Chronique du racisme ordinaire

Jours intranquilles à Wissous


Esther Thwadi-Yimbu

Journaliste

Hassina Mechaï

Journaliste

Benjamin Linh VU

Il était une fois un village français, Wissous, dans l’Essonne, dirigé par un maire Richard Trinquier, qui a fait de l’islamophobie son programme politique et sa carte de visite. Entre propos haineux sur Facebook, tracts injurieux et pratique discriminatoire de son maire, la ville de Wissous est aujourd’hui sous le feu des projecteurs. Reportage.

A se promener dans Wissous, on reste frappé par l’aspect de belle endormie de cette ville qui compte 7000 habitants. La vie citadine y apparaît comme au ralenti, les rues, étroites, s’étirant paresseusement dans un silence et un vide étonnants. Nul ne s’imaginerait que Wissous, enclavée dans l’environnement bucolique de la campagne essonnienne, se situe à moins de 20 kms de Paris. L’idée même de qualifier de banlieue cette ville traverse à peine l’esprit tant ce mot est devenu synonyme d’immenses barres de béton et de quartiers dits difficiles. Seules les cités de la ville voisine de Massy, visible à l’horizon, rappellent à Wissous cette réalité urbaine caractéristique de l’Ile-de-France.
L’éloignement du réseau ferré RATP ajoute aussi à l’aspect de citadelle que donne cette ville, où l’on n’accède que par bus à partir d’Antony. Cette configuration n’a rien d’anodin et explique aussi l’impression de certains habitants de Wissous de vivre dans un enclos protégé à préserver.

Ce complexe obsidional a pu être renforcé par la présence, sur la commune voisine de Fresnes située à moins d’un kilomètre de Wissous, d’un camp de Roms. Démantelé depuis, ce bidonville était habité par une centaine de personnes pour beaucoup expulsées d’un camp d’Ivry. Un autre bidonville, beaucoup plus important s’était également constitué à peine plus loin, le long de l’A6.

Ce qui frappe aussi à Wissous est l’impression nette qu’il n’y a pas une ville mais deux villes. La première est constituée par ce que les habitants appellent « le village », défilés de rues serpentines et de bâtiments en pierre de taille. Dans cette partie se trouvent la mairie, la bibliothèque municipale et la police. Plus haut, le nouveau Wissous constitué de deux gros quartiers pavillonnaires et de bâtiments pas plus hauts que 4 étages. Ces zones nouvellement bâties, qui datent de 2008, offrent aux visiteurs un ensemble coquet aux rues nettes, où l’on cherche en vain le moindre détritus. Ces deux quartiers ont accueilli des couples « venus de partout » comme nous l’indiqueront les quelques rares passants. « Ce sont des couples venus de toute l’Ile-de-France, avec parfois des enfants et qui cherchaient à Wissous le calme et la verdure » précise une commerçante, laquelle ajoute : « il ne se passe rien à Wissous, les gens sont paisibles, on n’a pas de problème ».

Pourtant dans le « village », le ton est autre. Une habitante pointe ces « nouveaux arrivés, des gens extérieurs, qui ne sont pas d’ici et qui posent des problèmes », tout en désignant du menton les deux zones incriminées.

De fait, à Wissous, deux villes s’opposent, deux façons de vivre et deux états d’esprit. La partie basse cultive son aspect de « village français » traditionnel, où les gens se connaissent tous, dans un esprit communal presque figé. La partie haute, plus impersonnelle, avec ses boutiques clinquantes et ses passants pressés, ressemblent à toutes ces zones pavillonnaires et semi-piétonne où viennent vivre de jeunes couples, aux origines mêlées et qui, pour la plupart, travaillent dans les villes alentours.
Dans ces « deux » Wissous, assiste-t-on aux mêmes hybridations des peurs que celles qui traversent la France ? Les tensions constatées sont-elles portées par ces cercles concentriques de phobies qui vont se rétrécissant jusqu’à ce que tout le monde devienne suspect ?

Les responsabilités de la mairie

Le premier adjoint au maire de Wissous, Dominique Bouley s’était épanché sur les réseaux sociaux en traitant les femmes musulmanes de « laiderons ». Et puis, Marc Mercier, président de la Fédération française de catch, proche du maire, Richard Trinquier, confronté à un enregistrement audio dans lequel il appelle à « fumer les crouilles », se défend benoîtement de tout propos raciste.

Le maire de la ville, qui a été réélu en 2014 pour un troisième mandat, n’a pas été en reste. Sur sa page Facebook, il avait publié en 2012 un montage montrant une femme et sa fillette, toutes deux entièrement voilées, entourées de deux sacs poubelle. Pour illustrer cette photo, la légende suivante : « photo de famille ». A l’été 2014, il avait pris un arrêté municipal interdisant l’entrée à la plage municipale de la ville à tout porteur de signes religieux. Invoquant la loi de 2004 sur l’interdiction de ces signes à l’école, il avait trouvé logique que cette loi s’y applique car la plage artificielle y recevait des groupes scolaires.

Saisie par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), la justice administrative avait pourtant annulé la décision du maire. Une plainte avait également été déposée toujours par le CCIF pour « discrimination » et « incitation à la haine raciale », plainte qui visait les propos tenus sur la page Facebook du maire.

Face à la polémique soulevée à la suite du reportage de France 4, consigne était donnée par le maire de ne pas réagir, par souci d’apaisement. Patrick Kitsaïs, directeur de cabinet de Richard Trinquier, a cependant voulu briser ce silence et « rétablir la vérité ». En qualité de simple citoyen, à Wissous depuis 43 ans, il se dit blessé que sa ville soit devenue synonyme de racisme. Il s’indigne que les propos tenus « vieux de deux ans », refassent surface et accuse « ce microcosme de l’opposition de faire de la récupération politique ». Profitant de la comparution le 15 mars 2016 de sept personnes devant le tribunal correctionnel d’Evry, à la suite de leurs commentaires anti-musulmans sur la page Facebook du maire, « l’opposition en a profité pour mettre au goût du jour un non-évènement », dénonce-t-il. Patrick Kitsaïs, l’admet « il y a eu des loupés. Mais à aucun moment le maire n’a été condamné pour ces propos. Après, il ne peut pas contrôler tout ce qui se dit sur Facebook ».

Mais à Wissous, une polémique en chasse une autre, puisqu’après l’épisode de Wissous Plage, il y a eu celui des « menus spéciaux ». En effet, cet été 2015, c’est du côté des cantines scolaires que la municipalité s’était aventurée en votant la fin du menu de substitution pour l’année scolaire 2015-2016 dans les cantines de la commune. Détail important, ce sont les principes de laïcité et de République que le maire avait évoqués en début d’examen de la délibération. Mais de nouveau, Patrick Kitsaïs, se défend. « Il n’y a jamais eu de menus de substitution à Wissous. C’est l’ancienne municipalité (NDLR : Parti socialiste) qui a ouvert une brèche, en autorisant les parents de confession musulmane à apporter des repas à leurs enfants quand il y avait du porc au menu ».
Pourtant, le maire semble un habitué des décisions fracassantes. Dans cette ville tranquille, Richard Trinquier, chirurgien-anesthésiste de profession, avait ainsi décidé d’équiper ses policiers de pistolets électriques. Six policiers sur les huit que compte la ville sont aujourd’hui armés.

Syndrome "guerre d’Algérie"

Richard Trinquier, fils d’un ancien officier proche de l’Organisation armée secrète (OAS), avait également décidé de baptiser une rue du nom d’un ancien général putschiste, avant de faire machine arrière. Ce tropisme autour de la « guerre d’Algérie », cette focalisation sur le « tout-sécuritaire » n’est pas sans rappeler la ville de Béziers dont le maire, Robert Ménard, allié au Front national, semble partager avec l’édile wissoussois les mêmes obsessions.

Tous ces éléments inquiètent évidemment le président du Collectif Al Madina (CALM), association culturelle wissoussoise devenue la véritable bête noire du maire depuis qu’elle a porté l’affaire de Wissous plage devant les tribunaux : « Depuis son élection, on a tenté plusieurs fois d’obtenir un rendez-vous avec le maire pour lui présenter notre projet. Mais il nous avait dit clairement qu’il était contre tout ce qui était religieux et qu’il refusait toute aide municipale à toute action cultuelle. Or nous ne sommes pas une association cultuelle mais culturelle : nous proposons certes des cours d’arabe mais également des cours d’anglais, de réflexologie, de calligraphie », indique le responsable de l’association qui s’étonne encore que la paroisse de la ville ait été invitée au Forum des associations alors que CALM n’y a pas accès sous prétexte de « religiosité » trop marquée.

Mais selon Patrick Kitsaïs, le maire peut certes avoir « une main de fer » sur certaines décisions du fait de son passé militaire, mais il rejette l’idée que le maire soit obsédé par les musulmans. « Il fait son travail, fait respecter la laïcité au sein de sa ville parce que ce sont les valeurs républicaines. Ça ne va pas au-delà », insiste t-il. Puis d’ajouter : « C’est vrai que le collectif Al Madina n’est pas reconnu en tant qu’association du fait de son statut à la fois cultuel et culturel. Mais ils ont un local et font leurs activités. On les laisse tranquille et eux aussi. »

De faux Français

Mais une sourde tension oppose encore le maire à cette association. Richard Trinquier n’hésite d’ailleurs pas à apostropher directement ses administrés via sa page Facebook, lorsqu’il assimile par exemple cette association culturelle à l’organisation Etat islamique. La raison ? CALM avait fait la demande d’un local, en prêt gracieux ou en location :
« Selon lui, on voulait ainsi créer une école coranique, un local pour créer une mosquée. Il a posté une image d’un soldat de l’organisation de l’Etat islamique en-dessous d’un commentaire sur notre association », s’étonne encore le président de CALM.
Cependant cet habitant de Wissous souligne avec force qu’il n’a jamais décelé de problème particulier entre les habitants. Certes, des femmes voilées « ont été insultées dernièrement par des gens passant en voiture mais seulement suite à ces problèmes avec la municipalité », avant d’ajouter que Wissous est « une ville tranquille où les gens veulent vivre paisiblement. Le problème est plus du côté du maire, de certains adjoints et quelques habitants, très peu nombreux, qui les suivent. Ils font croire que Wissous va être envahie. Quand on a tenté une réunion de conciliation, le premier adjoint nous avait par exemple déclaré que de toute façon nous n’étions Français que de carte [d’identité] ».

Contre-attaqueR

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