Fania Noël : « Ne nous libérez pas, on s’en charge »

Sihame Assbague /

Sihame Assbague

Journaliste par obligation.

Dans le cadre du processus de #LiberAction visant à corriger les erreurs factuelles, les déformations et insinuations douteuses du dernier dossier « antiracisme » de Libération, nous avons décidé de réécrire tous les articles. Le portrait de Fania Noël, paru dans le dossier du 4 avril 2016, a ici été retravaillé. Le choix a été fait de ne pas donner de détail sur son physique, sa tenue ou sa coiffure car c’est définitivement son positionnement politique qui nous intéresse.

Avant de s’engager avec Mwasi, l’afroféministe avait claqué la porte de plusieurs mouvements. Car contrairement à eux, elle voulait “l’abolition du système de domination et pas seulement sa réforme”.

Sur son carnet, un sticker avec une citation d’Assata Shakur (militante afro-américaine exilée politique à Cuba, membre du Black Panther Party et de la Black Liberation Army) : “Personne dans le monde, personne dans l’histoire n’a jamais obtenu sa liberté en faisant appel au sens moral des gens qui les opprimaient.” Fania Noël, 28 ans, l’aînée (la seule ayant fait des études universitaires) d’une fratrie de six est née en Haïti et a grandi à Cergy (Val-d’Oise). Son père, retourné par lassitude dans son pays d’origine, a eu différents boulots dans la restauration. Pour décrire ses maladies à répétition, elle cite Foucault : « c’est le pouvoir qui s’est inscrit dans son corps. »

« Je suis afroféministe, marxiste et milite la grande partie du temps en non-mixité », Fania Noël ne fait pas dans la dentelle. Elle est radicale et l’assume, même si certains aspects de son combat sont inaudibles pour les tenants de l’antiracisme moral. Le point le plus épineux ? La non-mixité dans sa lutte afroféministe et la rupture avec l’antiracisme dit de gauche. Cette gauche qu’elle renvoie à ses impensés et à ses contradictions : “comment travailler avec des gens qui se positionnent à gauche mais qui prennent, sans honte, la défense de Laurence Rossignol ?” Fania Noël précise qu’elle parle de Jean-Luc Mélenchon et reprend son propos. “Toute une partie de la gauche s’est construite dans un rejet du ‘communautarisme’ sans jamais ni questionner le terme ni le vrai communautarisme, le communautarisme blanc”. Du ton posé de la personne qui maîtrise son sujet, elle explique que la communauté, qu’elle soit ethnique, sociale ou religieuse, sert le plus souvent de “colonne vertébrale aux existences des exploités, notamment ceux issus de l’immigration post-coloniale.” Elle y voit également “une forme de résistance à l’assimilation culturelle” visiblement vécue par de nombreuses familles comme “une nouvelle manière d’être colonisés”.

Pour la “militante”, comme elle se définit elle-même, il est donc nécessaire d’avoir des espaces de politisation et de luttes qui soient adaptés aux réalités des classes populaires post-coloniales. Elle n’exclut pas les classes moyennes et supérieures de ces communautés à condition qu’elles aient l’intention claire d’être dans une dynamique “antiraciste, anti-libérale et anti-intégrationniste”. La ligne est donnée.

Si Fania Noël n’a rejoint le collectif afroféministe Mwasi (créé en 2014) que l’été dernier, son activisme ne date pas d’hier. Autrefois au Parti socialiste, elle a très vite senti qu’elle n’y était pas à sa place. Ça m’a vite "saoulée", résume-t-elle tout en admettant qu’"on ne naît pas avec la volonté de tout déconstruire". C’est à l’âge de 18 ans, à la suite des révoltes de 2005, qu’elle s’est mise à militer. Fania Noël a commencé "dans les trucs classiques, genre les syndicats étudiants", ensuite elle a goûté à d’autres mouvements, comme celui d’Arnaud Montebourg, qui lui paraissait un peu plus à gauche. Mais "ça n’allait pas". Elle a tenté le Front de gauche, même échec.

Féminisme du plafond de verre contre celui du plancher collant

Côté organisations féministes "type Osez le féminisme", c’était pire encore. Au bout de deux réunions, la militante lâche l’affaire, ne supportant pas de se retrouver, seule, parmi "des meufs blanches, au discours totalement assimilationniste". "Leur libération féministe", qu’elle qualifie d’"impérialiste, occidentale et colonialiste", elle n’en partage pas une miette. “Les organisations comme Osez le Féminisme ou les Femen portent une lutte qui ne vise pas l’abolition, ni celle du patriarcat ni d’autres systèmes de domination. Leur but étant l’élévation des femmes blanches de classe moyenne et supérieure au même niveau que les hommes blancs, en renforçant la division raciale et sociale. En gros, c’est le féminisme du plafond de verre contre celui du planché collant.”

Même rengaine côté organisations antiracistes. Dès qu’on prononce « SOS Racisme », son visage se tord en grimaces. Pour Fania Noël, toutes ces associations sont “obsolètes et surtout contre-productives” parce qu’elles visent une dépolitisation de l’antiracisme, alors que "l’enjeu fondamental est politique". Il est évident que la militante ne trouvera pas son salut dans les organisations traditionnelles. Elle s’y fait et finit par se rapprocher d’organisations autonomes. En 2013, elle lance des projets qui veulent promouvoir une approche intersectionnelle (approche prenant en compte les croisements du racisme, patriarcat et capitalisme) comme la revue AssiégéEs : une revue en non-mixité qui a également organisé des Université d’été populaires et des journées sur l’intersectionnalité.
Pour elle, les systèmes s’imbriquent et se renforcent : le racisme, le capitalisme, le patriarcat. C’est pour cette raison qu’on la retrouvera aussi bien sur les luttes sociales que sur les luttes de justice climatique. L’ambition est limpide : “il ne s’agit pas de réformer le système mais de le démanteler et de l’abolir.

Fania Noël le sait, l’autonomie politique n’est pas sans conséquences. “Rompre avec l’intégrationnisme a un coût très élevé pour les personnes racisées, surtout quand elles portent publiquement et sans gêne le discours. On est considéré comme des ingrats...” explique-t-elle avec la conscience de quelqu’un qui sait qu’on ne lui pardonnera pas ses positionnements. Jusqu’au bout elle assume.

Aujourd’hui, elle co-organise le premier Camp d’été décolonial dont l’objectif est de proposer “une formation politique pour que les concerné.e.s par le racisme d’État sachent à quelle sauce on veut nous manger, et surtout comment lutter, mobiliser et qui sait, vaincre ensemble”. Tout un programme donc. À suivre.

Contre-attaqueR

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