Burkini

Entre le réel et le fantasme, le Printemps républicain doit choisir

La rédaction /

La rédaction

Le dernier communiqué du Printemps républicain (19 août) porte, bien évidemment, sur le burkini. Sa lecture appelle une question : dans quelle réalités les auteurs de ce texte vivent-ils ? Lecture commentée d’une prose improbable sans aucun contact avec le réel et relayée par le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

Le début du communiqué est une réponse à la tribune d’Edwy Plenel, « Un vêtement comme les autres » :

« Le burkini n’est pas un vêtement comme les autres. C’est, à l’image d’autres formes de voile intégral (niqab, burqa...), un manifeste politique. Le manifeste d’extrémistes religieux –précisément ici des salafistes – utilisé pour rendre visible et tangible, dans l’espace public, leur interprétation radicale de l’islam à travers la soumission de la femme. Ils l’ont imposé là où ils ont pris le pouvoir ; ils essaient aujourd’hui de le faire partout où ils le peuvent. »

Trois jours avant la publication de ce communiqué, le 16 août, la rubrique « Les Décodeurs » du Monde rappelait l’histoire du burkini (voir à ce lien), créée par une Australienne en 2004. Rien à voir, donc, avec le complot qu’essaie de nous vendre le Printemps républicain, dont les membres ne pouvaient pas ignorer la mise au point des Décodeurs.

« Ce sont d’abord et avant tout les musulmans, les femmes au premier rang, qui en sont les victimes. »

En France, les femmes musulmanes sont avant tout victimes d’agressions racistes, islamophobes – mais l’islamophobie est une réalité que le Printemps français ne cesse de vouloir masquer.

« Il s’agit là d’une idéologie politique (à base religieuse cette fois et non plus raciale ou sociale comme au XXe siècle) qui embrasse un très large ensemble d’attitudes, de discours, d’actes, de dissimulations, etc. Cela va de l’extrême violence terroriste à la simple défense publique du burkini comme manière « normale », conforme à la religion, pour les femmes de se baigner en public en passant par les prêches radicaux, les injonctions et recommandations à la « bonne » pratique de l’islam, les dénonciations des « valeurs » de l’Occident, etc. »

D’actes meurtriers à la défense du burkini, tout appartiendrait à cette idéologie politique que dénonce le Printemps républicain, qui, ainsi, ne fait pas trop de détails, ne s’encombre pas de subtilités inutiles : de la défense du droit des femmes à porter ce qu’elles veulent pour se baigner au terrorisme, il n’y a qu’une préposition. Tout un programme d’enfermement et de répression est ainsi ouvert pour des cibles appartenant à un champ très large.

« Contre l’idéologie, c’est le combat politique qui est le plus légitime et surtout le plus efficace. Un combat possible à la seule et impérative condition d’une mobilisation de l’ensemble de la société, des citoyens comme des organisations, des institutions, des responsables publics… afin de ne rien laisser passer de cette idéologie dans le débat public, de la contrer et d’en démonter les ressorts, d’où qu’elle émane : religieux, associations, mouvements politiques, chercheurs, personnalités publiques… »

Autant dire que doivent un peu s’inquiéter les religieux, associations, mouvements politiques, chercheurs, personnalités publiques, qui ne sont pas d’accord avec la conception très particulière de la démocratie et de la laïcité que promeut le Printemps républicain.

« D’autant, et c’est essentiel, que ne pas combattre cette idéologie chez nous, dans un pays démocratique, c’est abandonner les femmes et hommes qui luttent dans des pays en guerre ou non démocratiques. »

C’est sûr qu’interdire le burkini à Cannes va beaucoup aider les femmes d’Arabie saoudite, surtout quand le prince héritier de ce royaume reçoit de la France la légion d’honneur.

« Dans un tel combat, de nature et de forme idéologique, il est indispensable de choisir son camp. Non pas comme les identitaires de tous poils, islamistes ou d’extrême-droite, voudraient nous y contraindre, en suivant les lignes de fracture d’un « choc des civilisations » mais parce qu’il s’agit d’une lutte entre la civilisation et la barbarie, entre un « nous » qui inclut tous ceux qui refusent le totalitarisme islamiste et un « eux » qui rassemble finalement tous ceux qui le proclament, le répandent, le justifient ou le soutiennent. »

Là, c’est le paragraphe qu’il faut relire plusieurs fois pour comprendre. D’un côté, le Printemps républicain refuse le « choc des civilisations ». Mais de l’autre, il essaie de nous vendre le choc de la civilisation face à la barbarie, bien sûr islamiste. Or, cette distinction entre « civilisations » et « barbarie » est celle que l’humanisme et les Lumières ont, à leur manière, voulu remettre en cause. Ces gens, qui ne cessent de se réclamer de l’humanisme et des Lumières, reprennent donc des catégories (civilisations / barbares) démontées par leurs héros littéraires et philosophiques. Est-ce que relire Montaigne (sur les cannibales) ou Diderot (le Supplément au voyage de Bougainville) pourrait les amener à reconsidérer leur prose, et à se rendre compte de l’immense bêtise qu’elle représente ? Bien sûr, on n’ose pas leur proposer Frantz Fanon, Aimé Césaire, etc. : restons à leur niveau.

« Ce combat politique peut se traduire, dans certaines conditions et circonstances, par des mesures juridiques. L’arme du droit doit toutefois être employée, à nos yeux, avec circonspection et prudence. Un arrêté municipal d’interdiction du "burkini", par exemple, ne saurait en effet intervenir qu’en cas de menace tangible et immédiate à l’ordre public, comme ça a d’ailleurs été le cas à plusieurs reprises ces derniers temps. »

Le Printemps républicain ne prend pas la peine de préciser les cas, « ces derniers temps », de « menace tangible et immédiate à l’ordre public ». Dans le cas de Sisco, où la question du trouble à l’ordre public a été invoquée, le procureur a indiqué, la veille de la publication du communiqué du Printemps républicain, qu’il n’y avait pas de burkini en jeu dans les bagarres (voir cet article de France Inter). Là encore, la perception du réel semble quelque peu faussée.

« L’appréciation d’une telle menace devant être laissée aux élus locaux et aux responsables de la sécurité publique, leurs décisions étant toujours susceptibles de recours devant la justice, comme il est normal et indispensable dans un état de droit. »

Comme on vient de le voir, la menace n’existe pas, le burkini n’ayant pas entraîné de troubles à l’ordre public. Par contre, on aimerait que le Printemps républicain repasse la séquence judiciaire et policière des dix derniers mois, ceux de l’état d’urgence, où les « responsables de la sécurité publique » ont décidé que le top de la démocratie, c’était d’assigner à résidence des musulman-es, perquisitionner chez elles et eux sans motif autre que leur religion, faire de même avec des opposant-es politiques (COP 21, loi travail, etc.). Merci au Printemps républicain de cautionner de telles pratiques, de laisser tout pouvoir aux élus locaux et aux « responsables de la sécurité publique ».

« Les principes fondamentaux qui régissent notre société, ceux reconnus par notre Constitution en particulier, ont pour vocation d’étendre les libertés individuelles et non de permettre à des idéologies étrangères à toute notion de démocratie de les réduire, fut-ce au nom d’une soi-disant "pratique culturelle" – qui en l’espèce est de surcroît dépourvu de toute justification théologique sérieuse. »

Donc, le Printemps républicain, qui se présente comme un garant de la laïcité, entend entrer dans le débat théologique à propos du burkini.... On est avide de savoir ce que dirait le Printemps républicain s’il estimait le burkini théologiquement correct. Un point de vue authentiquement laïc imposerait de ne pas prendre en compte la théologie. Mais heureusement que le Printemps républicain est là pour dire aux musulman-es ce que leur religion leur dit de faire, sous couvert d’une laïcité définitivement falsifiée.

« Le burkini n’est pas un vêtement comme un autre, le totalitarisme islamiste n’est pas une opinion comme une autre, le combat pour la liberté, la laïcité et les droits des femmes ne sont pas des combats secondaires. Le Printemps républicain est déterminé à mener, avec d’autres, ces combats. Il proposera des initiatives en ce sens dans les mois qui viennent. »

On espère que parmi les initiatives que le Printemps républicain va prendre dans les prochains mois en faveur de la laïcité et des droits des femmes, il y aura la demande du rétablissement des ABCD de l’égalité à l’école, ces outils de lutte contre le sexisme et l’homophobie fondés sur le concept scientifique de genre et qui auraient dû être diffusés dans les établissement scolaires il y a deux ans. L’initiative avait été abandonnée sous pression des lobbys religieux, portés par l’attention que leur avaient prêtée l’Elysée et les ministres concerné-es. Des programmes et des outils scolaires ont été modifiés sous pression de lobbys religieux, et les auto-proclamé-es défenseur-ses de la laïcité se taisent.

On espère aussi que le Printemps républicain défendra l’ouverture de la procréation médicalement assisté pour toutes les femmes, et son instauration au cours des prochains mois. Promesse de campagne socialiste, la mesure s’est vue opposé une fin de non-recevoir par Manuel Valls alors qu’il était au Vatican, le 27 avril 2014 – un chef de gouvernement reniant les promesses de sa majorité et se faisant le porte-parole du pape, c’est cela, le modèle de laïcité pour le Printemps républicain ?

Mais on imagine que le Printemps républicain ne soutiendra pas ces initiatives : il faudrait remettre en cause le gouvernement, ce qui est un peu plus risqué que de s’en prendre à des femmes sur une plage. Et surtout, les musulman-es ne seraient plus les cibles.

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