L’islam dans les journaux : étude d’un (mal)traitement médiatique, de 1997 à 2015

Suzy Gaidoz /

Suzy Gaidoz

Journaliste

Quel est l’adjectif qui, dans les médias, entre 1997 et 2015, a été le plus accolé au terme « islam » ? C’est à ce genre de questions que permet de répondre l’étude « L’islam, objet médiatique » réalisée par Moussa Bourekba, chercheur au CIDOB, et l’agence Skoli. Recension.

L’étude « Islam, objet médiatique », mise en ligne à l’automne 2016, est le fruit d’une collaboration innovante entre Moussa Bourekba, chercheur au CIDOB (Barcelona Center for International Affairs) et l’agence Skoli, spécialisée dans le traitement et la visualisation de données.

Inspirés par Edward Saïd [1] – et son emblématique travail sur l’orientalisme et sur la presse (Orientalism, 1978) – par Thomas Deltombe [2], Jérôme Berthaut [3], ou encore par Frantz Fanon, Pierre Bourdieu et Patrick Champagne [4], les auteurs de l’étude « Islam, objet médiatique » ont voulu poursuivre la démarche de questionnement des modalités de production de l’information et faire du discours médiatique sur l’islam un objet d’étude sociologique.
Pour objectiver le biais du journaliste, ils ont entrepris de compter, peser, mesurer, dater et observer les mots qui sont utilisés dans la presse pour parler d’islam, grâce à des logiciels informatiques. L’étude se base sur les articles du Monde, de Libération et du Figaro publiés entre 1997 et 2015. Le cadrage temporel choisi permet d’observer avec le recul minimum nécessaire les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 sur la construction de l’environnement sémantique qui accompagne le sujet islam dans la presse. Les données quantitatives (nombre d’occurrences des termes contenant « islam » et « musulman ») et qualitatives (liste des termes les plus fréquemment utilisés ou co-occurrences) récoltées après le traitement infligé au corpus sont re-contextualisées et présentées dans des graphiques de manière à en faciliter l’analyse.

Le traitement des données

L’échantillonnage – Le Monde, Libération, le Figaro – se veut relativement représentatif de la presse quotidienne nationale la plus diffusée, et des orientations politiques des différentes rédactions.
Le corpus rassemble 40 659 articles collectés (dont 19981 du Monde, 9641 de Libération et 11037 du Figaro) publiés entre le 1er janvier 1997 et le 31 décembre 2015, contenant au moins une occurrence des termes « islam », « musulman » ou de leurs dérivés (“islamisme”, “islamo-gauchiste”, “islamikaze”, etc). Ce corpus a ensuite subi quelques opérations de nettoyage (résidus hypertexte, qualité du contenu, suppression des doublons, de la ponctuation et uniformisation de la casse). Le traitement informatique des données est explicité dans un article dédié.

La persistance d’une lecture religieuse de l’actualité

Parmi les adjectifs les plus fréquents dans le corpus, on trouve « sunnite » en 3e position, « chiite » en 5e position ou encore « religieux » en 8e position. Dans quel contexte, ces termes typiquement révélateurs d’une interprétation religieuse de l’actualité, sont-ils utilisés ?

Lorsque l’on se penche sur les données quantitatives rapportées par mois (le graphique ci-dessus informe du contexte précis dans lequel les médias utilisent le mot « islam »), on remarque que le terme est très utilisé pour traiter de la situation chaotique en Irak (2003-2004-2009, etc.). Si effectivement le conflit irakien impliquait des acteurs issus de groupes confessionnels différents, le traitement médiatique focalisé presque exclusivement sur l’aspect religieux ou confessionnel du conflit est insuffisant voire caricatural. Il élude rapidement à la fois les aspects de « realpolitik » pourtant prégnants, et ne laisse aucune place à une approche plus sociologique, géopolitique ou historique dans l’appréciation de la situation irakienne.
Aussi, le fait que l’éclatement des révoltes arabes à partir de 2011 provoque un pic dans l’utilisation du terme « islam » fait penser qu’il est particulièrement difficile pour les médias, de traiter ces événements sous un angle sociologique ou politique, et sans faire appel à une grille de lecture religieuse.

Si l’on se concentre sur les mots les plus fréquents par an et par corpus (la visualisation ci-dessus fait ressortir les thèmes rattachés à l’islam les plus traités chaque année) on peut voir que le terme “musulman” est le plus fréquent dans le corpus au moment de l’éclatement de la seconde Intifada (2000). Ensuite, arrivent « islam » (Le Monde), « Palestinien » (Libération, Le Monde), puis « religieux » et « juif ». Le cas du traitement médiatique de l’intifada illustre là encore que l’utilisation d’une grille de lecture religieuse est privilégiée dans le discours médiatique, et que les champs sociologique, politique et historique sont sous-exploités, alors qu’ils seraient les plus porteurs de sens.

Le règne des idées confuses

Toujours parmi les adjectifs les plus fréquents dans le corpus, on trouve d’abord « radical », très loin devant « politique » (2e position), puis « sunnite », « rigoriste », « chiite », « vrai » (9e position), « fondamentaliste” (10e position), « pur » (17) ou encore « moderne » (19).

Voilà la gamme d’expressions utilisée pour définir l’islam dans les médias. À la fois réduit et peu varié, ce panel de termes flous et multi-évocateurs s’apparente à un tableau de l’islam proposé dans la presse.
Certains de ces mots sont si fortement marqués que leur simple évocation fournit un cadre explicatif “suffisant” et dispense d’une contextualisation précise. En alimentant une illusion de “compréhension immédiate” ces termes créent de fausses évidences et entretiennent le flou par la subjectivité qu’ils introduisent dans le discours.
C’est le cas de “radical”, “radicalisé”, “radicalisation”. Ces mots à spectre large utilisés pour désigner aussi bien des croyants (que l’on cherche à disqualifier), un mode de vie centré sur la foi, l’usage de la terreur et la perpétration d’actes violents. Quoi qu’il serve à définir, “radical” évoque un danger à combattre. Il en va de même pour sa variante “fondamentaliste” utilisé à la fois pour désigner des figures du terrorisme international (Al Qaïda, Talibans) que des citoyens français jugés trop visibles dans l’espace public.
L’usage de ces expressions sert à englober tout ce que l’on peine à expliquer ou que l’on renonce à expliquer, voire ce que l’on cherche à disqualifier.

Cet éclairage d’un genre nouveau, qui tente de rendre perceptible des mécanismes subtils de la pensée et/ou de l’écriture invite à prendre de la distance avec les biais d’un milieu qui “produit de l’islam” de l’extérieur. Si le travail des journalistes est conditionné par l’agenda politique et d’autres événements incontournables, le discours médiatique emprunte avec facilité les sophismes du discours politique.
Cette étude n’a pas vocation à être extrapolée et ne permet pas d’affirmer que les titres de presse étudiés sont islamophobes. Elle révèle les contours d’un cadrage médiatique qui entoure le sujet islam dans les médias, qui peut alimenter un climat d’islamophobie en assignant les musulmans à une identité religieuse essentialisée.

Pour plus d’informations sur les techniques employées pour mener l’étude :
How to quantify the perception of islam in the media, Datadrivenjournalism.net
How to detect duplicates on a django database, medium.com

Lien vers l’étude :
http://islam-objet-mediatique.fr/

[1Edward SAÏD, Orientalism, 1978 ; tr.fr. L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, collection « la couleur des idées », 1978

[2Thomas DELTOMBE, L’islam imaginaire, La Découverte, Paris, 2005

[3Jérôme BERTHAUT, La banlieue du « 20 heures », 2013

[4Patrick CHAMPAGNE, « La construction médiatique des "malaises sociaux" », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 90, décembre 1991

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