L’école, c’est la guerre

« L’école apprend à nos enfants à avoir honte de leurs mamans, honte de ce qu’ils sont »

Fatima Ouassak, Diariatou Kebe /

Fatima Ouassak

Politologue, auteur du livre « Discriminations Classe/Genre/Race », Ifar, 2015

Diariatou Kebe

Blogueuse et auteure du livre « Maman noire et invisible », aux éditions La Boîte à Pandore (2015)

À qui et à quoi sert vraiment l’école ? Dans cette tribune, Fatima Ouassak et Diariatou Kebe interrogent les manières dont l’institution scolaire est utilisée par les Blancs pour maintenir et transmettre leurs privilèges. Elles dressent aussi d’intéressantes perspectives pour mettre hors d’état de nuire les rouages de ce système raciste.

La société française est hiérarchisée racialement, les Blancs font en sorte d’être privilégiés dans l’accès à la propriété, au pouvoir, aux soins, à la reconnaissance ou au confort, au détriment des Non-Blancs qui voient leur accès à ces ressources constamment entravé.
Dit comme ça, on a l’impression que ça se joue entre adultes. Mais ce système raciste n’épargne pas les enfants. Même à la maternelle, entre deux doudous et deux comptines, le système travaille à la hiérarchisation entre les Blancs et les Non-Blancs.
On savait depuis longtemps - au moins depuis Bourdieu et ses Héritiers - que l’école n’est pas méritocratique et qu’elle ne cherche pas réellement à gommer les inégalités sociales comme le raconte la légende. Mais nous, nous expérimentons aussi au quotidien le fait que l’école est utilisée par les Blancs comme outil pour transmettre leurs privilèges à leurs enfants, et comme arme pour entraver le champ des possibles des nôtres. La guerre que mènent les Blancs pour garder leurs privilèges se joue aussi dans les écoles, et ce sont nos enfants qui sont pris pour cible.
Ton enfant n’a pas 3 ans quand il te répète que le blanc c’est beau et que le noir c’est laid. Ton enfant, qui dit encore "pestacle" et "krokrodile", sait déjà où il se situe dans la hiérarchie raciale de la société, il se dit déjà qu’il n’a pas eu de chance. Exactement ce que nous nous disions nous-mêmes à son âge.
Te dire que malheureusement tu n’es pas Blanc-he… à 3 ans…

Pour le système raciste, nos enfants ne sont pas des enfants

Lorsque nous regardons nos enfants, nous voyons des lacets défaits, des grimaces, de l’émerveillement, et du feutre sur les doigts. Lorsque le système raciste regarde nos enfants, il ne voit rien de tout ça, il ne voit pas des enfants, il voit des menaces pour sa survie, ces millions de Noir-e-s et d’Arabes qui grouillent dans les écoles et les collèges de cité, cet immense danger qu’il s’agit de maîtriser le plus en amont possible.
L’institution scolaire a trouvé normal qu’un enfant de 8 ans, Ahmed, soit emmené en garde à vue pour “apologie de terrorisme”. Une garde à vue à 8 ans. Loin de sanctionner le fait que des enseignants ont traité un enfant de 8 ans comme un terroriste en puissance, en allant porter plainte contre lui au commissariat, l’institution scolaire les a couverts et légitimés.
Car pour l’institution scolaire, cet enfant n’était pas un enfant. C’était un Arabe.

Discriminations et stigmatisations à l’école

Dans les quartiers populaires, nos enfants fréquentent des écoles qui n’ont pas les moyens de fonctionner correctement, avec des taux records de professeurs absents et non remplacés, des taux records de professeurs mal formés, des taux records de professeurs porteurs d’une mission divine pour civiliser nos enfants perçus comme barbares, et comme enfants de barbares. Dans les collèges et les lycées, nos enfants sont soumis à l’appréciation subjective d’une large partie du personnel enseignant qui part en croisade contre une jupe longue ou une barbe suspecte. Au nom de la lutte contre la radicalisation, on fiche et on harcèle, on stigmatise et on humilie.
Les classes moyennes blanches n’en peuvent plus de contourner la carte scolaire pour que leurs enfants ne croisent pas les nôtres. Et quand elles daignent envoyer leurs enfants dans les mêmes collèges fréquentés par les nôtres, les options musique, danse et autres, sont là pour assurer que nos torchons ne viennent pas salir leurs serviettes.
Lorsque nous sommes voilées, nos enfants assistent aux humiliations et discriminations que nous subissons de la part de l’institution scolaire, notamment lorsqu’on nous interdit de les accompagner en sortie.
L’école apprend à nos enfants à avoir honte de leurs mamans.
Très tôt nos enfants comprennent que l’école a un problème avec leur langue maternelle si elle n’est pas européenne, avec leurs cheveux jugés indisciplinés, avec leur religion quand c’est l’Islam. Nos enfants subissent des programmes scolaires où les peuples non-blancs dont ils sont issus, sont infantilisés, diabolisés ou invisibilisés. 
L’école leur apprend à avoir honte de ce qu’ils sont.
Nos enfants sont pris dans des conflits d’autorité entre d’un côté leurs parents qui leur disent de ne pas manger la viande qu’on impose dans leur assiette, et de l’autre côté l’institution qui les incite, voire les oblige, à goûter à cette viande : goûte petit, goûte à la France laïcarde, n’écoute pas tes parents ils ne valent rien, assimile-toi...

Discriminer dès la maternelle pour mieux discriminer sur le marché du travail

Les discriminations que subissent nos enfants à l’école ont une fonction : les éduquer, les préparer et les résigner à occuper les places qu’on leur réserve. Ces places sont celles où l’on trouve, statistiquement, une sur-concentration de Noir-e-s et d’Arabes, c’est à dire l’intérim, les contrats précaires, les emplois sous-payés, dévalorisés, le nettoyage industriel, le bâtiment, le téléconseil, les horaires décalées, le travail de caisse, la livraison, la sécurité… Certes, on ne force pas les enfants noirs et arabes à se diriger vers cette partie la plus précaire du marché du travail. Mais on les éduque à y aller, on les y accompagne étape par étape, on les dissuade d’envisager autre chose.
Votre enfant veut être ingénieur ? Vous voulez rire, il n’en a pas les capacités, il fera un BEP soudure, il y a beaucoup de débouchés.
Tout un système d’orientation se met en place, de la maternelle au collège, à travers les appréciations, le système de notation, les préjugés, les filles noires aiment s’occuper des enfants, les filles arabes aiment faire à manger, les garçons noirs ne sont pas doués en sciences, les garçons arabes ne sont doués en rien.
Le système d’orientation raciste fonctionne parfaitement bien, il est puissant, massif mais il est aussi minutieux, chaque détail compte. Car cette orientation statistiquement raciste doit paraître naturelle, non structurelle, et elle doit être acceptée. Nos enfants sont éduqués à l’école de manière à ce qu’ils occupent plus tard, sans broncher, les places inférieures qui leur sont destinées. Mais ils sont aussi éduqués de manière à ce que même lorsqu’ils sont passés entre les mailles du filet, et qu’ils occupent des postes à responsabilité, ils restent à leur place, ils font allégeance, et ils courbent l’échine.

Détruire nos liens familiaux pour mieux isoler nos enfants, et les écraser

En contexte hostile, en contexte raciste, nos familles, le lien que nous avons à nos enfants, la transmission que nous leur devons, notre histoire, nos mémoires, nos luttes, nos communautés, nos racines, nos langues, et nos religions, sont des ressources pour nos enfants : un soutien, une écoute, un partage d’expériences, un réseau d’entraide, des résistances collectives.
Le système raciste cherche à casser cette famille-ressource qui permettrait à nos enfants de mieux résister : il pousse nos enfants à plusieurs degrés de rupture familiale, rompre avec les cultures “obscurantistes”, rompre avec une religion de “fanatiques”, rompre avec des familles arriérées car violentes, sexistes, polygames, excisantes, voileuses, etc
Nous, parents, sommes constamment infantilisés, humiliés et sermonnés par le personnel enseignant, devant nos enfants, l’accent d’immigré-e et/ou le foulard venant aggraver encore le mépris à notre égard.
Le système pousse le vice en mettant en avant la nécessité de laisser nos enfants « choisir » leur culture ou leur religion. Le cadre et les repères essentiels à la construction de soi, c’est pour les enfants blancs. Nos enfants à nous, il faudrait les laisser « choisir »... Mais comment pourrait-on laisser nos enfants grandir sans nos repères culturels et spirituels alors que nous savons que dans cette société, c’est l’aliénation qui attend ceux qui grandissent sans racines solides ? Comment accepter que nos enfants soient ainsi brisés à l’école, alors que nous-mêmes expérimentons à quel point il est difficile de s’en remettre, qu’une vie entière ne suffit pas à reconstruire ce qui a été détruit ?

Non aux seules stratégies individuelles, nos enfants ont un destin commun et lié

Pour sauver nos enfants, nous ne voulons pas nous contenter de stratégies individuelles (déni devant les enfants, profil bas, le « quand on veut on peut », le « travailler deux fois plus pour avoir au moins la moitié ») : car avec ces stratégies individuelles, notre enfant sera amené à faire des courbettes vis-à-vis du système raciste même s’il atteint les classes moyennes, courbettes toute sa vie durant et qui ne seront jamais suffisantes. S’il ne les exécute plus, il pourra difficilement se maintenir dans ces classes moyennes. Pas de courbettes, tu redescends. 
Qu’elle soit caissière ou ministre, téléconseillère ou avocate, notre fille subira le racisme, elle sera exotisée et animalisée.
Qu’il soit chômeur ou chirurgien, livreur ou ingénieur, notre fils subira le racisme, il sera infériorisé et vu comme dangereux.
A quoi sert d’élever notre fille comme une reine, à partir du moment où la société dans laquelle elle va vivre lui répétera constamment que les Non-blancs sont des êtres inférieurs ?
En réalité, soit nous, parents noirs, arabes et musulmans gagnons ensemble, soit nous perdons ensemble, et aucun de nos enfants ne sera épargné, y compris les quelques-uns qui auront atteint les classes moyennes et supérieures...car qui peut prétendre qu’on peut être heureux en étant honteux et aliéné ? 

Le dilemme du parent noir ou arabe vis-à-vis de son enfant : réussite ou dignité ?

Nous ne voulons pas apprendre à nos enfants à courber l’échine !! Et nous ne voulons pas laisser le système scolaire apprendre à nos enfants à courber l’échine !!
Mais nous ne voulons pas non plus les envoyer se battre seuls, avec leurs frêles épaules et leurs petits corps, seuls face au système scolaire, seuls face à la toute puissante administration, aux personnels encadrants, aux programmes scolaires, aux inspecteurs d’académie, aux conseils de classe, aux parents élus…. Nous ne voulons pas envoyer nos enfants se faire détruire en vol pour cause, soit disant, d’indiscipline, d’insolence, de non-respect, de radicalisation, de communautarisme, etc. Car nous voulons que nos enfants réussissent à l’école, y aient de bons résultats et s’y épanouissent.
Nous refusons de choisir entre réussite scolaire et dignité. Nous refusons ce dilemme que connaissent tous les parents d’enfants noirs, arabes et musulmans ! Nous le refusons car nous aimons nos enfants, nous voulons ce qu’il y a de mieux pour eux, réussir et s’aimer soi-même, réussir et aimer les siens, réussir et avoir confiance en soi, réussir et rester digne.

Lutter par amour

Comme le disait Fatiha Damiche, grande militante du MIB, Mouvement Immigration Banlieue : «  les discriminations et les humiliations, quand c’est contre nous c’est pas grave on a l’habitude, c’est quand ça vise nos enfants que ça nous fait mal. »
C’est donc pour eux que nous voulons lutter.
Lutter pour empêcher l’école de briser nos enfants, mettre hors d’état de nuire les rouages qui participent du système raciste, lutter à tous les niveaux, de la loi contre le foulard de 2004 à l’obligation de mettre de la viande dans les assiettes à la cantine, du non-remplacement massif des instituteurs à la stigmatisation des cheveux crépus, des programmes scolaires blanco-centrés aux professeurs missionnaires, du système d’orientation raciste à la chasse à la jupe longue. Lutter en armant nos enfants, en leur transmettant tout ce qui pourra les rendre plus forts, à commencer par notre dignité. En même temps lutter en nous organisant collectivement. Car sans lutte collective, ce combat-là est vain.
Et nous gagnerons, nous construirons un monde meilleur, porté-e-s par l’amour que nous avons pour nos enfants.

Contre-attaqueR

10 citations de Malcolm X qui résonnent encore aujourd’hui

« L’école apprend à nos enfants à avoir honte de leurs mamans, honte de ce qu’ils sont »

Dans « Marianne » : amalgames partout, honnêteté nulle part

Quand la préfecture de police ment, des médias la couvrent

10 citations de Malcolm X qui résonnent encore aujourd’hui

« L’école apprend à nos enfants à avoir honte de leurs mamans, honte de ce qu’ils sont »

Dans « Marianne » : amalgames partout, honnêteté nulle part

Quand la préfecture de police ment, des médias la couvrent

`