Identités occultées

Je suis l’Afrançaine

Hanane Karimi /

Hanane Karimi

Doctorante en sociologie au laboratoire Dynamiques Européennes (Université de Strasbourg), porte-parole du mouvement Femmes dans la mosquée et l’une des initiatrices de la Marche de la Dignité.

A quelques semaines de la marche de la dignité, Hanane Karimi, une des organisatrices, doctorante en sociologie, nous livre une tribune poignante et incisive, entre son parcours personnel et l’affirmation de la pluralité de ses identités. Hanane Karimi est l’Afrançaine.

En 1958, Alger était la scène de cérémonies de dévoilement censées mettre en scène la démarche émancipatrice d’un tel geste. Il s’agit ni plus ni moins d’une stratégie colonialiste de ralliement des femmes à la culture impérialiste du colon. (Fanon,1959)
En 1989, à Creil, trois jeunes collégiennes menacent l’institution scolaire française du fait d’un foulard qu’elles portent sur la tête. Elles font trembler le « temple » laïque de la République.
En 1997, un an après l’obtention de mon baccalauréat scientifique, je décide de porter le foulard me sentant libre de le faire.

Je deviens l’Afrançaine.

Celle qui fait l’expérience du traitement différencié entre elle, enfant d’ex-colonisés, et les autres citoyens français.
Ce traitement différencié n’est autre que le résultat d’une histoire basée sur une idéologie impérialiste, colonialiste et raciste.
L’afrançaine comme l’a-française, comme la négation de ma francité.
L’africaine/française comme la globalité de mes identités géographiques, historiques et ethniques.
Ses identités douloureuses et meurtries par l’amnésie sélective d’une partie - la française - qui ne veut pas reconnaître le mal et la souffrance qu’elle a infligée et inflige encore à l’autre partie - l’africaine.
En 1999, alors étudiante en seconde année de BTS dans un lycée, faisant partie des meilleures étudiantes de ma promotion, je refuse l’affront et la violence d’un conseil de discipline du fait du foulard que je ne veux plus ôter à l’entrée du lycée.
C’est alors que je prends la décision douloureuse et irrévocable de quitter le lycée et donc d’interrompre mes études.
Cinq ans plus tard, le 15 mars 2004, une loi contre le voile est votée.
Entre temps, j’ai repris le chemin de la science par correspondance pour décrocher une licence de sociologie.
En 2013, alors inscrite dans un master d’éthique à Strasbourg, en seconde année, on parle déjà d’une proposition de loi contre le voile à l’université.
Ce que je nommerais alors : la nouvelle chasse aux sorcières.
Ma participation au meeting du 6 mars est donc liée à ce sentiment de persécution dans ma trajectoire personnelle qui a un impact sur toutes les sphères de ma vie : familiale, professionnelle, religieuse.
C’est pour dénoncer ce racisme genré qui ne dit pas son nom.
En plus d’être basé sur la conviction d’une supériorité raciale ou confessionnelle (l’islam étant racialisé politiquement), il s’attaque communément aux hommes et femmes qui sont déjà à l’intersection d’oppressions multiples liées à leur classe sociale, et à leur « race ».
En effet, cette loi du 15 mars 2004, qui s’articule comme une discrimination raciale et genrée dans l’éducation, frappant en premier lieu les femmes musulmanes voilées, leur empêchant l’accès à la sphère savante et donc capacitante (empowerment), est une entrave à leurs émancipations économique et intellectuelle.
"Face à la résistance des colonisés, la violence prendra de nouvelles formes, plus sophistiquées, qui parfois prendront l’apparence de la violence pour adopter celle d’une "véritable supériorité" »

Cette nouvelle forme de violence en France, vis à vis des descendant-e-s d’immigrés ex-colonisés africains, a pris une forme sophistiquée et pernicieuse de "mort sociale".
Alors qu’en en 2015, Sarkozy en manque de légitimité remet sur le devant de la scène politique la question du voile à l’université et que des opportunistes populistes s’emparent de la question pour séduire un électorat islamophobe, je dis NON.
Non, je ne me ferais pas avoir comme en 1999 en quittant l’université.
Non, je ne justifierais pas le fichu que je porte sur la tête.
Non je ne justifierais pas mon afrancanité.
Non, je ne choisirais pas entre la science émancipante et la mort sociale.
Non je ne choisirais pas.
« Si être musulman, ce n’est pas l’être nécessairement religieusement, l’islam jouerait alors un rôle analogue à celui de la couleur de peau : être musulman, c’est comme être un Noir, l’islam sert alors, comme la couleur de peau, de sorte de patère à laquelle ou accroche tous les préjugés. » (Sayad, 1996)

Ma "négritude" m’a permise de conscientiser les effets de l’aliénation que la domination coloniale a fait incorporer aux colonisés et à leurs descendant-e-s.
Ma "négritude" ne se limite pas à mon voile ou à mon non voile, mais à ma conscience des enjeux qui sous tendent ces lois.
Ces violences ouvrent "les possibilités quant à l’émergence de différentes types d’attitudes et de comportements adoptés" par les femmes racisées qui sont "susceptibles de défaire le pouvoir en place".
C’est pourquoi je dis à mes soeurs, de ne pas renoncer, de ne pas se faire avoir et de faire preuve de créativité dans l’invention de nouvelles formes d’insubordination.
‪#‎Résistance‬

Retranscription de l’intervention de Hanane Karimi au meeting Contre l’islamophobie et le climat de guerre sécuritaire le 6 mars 2015 à Saint-Denis.

La vidéo ici.

Contre-attaqueR

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