Une autre histoire de France

Le binational musulman comme bouc émissaire


Jalila Sbaï

Historienne, spécialiste de la politique musulmane de la France au XXe siècle et du monde arabe.

Daniel Zanini H. - Sob o sol

Le débat sur la déchéance de la nationalité pour les binationaux cristallise une vision de l’Autre notamment arabe et/ou musulman sans cesse renvoyé à ses origines, à ses nationalités. Jalila Sbaï, historienne nous propose une mise en perspective de cette mesure avec l’histoire coloniale et la politique d’immigration en France, qui n’est autre qu’une « constitutionnalisation » de l’inégalité systémique Française déjà existante.

Le débat sur le souhait du président François Hollande d’étendre la loi de la déchéance de la nationalité aux binationaux nés français condamnés définitivement pour crimes terroristes révèle étonnamment la permanence d’un passé qui ne passe pas en France. Le contexte, la nature, ainsi que les termes mêmes dans lesquels est posé ce débat, renvoient au passé colonial et à la constance du rapport d’inégalité entre « Français de souche » et néo-français issus du monde colonial depuis les indépendances.

Depuis la fin de la Grande guerre et la déclaration de Woodrow Wilson affirmant le principe du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, qui a suscité d’immenses espoirs de décolonisation dans l’empire arabo-asiatique français, l’agitation, comme on l’appelait jadis, n’a cessé de grandir en Afrique du nord et au Moyen-Orient. Les revendications d’autonomie, devenues revendications d’indépendance, se sont multipliées dans l’entre-deux-guerres, accompagnées d’émeutes et d’opérations de sabotage dans les colonies et protectorats. Au milieu des années 1930 la situation est quasi insurrectionnelle et la logique sécuritaire du gouvernement et de ses représentants dans les territoires colonisés le pousse à proposer comme mesure phare de son dispositif sécuritaire la modification de la loi du 10 août 1927 dans ses articles relatifs à la déchéance de la nationalité. En juillet 1935, le Haut-comité méditerranéen [1] adopte à l’issue de sa session la solution suivante pour mettre fin aux revendications politico-religieuses des nationalistes : « Il conviendrait de compléter l’article 9 de la loi du 10 août 1927, en accordant au Président de la République le droit de prononcer par décret la déchéance de la nationalité française à l’encontre des naturalisés coupable de menées anti-françaises. »

Le débat sur le projet de modification de la loi de 1927 est le même que celui que pose l’actuel projet d’étendre la déchéance de la nationalité aux binationaux. La position du Garde des Sceaux de l’époque est identique à celle de notre ministre de la Justice, Mme Christiane Taubira, de certains juges et de certains politiques, d’après ce que nous pouvons en savoir :

- La portée du projet de modification est toute symbolique : De l’avis de tous, y compris de ceux qui défendent le projet Hollande, l’extension de la déchéance aux binationaux n’aura aucun effet, pas même un effet dissuasif. Le dispositif judiciaire existant est suffisant. En 1935, l’argument est le même : nulle besoin de modifier la loi, elle donne déjà au Garde des Sceaux pouvoir de poursuivre devant les tribunaux la déchéance de la qualité de Français des individus naturalisés [2] , lorsque ceux-ci ont accompli des actes contraire à la sécurité intérieure et extérieure de l’Etat.

- Le danger de remettre en cause les principes républicains dont celui de séparation des pouvoirs - en accordant à l’exécutif une prérogative qui relève du pouvoir judiciaire - et l’introduction d’une inégalité entre les nationaux de souche française et les nationaux de souche étrangère. En 1935, le projet introduisait une différence entre naturalisés français en métropole et naturalisés français en Afrique du nord et au Moyen-Orient : « Il est impossible de prévoir dans la loi du 10 août 1927, dont l’objet est de fixer les règles de droit commun en matière de nationalité, en cas de perte de la qualité de français qui joue exclusivement à l’égard des étrangers naturalisés en Afrique du Nord et ne serait pas applicable à ceux qui sont naturalisés de la Métropole. » Le ministère de la Justice, relevait déjà l’inconstitutionnalité du projet et la difficulté de le faire adopter par le parlement et proposait la promulgation de textes s’inspirant du décret du 29 janvier 1926 (applicable au Maghreb et en Syrie-Liban) et réprimant par des sanctions pénales des menées anti-françaises en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Ces textes permettaient des poursuites contre les individus naturalisés depuis moins de 10 ans et donnait la possibilité aux tribunaux d’ordonner la déchéance sans pour autant modifier la loi du 10 août 1927. Le Président Hollande a pris les devants en demandant une réforme constitutionnelle pour faire aboutir son projet comme chacun sait.

La constance des rapports d’inégalité est dans la terminologie aussi. Le terme « musulmans » est utilisé en France jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale pour désigner les populations d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Il a supplanté celui d’Arabes employé au début de la conquête de l’Algérie, et a évolué vers Nord-africains après l’indépendance de la Syrie et du Liban. Il devient Maghrébins depuis l’indépendance des Etats du Maghreb et désignera globalement, les autochtones et les immigrés en France naturalisés ou non. Les enfants de ces immigrés nés sur le sol français et ceux des couples mixtes, se verront pareillement qualifiés de Maghrébins ou d’Arabes jusqu’à la seconde moitié des années 1980.

La marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 en France, fait émerger dans les sciences sociales une aberration, une nouvelle catégorie de français : les enfants « d’origine immigrée » de première et deuxième génération, ces enfants nés et socialisés sur le sol français, qui se sont parfois choisis Beurs, anagramme d’Arabes, pour s’identifier. Mais, ces sciences sociales ne faisaient pas que décrire la réalité du terrain. Elles n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme sur les situations d’inégalité nationale, sociale, pénale, de marginalisation et de précarisation de ces Français cantonnés dans les banlieues, devenues pour certaines d’entre elles des zones de non-droit à cause de la violence qui y régnait - y règne encore. La société civile, les intellectuels, les artistes se joindront souvent aux sciences sociales pour attirer l’attention des pouvoirs publics sur les banlieues et ces oubliés des politiques. Le cinéma n’est pas en reste. Deux films annoncent la rupture nationale qui se profile à l’horizon. Ils mettent l’accent sur l’extrême violence au quotidien dans les banlieues souvent décrite comme d’abord masculine. La Haine dénonce cet état de fait en 1995. La Squale en 2000, rompt avec la tradition du discours sur la violence et peint le nouveau visage de la férocité dans les banlieues françaises, celui des femmes. De quoi démentir cette autre visage de la violence des années 1960, Albertine Sarrazin « Les femmes sont douces et fortes, elles sont enivrantes comme l’opium et caressantes comme des vagues » et nous la rendre presque angélique.

Les jeunes françaises de « souche étrangère », des banlieues avaient déjà intégré la violence non seulement de leur milieu familial et social, mais aussi celle des institutions socio-éducatives supposées les éduquer. Des phrases comme : Ta gueule ou je défonce [3] ta mère , n’étaient pas une singularité, elles faisaient partie de l’arsenal éducatif des encadrants-éducateurs masculins, dont le choix jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix ce faisait souvent parmi de jeunes délinquants et/ou de jeunes en situation irrégulières que l’on cherchait a réinséré. Le point de rupture : la violence comme mode d’existence aussi bien masculin que féminin, était déjà là avec la Squale ; la fracture nationale aussi.

Les attentats du World Trade Center en 2001, vont faire ré-émerger le terme « musulmans » pour désigner indistinctement, les français de première, deuxième et troisième génération, les naturalisés français (dont beaucoup de parents des enfants nés en France qui ont opté tardivement pour la nationalité française parce qu’ils avaient fait souche en France) et les nouveaux migrants des anciennes colonies, de Turquie, d’Iran ou de pays dont la religion est l’islam. Dès lors, parler de musulmans et d’islam est devenu très lucratif tout en soutenant la confusion dans tous les esprits même les plus avertis. On ne sait plus comment désigner ces nationaux qui n’ont pas la même couleur de peau, ne portent pas des noms et des prénoms typiquement européens.

Je prends au hasard une tribune de Libération publiée en ligne le 4 novembre 2015 et qui fait moins de 3000 signes. L’auteure est enseignante-chercheure, spécialiste en économie. Elle commence par parler de personnes d’origine étrangère, prend l’exemple de Mohammed (qui) doit envoyer 4 fois plus de CV que Michel pour décrocher un entretien d’embauche…En France, la pénalité subie par les hommes musulmans pour l’accès à l’emploi est 6 fois supérieure à celle rencontrée par les Afro-Américains. Elle continue : le taux d’emploi des Français d’origine maghrébine est de 60 %, contre 78 % pour les personnes dont les deux parents sont français à la naissance. L’auteure utilise enfin pour conclure « les minorités visibles » et « candidats minoritaires ». Un exemple type et édifiant de la confusion qui règne dans toute la société, dès qu’il s’agit de nommer une partie des nationaux français. Etre français « d’origine étrangère » c’est s’appeler Mohammed qui devient par là-même synonyme de Musulman, lui-même synonyme de français d’origine maghrébine.

Cette confusion est voulue et est maintenue par les pouvoirs publics et dénote le refus quasi viscéral des politiques français, toutes tendances confondues, de mettre fin à la situation d’inégalité nationale en métropole depuis la fin de l’empire. La première chose que notre bonne vieille gauche fera après l’assassinat abject des journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo, est d’en appeler immédiatement aux responsables religieux musulmans pour condamner les assassinats et ensuite pour sommer les musulmans de France de se joindre à la marche nationale pour prouver leur adhésion au pacte national. On s’est ensuite offusqué de certaines manifestations (rares d’ailleurs eu égard au nombre de personnes que l’on qualifie de musulmans) non conformes aux valeurs républicaines. Mais, comment reprocher à des jeunes - ou moins jeunes - de ne pas communier avec la nation, dès lors que dans cet acte même de faire appel à eux en tant musulmans les exclut de la communauté nationale en tant que nationaux et/ou résidants ? Comment ne pas s’interroger sur la schizophrénie des gouvernants qui souhaitent un islam a-politique en France et réclament aux imams des prêches politiques dans les enceintes des mosquées ?

Cette prétention de l’existence d’une communauté musulmane en France, relève du fantasme. Ceux que l’on qualifie de « musulmans » sont les nationaux descendants des migrants de l’empire français musulman et les naturalisés qui en proviennent ; qu’il y ait des musulmans croyants et pratiquants est évident, mais ils ne constituent qu’une partie de ceux que l’on qualifie de musulmans. La radicalisation religieuse d’une partie des nationaux musulmans ces dernières années, ces jeunes qui partent pour combattre auprès de l’Etat islamique (Daech) en Syrie ou en Irak, représente moins de 0,01% de la population totale considérée ou perçue comme musulmane en France. Depuis les assassinats de Charlie, du supermarché de Vincennes et les tueries du 13 novembre, les politiques, les médias ne cessent de prendre une partie des nationaux français en otage sous prétexte d’être multi-identitaires, musulmans-pratiquants pour certains d’entre-deux, binationaux par naissance ou par choix.

Le choix même d’interlocuteurs auto-proclamés représentant cette soi-disant « communauté musulmane », dénote la volonté délibérée d’enfermer les binationaux de « souche arabo-africaine » dans une identité exclusive, celle de musulmans, alors que nous sommes face à des nationaux dont les identités composites et complexes ne sauraient être réduites à celle d’être musulmans. Le choix de Tareq Oubrou est exemplaire à cet égard. Il a le privilège d’être à la fois à l’image de ces éducateurs sans éducation que l’on chargeait de surveiller les binationaux dans les quartiers de banlieues françaises et à l’image de ces fonctionnaires maghrébins que l’on choisissait pour contrôler l’empire. Devenu star des médias et interlocuteur privilégié des pouvoirs publics depuis les caricatures danoises de Mahomet (30 septembre 2005), sur les questions islamiques en France. Ses discours et ses interventions au sujet des nationaux musulmans sont édifiants à plus d’un titre : une hardiesse à maintenir les nationaux musulmans dans un statut d’infériorité et de citoyens de seconde zone par un discours à la fois méprisant et culpabilisant. Sa récente posture de théologien (mais le relooking a-t-il jamais fait le théologien azharien ?) participe de ce dédain pour les binationaux musulmans et indique une résolution du choix fait de « racialiser » l’islam à tout prix. Tariq Oubrou, qui fait son petit marché, chez Thich Nhat Hanh et autres prédicateurs bouddhistes et chrétiens, sous couvert de mots savants et le vernis du vocable ‘spiritualité’ ne cherche rien de moins qu’à ‘vendre’ sa ‘Aqida (croyance) camouflée en savoir universel [4]. Mais Tariq Oubrou ne serait pas le premier dans l’histoire de l’islam à vouloir écrire un Coran identitaire, dans le cas qui nous préoccupe un Coran français, pour rajouter un peu plus à la fitna (désordre politique) ambiante !

Les pouvoirs publics adhèrent à cette duperie initiée et encouragée par eux. Mais que dire de la radicalisation de ces jeunes chrétiens qui partent combattre auprès des chrétiens d’Orient ? Que dire de ces jeunes français apolitiques et areligieux qui partent combattre Daech de leurs propres initiatives ? Quelques grands spécialistes - Olivier Roy entre-autres - de l’islam politique se sont insurgés contre la permanence de l’analyse de la radicalisation de ces jeunes meurtriers en termes d’islam politique et insistent sur le caractère nihiliste de leur folie meurtrière, mais sont-ils/seront-ils entendus ? Le binational musulman continuera-t-il d’être le bouc-émissaire de notre responsabilité collective pour ne pas dire de notre culpabilité collective ?

C’est notre société qui a fabriqué ces bombes humaines en faisant d’eux des parias groupés à l’extérieur des villes, comme l’étaient les lépreux sous l’ancien Régime. Les jeunes qui se sont fait exploser en emportant avec eux d’autres jeunes ne faisaient que renvoyer avec plus de bruit et d’éclat la violence qu’ils ont intériorisée depuis plusieurs générations dans les léproseries que sont devenues nos banlieues. Leurs départs en Syrie ou en Irak, ne se justifient que par le droit de porter légalement une arme, chose qu’on leur offre dans ces pays – les départs des non-musulmans s’expliquent même par ce droit légal de porter une arme -, un droit qui s’est transformé en droit légitime de tuer.

[1Le Haut-Comité méditerranéen fut un quasi gouvernement de l’empire crée en 1935.

[2Dans le cadre de la loi de 1927, il s’agissait des naturalisés de moins de dix ans, aujourd’hui moins de 15 ans.

[3Propos recueillis en 2004.

[4L’universalité de l’islam réside dans le fait qu’il est parmi les premiers discours non européens qui prônent l’équivalence des êtres humains.

Contre-attaqueR

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