La croisade de François Fillon contre l’islam et les barbares

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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Le petit livre de François Fillon, candidat LR à la présidentielle française, En finir avec le totalitarisme islamique, aurait, si l’on en croit les commentateurs, pesé lourd dans sa victoire contre ses concurrents à droite. Un discours décomplexé qui s’inscrit dans les théories du « choc des civilisations »

Le propos se veut clair, tranchant, martial. Guerrier même. « La France est menacée ! » Jamais La Marseillaise et son évocation de « ces féroces soldats qui viennent jusque dans vos bras égorger vos fils, vos compagnes » n’auraient été autant d’actualité.
Nous sommes donc entrés dans un choc mondial, similaire à celui qui a mis aux prises les démocraties avec les totalitarismes successifs au XXe siècle. Et ceux qui ne veulent pas le comprendre sont « les mêmes qui autrefois bêlaient au pacifisme et à la sécurité collective dans les années trente lorsque Hitler armait une Allemagne encore affaiblie ». Et Fillon dénonce une nouvelle fois « l’esprit de Munich », comme l’avaient fait avant lui le socialiste français Guy Mollet pour justifier l’intervention israélo-franco-britannique à Suez en 1956 ou ce quarteron d’intellectuels français approuvant bruyamment l’aventure américaine en Irak en 2003, Pierre-André Taguieff, Pascal Bruckner, André Glucksman et Shmuel Trigano.

Car ne nous y trompons pas, l’« islamo-fascisme » – terme qu’il entérine, comme le fait l’ancien premier ministre Manuel Valls – est un totalitarisme du même type que le fascisme et le communisme. « Islamisme et totalitarisme, écrit Fillon, partagent la culture d’une violence meurtrière qui exalte la mort et la destruction. “Viva la muerte !” s’exclamaient les franquistes. (…) L’un et l’autre ont développé une révolution conservatrice, c’est-à-dire une haine de la modernité ». Mais alors, le communisme est-il un totalitarisme, lui qui n’a jamais exalté la mort ni dénigré la modernité ?

Un autre trait définirait le totalitarisme, « la référence permanente à un passé mythifié : la Rome antique, le culte des Germains, l’âge d’or de l’islam ». Pourtant, n’est-ce pas le candidat LR qui, à la fin de son livre, rappelle au monde : « La France c’est quinze siècles d’histoire, depuis le baptême de Clovis à Reims. C’est Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Louis XI, Henri IV ; etc. » ? « Etre français, c’est se sentir chez soi dans une épopée où tout s’enchaîne : le Moyen Age chrétien, la Renaissance humaniste, la monarchie absolue, la Révolution citoyenne, l’Empire triomphant, les Républiques progressistes… » Et le meilleur pour la fin : « Nous sommes uniques ! Pourquoi devrions-nous nous en excuser ? » Vous avez dit « passé mythifié » ?

Mais le concept brumeux de « totalitarisme islamique » (qualifié indifféremment aussi d’islamiste, sans que Fillon semble mesurer la différente entre les deux termes) l’amène à refuser toute distinction entre les mouvements qui se réclament de ce que l’on appelle l’islam politique. Il range dans un grand ensemble indistinct Al-Qaida et la République islamique d’Iran, Hamas et le Hezbollah, le Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc et le Parti de la justice et du développement (AKP) en Turquie. Pour y arriver, il doit se livrer à un gymnastique acrobatique. Puisant sans doute dans des notices de Wikipedia mal digérées, Fillon affirme : « Je rappellerai juste que l’ayatollah Khomeiny fut un des dirigeants de la section iranienne des Frères musulmans avec lesquels il s’attaqua, dès 1963, au régime du Shah. Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 que l’Iran se dissociera de cette forme de djihad devenue entre-temps l’arme fatale des extrémistes sunnites. » Outre l’ignorance crasse qui l’amène à penser que les Frères musulmans, hostiles aux chiites, auraient eu une section dirigée par Khomeiny, on ne comprend très bien en quoi l’Iran a changé après 2001 ? Quel djihad menait Téhéran avant 2001 qu’il aurait abandonné après ? Ou est-ce, pour Fillon, une pure argutie pour justifier le fait qu’il prône une entente avec ce pays et le régime syrien pour combattre « les djihadistes » ? Mais cela confirme, contrairement à ses propos, que « l’islamisme » n’est pas un monolithe. Il suffit de regarder les alliances fluctuantes au Yémen ou en Egypte entre différents groupes et pays pour mesurer qu’elles se font au nom d’intérêts politiques très concrets et non de l’islam.

Un raccourci saisissant

C’est cette dimension politique que Fillon refuse de voir. Il cite l’incontournable Alain Finkielkraut, qui ne faisait d’ailleurs que reprendre les propos du président américain George W. Bush au lendemain du 11 Septembre2001 : « Ce que les intellectuels ne voulaient pas et ne veulent toujours pas comprendre, c’est que l’Occident est moins haï pour l’oppression qu’il exerce que pour les libertés qu’il propose. »

Comment Fillon résume-t-il, dans un raccourci saisissant, « l’histoire la plus récente » de la région ? « Après les première et deuxième guerre du Golfe aboutissant (sic !) à l’explosion de l’Irak, la constitution de nouveaux mouvements terroristes, les attentats de New York mais aussi ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005, les révolutions arabes et les tentatives de prises de pouvoir par les mouvances islamistes en Egypte ou encore en Tunisie, et enfin – mais ce ne sera sûrement pas le dernier épisode de cette saga meurtrière – la création de l’Etat islamique en Irak et au Levant, califat à l’odeur de crypte, dans la guerre civile syrienne. »

Admirons le « aboutissant », qui permet d’éluder les responsabilités. Il aurait pourtant été important de désigner les responsables de la destruction de l’Irak : ceux qui ont imposé un embargo meurtrier dans les années 1990 et ceux qui ont mené la guerre de 2003 qui a détruit l’Etat. Al-Qaida n’existait pas en Irak en 2003 et la guerre a créé les conditions de l’émergence de cette organisation là-bas puis de la création de l’OEI. Peut-être que les Irakiens ont quelque raison de « nous haïr » ?

Récemment, un débat a agité les médias pour savoir pourquoi tant de jeunes Tunisiens avaient rejoint le l’OEI ou Al-Qaida. Pour le comprendre, peut-on occulter l’histoire récente du pays ? Les années 2000 ont été celles de la lutte contre la dictature de Ben Ali soutenue par les Occidentaux, de la guerre en Irak, menée par les Etats-Unis, de la répression israélienne de la seconde Intifada, de l’invasion israélienne du Liban en 2006, soutenue par les Occidentaux, de la guerre et du blocus de Gaza, encore soutenus par les Occidentaux ? Comme d’autres dans le monde arabe, peut-on s’étonner que les jeunes Tunisiens aient quelque doute sur les « valeurs » que l’Occident prétend défendre ?

Un affrontement millénaire

Mais Fillon ne s’abaisse pas à ces considérations bassement politiques, c’est un homme de culture. Il se réclame de « la longue durée » chère à l’école des Annales. Et il explique donc que cette menace est enfouie dans les replis de la religion musulmane, qu’elle s’inscrit dans un affrontement millénaire jamais éteint entre l’islam et la chrétienté. Citant Martine Gozlan de Marianne dont chacun sait quelle grande spécialiste de l’histoire musulmane elle est (comme l’hebdomadaire où elle officie), il explique que les luttes au IXe siècle, durant le règne du califat abbasside, étaient « religieuses » « selon un schéma qui se répètera au cours des siècles : comment contester le calife ? En étant plus musulman que lui, plus intègre que lui et, sûrement, plus radical que lui ». Parce que, du temps de Charlemagne, les luttes à Byzance ou dans le Saint-Empire romain n’avaient pas de couverture religieuse ?

Cette menace, toujours latente, resurgit au XXe siècle : Fillon note « un nouvel essor du l’islam fondamentaliste sur fond de sentiment d’humiliation du monde arabo-musulman et de rejet d’une certaine idée du progrès imposée par l’Occident au sommet de la puissance » qui aurait provoqué « un vif sentiment de frustration ». Une « certaine idée du progrès » ? Allez demander aux Indiens ou aux Algériens, aux Africains ou au Aborigènes d’Australie ou de Nouvelle-Zélande… Faut-il rappeler comment l’Europe a cassé les mouvements de modernisation en Egypte ou en Tunisie dès le XIXe siècle ? Et que ce n’est pas « l’idée de progrès » qui a suscité une révolte, mais la domination coloniale (pas « une idée », une réalité très concrète que les populations ont subi dans leurs corps), suscitant les mêmes résistances, exprimées dans des termes différents, du Vietnam à l’Egypte en passant par l’Indonésie.

Pour Fillon, « avec l’Etat islamique nous avons changé d’univers, nous ne parlons plus une langue relevant de notre commune humanité ». Tzvetan Todorov lui répondait par avance [1] : « Le barbare (…) c’est celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même. »

[1La Peur des barbares, Robert Laffont, 2008.

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