« Aux sources de l’islamo-gauchisme »

Fantasmes et approximations de Jacques Julliard


Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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Jacques Julliard, à la fois éditorialiste de Marianne et du Figaro, un mélange qui ne peut surprendre que ceux qui ne lisent pas les deux journaux, dénonce l’islamo-gauchisme dans Le Figaro du 2 mai. Analyse de texte et contre-argumentation.

En italique, le texte de l’éditorial de Jacques Julliard.

Fascination pour la violence

"Il y a un problème de l’islamo-gauchisme. Pourquoi et comment une poignée d’intellectuels d’extrême gauche, peu nombreux mais très influents dans les médias et dans la mouvance des droits de l’homme, ont-ils imposé une véritable sanctuarisation de l’islam dans l’espace politique français ? Oui, pourquoi ces intellectuels, pour la plupart agnostiques et libertaires, se sont-ils brusquement pris de passion pour la religion la plus fermée, la plus identitaire, et, dans sa version islamiste, la plus guerrière et la plus violente à la surface du globe ? Pourquoi cette étrange intimidation, parée des plumes de la morale ? Pourquoi ne peut-on plus parler de l’islam qu’en présence de son avocat ?"

On remarquera qu’aucun nom n’est jamais donné tout au long de l’article (à l’exception de Lordon qu’il me semble difficile de classifier comme islamo-gauchiste). Qui sont ces intellectuels ? Influents dans quels médias ? Qui d’entre eux dispose, comme Jacques Juilliard, d’une chronique régulière à la fois dans Le Figaro et dans Marianne ? Qui d’entre eux peut prétendre être aussi régulièrement invité dans les médias qu’Alain Finkelkraut, Eric Zemmour ou Michel Onlfray ?Il est aussi étonnant que cet éditorialiste de deux journaux qui dénoncent régulièrement l’islam, veuille nous faire croire que l’on ne peut parler de l’islam qu’en présence de son avocat. La liste de quelques Une de magazines consacrés à tout ce que l’on n’ose pas dire sur l’islam permet de mesurer l’ampleur du mensonge de Julliard.

"Le résultat est stupéfiant, aberrant. On vient en effet d’assister, en l’espace de deux ou trois ans, à la plus incroyable inversion de presque tous les signes distinctifs de la gauche, ceux dans lesquels traditionnellement elle se reconnaît et on la reconnaît.

Au premier rang d’entre eux, la laïcité. Longtemps, elle fut pour elle le marqueur par excellence pour s’opposer à la droite. Or voici que brusquement, elle est devenue suspecte à une partie de l’extrême gauche intellectuelle, qui a repris sans vergogne à son compte les errances de Nicolas Sarkozy sur la prétendue « laïcité ouverte ». Car la laïcité de papa, dès lors qu’elle s’applique à l’islam, et non plus au seul catholicisme, apparaît soudain intolérante, voire réactionnaire.Pis que cela, elle charrierait avec elle de vagues relents de revanche catholique ! Depuis que l’Église s’y est ralliée, elle serait devenue infréquentable !"

Il est intéressant que le social, le signe distinctif essentiel de la gauche, ne soit pas mentionné. Comme Manuel Valls, Juilliard pense sans doute que l’essentiel désormais c’est la bataille de l’identité. Quant à la laïcité, ce qui est devenu suspect, c’est sa version nouvelle défendue aujourd’hui et qui n’a rien à voir à celle que voulaient Jean Jaurès et Aristide Briand (lire « Oui à Briand et à Jaurès, non à Guéant et à Valls », Nouvelles d’Orient. C’est celle qui veut imposer désormais la "neutralité" des citoyens, pas celle de l’Etat. C’est celle de Marine Le Pen, celle qui ne s’inquiète pas de l’existence d’un enseignement privé ni du statut de l’Alsace-Moselle, mais une laïcité sciemment déformée, au seul usage des musulmans. Faut-il s’étonne que Juilliard donne un long entretien à Eléments (mars-avril), le journal d’Alain de Benoist, revue de la nouvelle (très extrême) droite.

"Or la République à son tour est devenue suspecte. N’a-t-elle pas une connotation presque identitaire, « souchienne » disent les plus exaltés, pour ne pas dire raciste ? N’est-elle pas le dernier rempart de l’universalisme occidental contre l’affirmation bruyante de toutes les minorités ? N’est-elle pas fondée sur ce qui rapproche les hommes plutôt que sur ce qui les distingue ? Un crime majeur aux yeux des communautaristes."

Encore une fois, personne n’est cité. Aucun nom. Il serait intéressant de dire qui est visé et de voir quel est l’accès de ces gens, parmi lesquels je me compte, aux médias.

"Il ne reste plus qu’à faire entrer le dernier suspect : c’est le peuple lui-même ! N’est-ce pas Frédéric Lordon, un des porte-parole des Nuits debout (2000 participants) qui attribue à son mouvement le mérite d’avoir « lavé » la place de la République de ses passions tristes, la commémoration officielle, la panique (un million de personnes) ? Tout est dit, tout est enfin avoué.La récusation du peuple par les bobos, qu’ils soient modérés, façon Terra Nova, ou extrémistes, façon islamo-gauchiste, est un fait politique de grande importance, propre à transformer, selon le mot lumineux de Léon Blum, un parti de classe en parti de déclassés."

Il ne me semble pas avoir lu aucune position de Frédéric Lordon sur les questions de l’islam. Et puis, quand Juliard défend le "parti de classe" dans Le Figaro, sans doute pense-t-il au parti des riches, dont le quotidien est le meilleur porte-parole.

"Il y a quelque chose d’insolite dans le néocléricalisme musulman qui s’est emparé d’une frange de l’intelligentsia. Parce que l’islam est le parti des pauvres, comme ils le prétendent ? Je ne crois pas un instant à ce changement de prolétariat. Du reste, allez donc voir en Arabie saoudite si l’islam est la religion des pauvres. Je constate plutôt que l’islamo-gauchisme est né du jour où l’islamisme est devenu le vecteur du terrorisme aveugle et de l’égorgement."

Qui a dit et a écrit que l’islam était le parti des pauvres ? Aucune citation ne vient appuyer cette affirmation, simplement parce qu’elles n’existent pas. Dans son livre, Un silence religieux, Jean Birnbaum trouve comme seul défenseur de ces théories un petit groupe trotskyste anglais dont l’influence n’a jamais dépassé les cadres, déjà bien étroit des îles britanniques.

"Pourquoi cette conversion ? Parce que l’intelligentsia est devenue, depuis le début du XXe siècle, le vrai parti de la violence. Si elle préfère la Révolution à la réforme, ce n’est pas en dépit mais à cause de la violence. Sartre déplorait que la Révolution française n’ait pas assez guillotiné. Et si je devais établir la liste des intellectuels français qui ont adhéré au XXe siècle, les uns à la violence fasciste, les autres à la violence communiste, cette page n’y suffirait pas. Je préfère citer les noms des quelques-uns qui ont toujours témoigné pour la démocratie et sauvé l’honneur de la profession : Camus, Mauriac, Aron. Il doit y en avoir quelques autres. Je laisse le soin aux psychologues et aux psychanalystes de rechercher, dans je ne sais quel réflexe de compensation, une explication de cette attirance des hommes de plume et de parole pour le sang, en un mot de leur préférence pour la violence."

On pourrait longuement parler de la violence à travers l’histoire. Il est étonnant d’évoquer la violence fasciste et communiste, sans dire un mot de la violence coloniale, des millions de gens exterminés, du Congo à l’Algérie. Ni de la violence actuelle, des bombardements, des drones, des assassinats ciblés menés par les troupes américaines, russes ou françaises. La destruction de l’Irak par les Etats-Unis, rappelons-le, a permis la création de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). Je souhaiterais savoir qui justifie la violence d’Al-Qaida ou de l’OEI ? Pour Julliard, seule la violence des groupes non étatiques est condamnable, jamais celle des Etats.

"L’autre explication, je l’ai déjà suggéré, c’est ce qu’il faut bien appeler la haine du christianisme. Il est singulier de voir ces âmes sensibles s’angoisser des progrès de la prétendue « islamophobie », qui n’a jamais fait un mort, hormis les guerres que se font les musulmans entre eux, quand les persécutions dont sont victimes par milliers les chrétiens à travers le monde ne leur arrachent pas un soupir. Singulier que le geste prophétique du pape François, ramenant symboliquement de Lesbos trois familles de migrants musulmans, ne leur ait pas tiré un seul applaudissement. Ils ont abandonné la laïcité, mais ils ont conservé l’anticléricalisme. Pis, l’antichristianisme."

Haine du christianisme ? Pourquoi ? Il me semble que le geste du Pape a été au contraire, largement salué. Et c’est justement parce que je pense que l’adhésion aux religions n’interdit pas des prises de position courageuses, que je sais que la théologie de la libération a joué un rôle important en Amérique latine, que je pense que nous pouvons nous battre aux côtés de croyants progressistes, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Et je rappellerai à Juilliard que des curés ont porté les valises du FLN tandis que Camus refusait de trop s’engager ; le faisaient-ils par haine du christianisme ?

"Quant à moi, qui continue de croire plus que jamais à la République, au peuple, à la laïcité, au Sermon sur la montagne, je ne laisserai jamais dire que cette gauche-là représente la gauche."

Julliard sous-entend ainsi qu’il y a une religion à part, le christianisme (celle du Sermon sur la montagne), compatible avec « nos » idéaux – on a pu le mesurer de l’Inquisition au refus persistant, qui n’est pas que celui de l’islam, de l’égalité hommes-femmes, notamment dans l’institution cléricale. Comme quoi la laïcité selon Julliard est une catho-laïcité, celle-là même qui permettait l’alliance entre la IIIe République et l’Eglise pour aller civiliser et convertir les sauvages.

Contre-attaqueR

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