La déclaration du Concile Vatican II sur les musulmans

Un texte oublié de l’Eglise catholique sur l’islam

Martine Sevegrand /

Martine Sevegrand

Journaliste et historienne, spécialiste de l’Eglise catholique.

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St Peter @ Vatican

Il y a cinquante ans, le Concile Vatican II adoptait un texte important sur les rapports avec les musulmans. Une déclaration qui attend encore sa mise en oeuvre. Retour sur ce texte oublié, au coeur des enjeux politiques et diplomatiques de l’époque et entre en résonance aujourd’hui sur la place de l’islam dans le monde.

Après plus de treize siècles de contacts plus ou moins pacifiques, l’Église catholique publiait, il y a exactement cinquante ans, en 1965, un premier texte officiel sur l’islam, très court mais très positif. Il s’agit, dans la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes, Nostra Aetate, d’un paragraphe qui affirme que «  l’Église regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant ». En ces temps lourds de menaces, il est opportun de rappeler que la plus haute autorité de l’Église catholique exhortait chrétiens et musulmans « à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle ».

Au début du Concile, en 1962, il n’était nullement question d’évoquer l’islam et les musulmans. Cependant, à l’automne 1963, lorsque fut présenté un texte en faveur des juifs, l’émotion fut immense dans le monde arabe. Le patriarche Maximos IV, patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem, une des plus éminentes personnalités du Concile, prit la parole, le 18 novembre, pour affirmer que si l’on parlait des juifs, il fallait aussi parler des musulmans qui sont 400 millions et au milieu desquels vivaient les chrétiens. Et il ajoutait : « Si nous voulons désavouer l’antisémitisme – et nous le désavouons tous – une petite note condamnant et l’antisémitisme et la ségrégation raciale aurait suffi. Inutile de créer une agitation nuisible. » Le patriarche était conscient qu’un texte en faveur des juifs ne serait pas perçu comme « purement religieux », comme ses promoteurs l’affirmaient ; il serait interprété au Proche-Orient comme un acte politique en faveur de l’État d’Israël. D’autres évêques venus d’Asie demandèrent à leur tour que l’on évoque les grandes religions orientales.

Paul VI en Terre sainte

Dans ce contexte, le pape Paul VI joua un rôle positif. Lors de son voyage en Terre sainte (4-6 janvier 1964), il se garda bien de prononcer le nom « Israël » mais saluait « quiconque professe le monothéisme et avec nous rend un culte religieux à l’unique et vrai Dieu, le dieu vivant et suprême, le Dieu d’Abraham, le Très-Haut ». En août 1964, le pape publiait une encyclique intitulée Ecclesiam suam, dans laquelle il évoquait « les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi »  ; Paul VI citait alors les juifs et les musulmans. Ainsi, et pour la première fois de l’histoire, un pape affirmait que le Dieu des musulmans était le même que celui des chrétiens. Quelques mois plus tard, il créait un secrétariat pour les non-chrétiens et il lui adjoignait, en mars 1965, un sous-secrétariat pour l’islam.

Il reste que le projet de déclaration était encore largement consacré aux juifs ; c’est pourquoi, en août 1964, le synode des évêques grecs-catholiques avait demandé qu’on insère un paragraphe réprouvant à l’avance toute interprétation lui donnant une signification politique. La sensibilité des musulmans et des États arabes provoquée par ce que le synode qualifiait « d’invasion juive qui a chassé de la Palestine occupée un million de réfugiés arabes » était en effet à vif. Les évêques melkites eurent cependant bien des difficultés à faire comprendre leurs motivations et certains évêques européens les soupçonnaient d’antisémitisme.

En septembre 1964, le cardinal Bea présentait un projet de Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens qui suscita bien des critiques : les juifs n’étaient-ils pas des non-chrétiens ? Le cardinal König, archevêque de Vienne et d’autres évêques demandèrent que le passage du texte consacré aux musulmans soit plus substantiel. Hors du Concile, Mgr Edelby, archevêque d’Edesse (Turquie), tint une conférence de presse, le 4 novembre, sur le thème « L’Église et le monde arabe » et plaidait : « Le moment de dialoguer avec l’islam est venu ! Nous avons beaucoup à apprendre ! »

Dans le projet final présenté au Concile, parmi les points qui furent débattus, deux doivent être soulignés. Le passage sur « l’estime pour la vie morale » (des musulmans) suscita des critiques mais fut finalement maintenu ; en revanche, l’expression de « fils d’Ismaël » fut écartée parce qu’elle n’apparut pas suffisamment fondée. Le texte définitif fut voté en octobre 1965 par 1910 voix pour contre 189.

« Un rayon de vérité »

Le texte est très court, cinq pages au total. Deux pages sont consacrées aux diverses religions non-chrétiennes qui « apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes ». Deux autres pages précisent les liens de filiation entre le judaïsme et le christianisme. Le passage concernant les musulmans (le mot islam n’apparaît pas) fait moins d’une page et se divise en deux paragraphes. Le premier décrit la foi des musulmans et retient quelques noms divins qui sont aussi conformes au christianisme :
« Miséricordieux et Tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ». En évoquant le « Miséricordieux », la Déclaration reprend ainsi un qualificatif particulièrement cher aux musulmans puisqu’il ouvre chaque sourate, sauf une. Et tous ces qualificatifs rapprochent chrétiens et musulmans à la différence des religions asiatiques et africaines. Le Concile reconnaît l’islam comme troisième religion monothéiste.

La Déclaration relève que les musulmans « cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu ». Le texte évoque ensuite « le Dieu d’Abraham auquel la foi islamique se réfère volontiers » ; sans se prononcer sur la grande idée de Louis Massignon d’un islam faisant partie des trois « religions abrahamiques », le Concile constatait l’attachement des musulmans à Abraham, modèle des croyants pour sa soumission à Dieu. En revanche, le texte souligne que les musulmans vénèrent Jésus comme prophète et honorent Marie. Enfin, ils attendent le jour du jugement.

En écartant les traits qui auraient marqué les différences entre chrétiens et musulmans, le texte conciliaire veut inciter les uns et les autres au dialogue et à la coopération. C’est ce thème qui est développé dans le deuxième paragraphe ; le Concile exhorte à « oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales , la paix et la liberté ».

En attente d’une mise en application

Autant les deux pages consacrées au judaïsme ont donné un formidable élan au dialogue entre juifs et chrétiens, autant il faut constater que les relations entre musulmans et chrétiens sont à peine amorcées. Pourquoi ? D’abord parce que les juifs convertis au catholicisme ont joué un rôle très actif pour stimuler le dialogue judéo-chrétien non seulement au niveau théologique mais aussi au niveau politique. On évoque souvent le sionisme chrétien de certains protestants mais il existe aussi un courant sioniste au sein du monde catholique, même s’il est plus discret et moins caricatural. Ensuite parce que Jean-Paul II a favorisé le rapprochement avec les juifs qu’il qualifia de « nos frères aînés ». On connaît, en revanche, le fameux discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), prononcé par Benoît XVI et très mal reçu dans le monde musulman.

Pourtant, le long paragraphe de la Déclaration sur les religions non-chrétiennes qui est consacré aux musulmans existe bel et bien et attend d’être mis en application ; il offre des perspectives nouvelles aux relations entre chrétiens et musulmans. Il est temps que les chrétiens s’en saisissent.

Contre-attaqueR

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