Quand la police refuse d’enregistrer une plainte et que Caroline Fourest approuve

« L’hypothèse d’un crime de haine ne doit être écartée qu’après une enquête poussée »

Jerôme Martin /

Jerôme Martin

Enseignant et membre du CEAL (Collectif des enseignant·es pour l’abrogation de la loi du 15 mars contre le voile à l’école) Ancien militant d’ Act Up-Paris, blogueur.

À Armentières, deux femmes portant le voile ont été renversées par un chauffard dans des circonstances qui permettent d’envisager un crime de haine. La police a refusé d’enregistrer leur plainte. Que reste-t-il de cette affaire ? Caroline Fourest et ses approximations. Encore. Toujours.

Imaginons. Deux hommes traversent la rue sur un passage clouté. Ils se tiennent la main. Ils sont prudents et ne s’engagent sur la chaussée que lorsque la voiture qui arrive ralentit pour leur laisser le passage. Mais soudain, alors même qu’ils commençaient à traverser la voie, le véhicule accélère, les renverse et l’un des deux hommes est trainé sur plusieurs mètres. L’automobiliste s’enfuit, il ne porte pas secours aux deux personnes. Le couple n’est que légèrement blessé, mais aurait pu l’être très gravement. Choqués, les deux hommes vont au commissariat où on refuse de prendre leur plainte. Les victimes appellent une association de lutte contre l’homophobie, qui prend contact avec la police pour obtenir que la plainte soit enregistrée, et communique sur la possibilité d’une agression homophobe.

À ce stade, la motivation haineuse du conducteur ou de la conductrice est une hypothèse certes, mais une hypothèse vraisemblable qui ne peut être écartée sans une enquête minutieuse. Le simple fait de se tenir par la main lorsqu’on est deux hommes ou deux femmes a déjà suscité des agressions documentées. Mais l’homophobie se situe aussi à un autre niveau : dans le refus d’enregistrer la plainte déposée par le couple.

Imaginons encore l’article d’un journal local sur l’accident. Dès les premières lignes, l’auteur balaie l’hypothèse d’un revers de main, estime qu’il ne s’agit pas d’une agression homophobe et nous apprend que l’automobiliste a été convoqué-e par la police et relâché-e, que c’est une personne âgé-e qui a perdu le contrôle de son véhicule et qu’il ou elle « n’a pas le profil d’un homophobe ». La piste du crime de haine serait alors écartée.

Des éditorialistes réactionnaires s’emparent de l’affaire, des groupes homophobes aussi. Les réactions se multiplient, ironisant sur l’association de lutte contre l’homophobie : « regardez, c’est bien la preuve que cette organisation surestime les chiffres, depuis le temps qu’on vous dit que l’homophobie n’existe pas, oui, il y a des agressions contre les homosexuel-les, mais ce n’est pas un système, l’homophobie est un mot inventé par des intégristes LGBT de San Francisco dans les années 70 pour briser la liberté d’expression et nous empêcher de défendre la famille, et à force de voir des agressions homophobes là où il n’y en a pas, cette association amènera des gens à en provoquer des réelles, et ce sera un vrai massacre, d’ailleurs, la tuerie d’Orlando, c’est un peu à cause de cette association. »

Jusqu’à présent, ma fiction est parfaitement vraisemblable. Elle témoigne d’une homophobie structurelle qui traverse les médias et les institutions comme la police, et qui est nourrie par des éditorialistes et des organisations. Il est tout aussi vraisemblable que l’association de lutte contre l’homophobie et les victimes trouvent du soutien dans la société civile, auprès d’éditorialistes, d’autres journaux. Ce soutien, il y a 15 ans, ne se serait pas exprimé. Mais les luttes ont payé, le rapport de force a un peu changé, et tout le monde n’est plus enclin à minorer la possibilité d’une motivation haineuse. C’est là que ma fiction s’éloigne de la réalité.

Car ces événements ont bien eu lieu, mais ils ont concerné des femmes qui portaient le voile, et non deux hommes qui se tiennent par la main. Au-delà des différences, le point commun est qu’il y a bien un signe (là le fait de se tenir la main, ici le voile) qui ouvre la possibilité que « l’accident » soit le résultat d’une motivation haineuse. Comme l’a rappelé le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) dans un communiqué (voir à ce lien), « il est du devoir des enquêteurs d’étudier tous les indices pouvant accréditer la thèse d’un crime de haine avant de l’écarter ». Et c’est bien la responsabilité d’une association travaillant sur les discriminations et les agressions en raison de l’appartenance réelle ou supposée à l’islam de se battre pour que cette hypothèse ne soit écartée qu’après une enquête poussée.

Aucun soutien ne s’est exprimé pour ces deux femmes et pour le CCIF qui les a accompagnées. Bien au contraire, les victimes et l’association n’ont eu droit qu’à de l’ironie et des invectives, sur les réseaux sociaux. Et les auto-proclamé-es polémistes « républicain-es », comme Caroline Fourest, sont montées en première ligne. Celle-ci fait une allusion directe à l’accident dans son texte pour le numéro 1032 de Marianne du 6 janvier 2017. Elle y rend responsables des attentats de 2015 celles et ceux qui militent contre l’islamophobie. Elle affirme en vouloir au « CIF (sic) qui ne cesse de gonfler les chiffres en faisant passer le moindre fait divers, qu’il s’agisse d’un meurtre entre musulmans, de banales affaires de vol ou d’un accident de la route, pour des actes racistes. Comme si la réalité n’était pas suffisante. »

Fourest valide donc la seule version du chauffard recueillie par la police – comme si tous les crimes de haine étaient ouvertement assumés par leurs auteurs devant les forces de l’ordre. Ainsi passe-t-elle sous silence le refus de plainte – estimant tacitement normal que les forces de l’ordre ne respectent pas les droits de femmes qui portent plainte quand elles portent un voile.

La dernière phrase sonne comme une précaution oratoire de mauvaise foi. Car Fourest est dans une contradiction patente. Le CCIF gonflerait les chiffres. Soit, quels seraient les bons ? Ceux du ministère de l’intérieur qui centralise les plaintes ? Mais dans ce cas, quand on a la preuve par un témoignage que des plaintes ne sont pas acceptées par la police, comment se satisfaire de ces données officielles ? Comment ne pas voir, quand l’évidence saute aux yeux, que ces chiffres sont sous-estimés ? Comment ne pas encourager le travail d’une association qui vise à ce que la réalité soit mieux prise en compte par les institutions et par les journalistes ? Pourquoi ne pas corriger de façon constructive d’éventuelles erreurs, plutôt que de passer à l’invective ? Comment ne pas voir, quand on vient du militantisme pour les droits des homosexuel-les, que ce type de procès est le même que celui qui est intenté à SOS Homophobie, avec une virulence similaire aux débuts de cette association et lors de ses premiers rapports ?

Fourest nous ramène des décennies en arrière en matière de prise en charge des motifs haineux. En écartant a priori tout motif haineux dans une telle situation, en soutenant la police dans son refus de prendre une plainte, elle valide par avance de tels procédés, par la police, par la justice, pour des crimes homophobes. Et qu’elle ait tiré sa légitimité médiatique des combats d’une minorité, les homosexuel-les, pour appliquer à une autre minorité, les musulman-es, les méthodes de disqualification utilisées par les homophobes, devrait faire réfléchir toutes celles et ceux qui la croient encore quand elle se réclame d’un combat pour l’égalité.

Contre-attaqueR

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