuse pour devenir un message, une adresse et une affirmation visible de leur identité musulmane revendiquée par des françaises, aujourd’hui officiellement citoyennes. Ces images sont à l’origine de mes premiers questionnements concernant l’influence de l’histoire coloniale sur la structuration de ceux qui l’ont vécue et de leurs descendants .

Pour Nour, le voile symbolise le « respect de soi même » et la nécessaire monstration de ce qui la constitue partiellement, malgré la tendance française à vouloir justement effacer les particularismes : « je ne pense pas qu’ils puissent nous accepter tel que l’on est… », dit-elle. Elle explique sa peur du regard des autres face à ce qu’elle donne à voir d’elle-même avec son voile. Mais elle accepte le défi tout en craignant « de ne pas être à la hauteur » face à la violence de son pays qui montre de façon explicite son « refus » du voile et de façon implicite, son rejet des musulmans. Elle se voit régulièrement confrontée à de l’agressivité ouverte, supportant de nombreuses réflexions, qui l’attristent parfois : « vous n’êtes pas chez vous » ou « vous n’êtes pas intégrée ». Elle évoque les larmes de sa jeune sœur à qui l’on a imposé de « retirer son voile » à l’école et précise « je suis née ici, je suis chez moi » mais « je ne me sens pas chez moi » car pour pouvoir être intégré, il faut ressembler aux Français : « si tu n’es pas comme eux, ils te rejettent », dit-elle.

Pour Amal, le port du voile vient signifier qu’il n’y a pas de « honte » à être « musulmane » et que cela doit pouvoir s’affirmer en toute « liberté ». Son discours, décentré de son histoire familiale est préoccupé du regard de la société qu’elle dit devoir « subir ». Elle raconte qu’elle est souvent perçue comme une « terroriste ». Dans les transports en commun, les gens l’évitent. Ils restent debout pour ne surtout pas s’asseoir près d’elle ou bien encore, ils changent de wagon. Ce qu’elle doit supporter est une « humiliation » et elle se sent « méprisée » par l’espace public comme par les institutions et notamment l’école. « Blessée » par ces attitudes, elle en conclut que, de toute façon : « quoi qu’on fasse, on gêne ». Amel est en colère lorsqu’elle évoque les discriminations dont les filles voilées font l’objet. Le rejet « du musulman » s’exprime à travers de nombreuses réflexions et différents comportements manifestes. Lorsqu’un jour, on lui dit « rentre dans ton pays pour faire ça », cela l’amène à rappeler son origine française. Elle se demande dans quel pays sa société voudrait la renvoyer du fait de sa religion et avec humour, elle confirme son appartenance à la société française en précisant : «  j’suis un p’tit peu née ici…les femmes françaises qui le porte (le voile), elles font comment, elles rentrent dans quel pays pour faire ça, parce que finalement elles sont françaises et elles sont musulmanes, tu leur dis « rentres dans ton pays », elles vont aller où ? C’est quoi leur pays ? La Musulmanie ? Ça [n’] existe pas… ».

Sofia qui avoue ne pas savoir pourquoi elle dit ça, exprime une grande « fierté de le porter (le voile) ». Lorsqu’elle ne le porte pas, elle éprouve « un manque » et elle le manifeste vivement lorsqu’elle répond aux amies de sa mère qui s’étonnent de son choix « vous voulez renier une partie [de vous-même] » dit-elle. Le porter lui permet de se sentir entière, de se « sentir bien ». Elle indique que le regard que porte sur elle sa société laïque ne lui fait pas peur car elle s’estime suffisamment « combattante » pour le supporter. Mais dans une sorte de négociation avec elle-même, elle affirme qu’elle ne se battra pas. Elle portera le voile, malgré les autres, mais en trouvant des stratégies pour que cela soit supportable, à ces mêmes autres. Au contraire des autres jeunes filles rencontrées pour cette recherche, Sofia se centre sur le rejet et l’incompréhension dont elle fait l’objet dans sa propre famille. C’est sa mère qui la traite « d’extrémiste ».

La forte intégration culturelle de ces jeunes filles n’empêche pas la nécessaire violence de se montrer voilée pour exister dans le paysage social et politique. Le voile marque les corps discriminés de cette frontière engendrée par la fabrique d’invisibilité de leur société occidentale. La question du défaut « d’intégration » des enfants issus de migrants s’exprime ici dans un processus inversé. Bien que Françaises, ces jeunes filles pointent qu’elles ne sont pas intégrées PAR leur société. Elles sont dans la société, tout en étant maintenues au dehors, comme un « corps étranger inclus à exclure », dans une sorte de renvoi répété à l’exil, à l’intérieur même du territoire. Une injonction paradoxale à en être et à ne pas en être, tout à la fois.

Refusant désormais toute contrainte, qu’elles soient familiales ou sociales, ces jeunes filles sont comme face à un miroir inversé de la soumission contre l’assignation aux représentations dominantes. L’assignation à enlever le voile est vécue comme une violence qui ferait perdre la liberté de choix, le libre arbitre. Ainsi, si le voile est d’abord synonyme d’une affiliation religieuse et parentale, il symbolise aussi, de façon plus inconsciente, une désobéissance sociale soutenue d’une soumission sacré, car chacune d’entre elles affirme de façon singulière un même désir : envers et contre tous, elles tendent à l’accession de la connaissance (sur elles-mêmes et leur Histoire) et de la reconnaissance à travers un seul maître à penser : Dieu.

Ce corps des adolescentes revêtu d’un « bout de tissu » les rendant visibles dans la société, devient, aussi, un théâtre de la représentation des luttes, pour l’accès aux droits et à l’égalité. Le voile apparaît comme l’objet distinctif d’une revendication au droit à l’existence des musulmans au sein de la population française, un appel à la reconnaissance de celles et ceux qu’Abdelamlek Sayad nommait les « enfants illégitimes ». Il est le rappel de cette France impériale qui a donné naissance à des enfants qu’elle ne sait pas encore nommer, qu’elle ne sait pas encore comment les intégrer, au risque de la « désintégration ». Il est le rappel d’une légitimité historique que les adolescentes affirment par l’exposition de leurs corps voilé, à la lumière de la scène publique. Par le fait de cette visibilité donnée à voir, le voile devient alors un message paradoxal adressé au regard de l’autre pour une confrontation jugée nécessaire avec leur société.

Contre-attaqueR

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

`