« Musique nègre » de Kery James : une leçon d’Histoire politique noire

Shah Jamsheed /

Shah Jamsheed

Militante

Réponse musicale aux propos racistes émanant de politiques comme Henry de Lesquen, « Musique nègre », le dernier morceau de Kery James, est surtout une véritable ôde aux luttes noires. Des États-Unis au Burkina-Faso, en passant par Haïti ou la France, petit précis d’Histoire politique noire décryptée par Shah Jamsheed.

Qu’il est bon d’être un artiste noir en cette année 2016 ; qu’il est encore plus doux d’être une femme noire et de se sentir directement concernée !
Ce 13 septembre, en découvrant le nouveau morceau de Kery James, je me suis retrouvée dans la même frénésie que le soir où j’ai regardé le clip Formation de Beyoncé. C’était sombre, c’était brillant, c’était beau ! À la glorification de la femme noire, répondait désormais, de l’autre côté de l’Atlantique, la glorification à la française de la musique nègre. Comme un écho. Dans le style, mais aussi dans les paroles. Beyoncé a dit qu’elle aimait son « nez de nègre avec ses narines à la Jackson Five » et Kery James, comme une réponse, nous parle de ses « grosses lèvres les plus célèbres ; je me sens beau, noir, je m’élève. »
Oui, oui... je sais bien que l’écriture engagée de Kery James ne date pas d’hier, mais le hasard des calendriers est merveilleux. Laissez-moi rêver.

Le titre « Musique nègre » est présenté comme une réponse aux propos racistes tenus par Henry de Lesquen, haut fonctionnaire français qui a récemment fait son petit buzz à coup d’apologie de la hiérarchie des races. Il a clairement évoqué sa volonté de faire interdire la musique dite « nègre ». Kery James l’a déjà dit, il ne fait pas de single mais des classiques ; alors forcément, cette réponse devait être l’occasion pour lui de remettre les points sur les –i à propos des dites « musiques nègres ». Au-delà de l’analyse musicale, « Musique nègre » se révèle être l’occasion d’imposer une temporalité noire de l’Histoire française et des luttes noires et panafricaines. C’est à cela que nous nous intéresserons.

D’un point de vue visuel, le clip réalisé par Leila Sy est dans la ligne du désormais très classique Lettre à la République. Surtout, le clip offre aux averti-e-s une multitude de clins d’œils historiques importants au regard de l’antiracisme politique, décolonial, et panafricain. L’artiste nous offre ici un excellent moyen de s’éduquer à travers la musique.

L’un des premiers tableaux de Kery James, sur lequel il apparaît s’adressant à une foule imaginaire depuis un pupitre, renvoie au discours de Martin Luther King prononcé le 29 août 1963 sur les marches du Lincoln, à l’issue d’une grande marche pour les droits civiques. L’artiste le cite d’ailleurs explicitement : « J’ai fait un cauchemar, Martin Luther un rêve ». Profitez-en pour (re)lire, au moins une fois dans votre avis, l’intégralité du fameux discours « I have a dream ». Vous pourrez ainsi constater par vous-mêmes que, bien loin de l’image assez lisse que l’Histoire officielle a choisi de garder, Martin Luther King était très critique de l’Amérique des années 60 et de la place qu’elle donnait aux populations non-blanches.


Quelques secondes plus tard, c’est le rappeur Lino qui apparaît sur le fameux trône de Huey P. Newton, fondateur le plus emblématique du Black Panthers Party. Le BPP est un mouvement révolutionnaire afro-américain d’auto-défense qui proposait, entre autres, des programmes communautaires avec des soins cliniques gratuits et de distribution de nourriture pour les plus démunis. Lino reprend avec exactitude la pose de Newton, se donnant des airs de roi africain en majesté sur son trône en osier. De la main gauche, il tient une lance et de l’autre un fusil. À proximité, on aperçoit un bouclier, symbole particulièrement utilisé par les Black Panthers : « Un bouclier pour les noirs contre l’impérialisme, la décadence, l’agression et le racisme de ce pays. » À noter que pour sa tournée Formation Tour, Beyoncé a également repris cette référence dans son show.
Il faut savoir que le pouvoir a tout mis en œuvre pour faire passer le BPP pour un parti violent, « raciste », dangereux et pour le faire taire. La réalité c’est que par leurs réflexions et leur conceptions de la lutte antiraciste, ils ont été d’une grande inspiration pour les mouvements d’émancipation et de libération.

Un peu plus loin, Lino rend hommage à Malcolm X. On le voit, scrutant les alentours par la fenêtre, carabine à la main, animé par la ferme attention de tout faire pour protéger sa famille. Cette photo avait d’ailleurs été prise et publiée comme une réponse aux nombreuses menaces de mort qu’il recevait. Malcolm X est une figure extrêmement importante de la lutte contre la suprématie blanche aux États-Unis et bien au-delà.


Autre rappeur, autre personnage. À 1:33, c’est Youssoupha qui surgit vêtu, pour l’occasion, de l’uniforme des « immortels » de l’Académie Française. Les immortels ? Mais si... vous savez ces personnes plutôt âgées et érudites, nommées à vie, et chargées de conserver le plus longtemps possible la « pureté » de la langue française et du roman national. Un peu comme votre réfrigérateur, finalement. Traditionnellement, ces hommes blancs (oui parce qu’évidemment, ce sont majoritairement des hommes blancs qui composent l’Académie Française) portent une épée. Pour des raisons évidentes de swag, Youssoupha a préféré la machette africaine. On peut s’interroger sur l’utilisation de ce costume en particulier et émettre deux hypothèses : d’une part, un hommage à Léopold Senghor, l’un des rares académiciens noirs et l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude et d’autre part, la réappropriation du pouvoir qui permet de définir l’évolution et les contours de la langue française. Cela s’inscrirait dans une thématique qui lui est chère : « flow insolent, j’ai mis un cheveu sur la langue de Molière » dit-il ainsi dans Où est l’amour ?
Sinon, pour information, sachez qu’Alain Finkielkraut est entré à l’Académie en janvier 2016. Voilà.


Les références sont aussi à aller chercher sur les tee-shirts des participant-e-s au clip. On notera, par exemple, ici la référence à trois auteurs engagés dans la fierté et l’émancipation noire : l’américain James Brown, le nigérian Fela Kuti et le jamaïcain Bob Marley, qu’on ne présente plus.

À la 2:28, sur un autre tableau, Kery James est au téléphone et porte des gants de boxe rouges. C’est un hommage à la légende Mohammed Ali, décédé il y a peu. L’hommage dépasse cette image puisque le rappeur - dont le vrai prénom est Alix - a intitulé son album « Mouhammad Alix » . À noter que Muhammad Ali n’était pas juste le meilleur boxeur de tous les temps. Il a été un militant actif des droits civiques et que son insolence, sa verve et son charisme ont alimenté la fierté noire.

S’ensuit un superbe tableau de femmes non-blanches. Il peut paraître anodin à première vue mais il est l’occasion de montrer toute la flamboyance de ces femmes dans leur force, leur beauté, leurs carnations, et leur chevelure hautement politique : crépue, frisée, en turban, défrisée, avec tissage ou pas. Dans le clip de Kery James, on s’assume pleinement et nos beautés sont valorisées. À noter que plusieurs des figurantes sont membres de la MAFED, le collectif de femmes qui a organisé la Marche de la Dignité, le 31 octobre 2015.

Un peu avant, l’une de ces femmes est aperçue tenant le numéro 7053. C’est une référence au numéro d’immatriculation de Rosa Parks, l’une des figures du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, qui a été incarcérée après avoir refusé de céder sa place à un blanc le 1er décembre 1955. À cette époque, la ségrégation raciale fait rage aux USA - elle existe toujours d’ailleurs mais sous d’autres formes - et les afro-américains sont privés de nombreux droits. Son geste sera le déclencheur d’un immense mouvement de boycott des bus de Montgomery. Là encore, l’Histoire officielle a vite fait d’effacer la dimension collective de cette action. Rosa Parks n’est pas la première femme noire à avoir refusé de se lever, et surtout, elle était militante et était particulièrement engagée pour la libération des noir-e-s. C’est avec d’autres activistes qu’elle s’est politisée et a pensé cette action.


Hommage aux figures noir-e-s du mouvement des droits civiques oui, mais les références à l’Histoire coloniale française ne manquent pas non plus. On aperçoit ainsi Kery James incarnant un tirailleur sénégalais ; l’un de ces nombreux indigènes morts pour la France pendant les deux guerres mondiales.


De son côté, Youssoupha apparaît brièvement sous les traits du leader panafricain burkinabé, Thomas Sankara. Le rappeur porte un costume quasi identique à celui que portait l’ancien président du Burkina-Faso lors de son discours historique à l’ONU le 4 octobre 1984.


Enfin, l’image la plus emblématique est sans doute celle où l’on voit Kery James et Youssoupha se glisser dans la peau de Tommie Smith et John Carlos lors des Jeux Olympiques de 1968. En soutien aux Black Panthers et à lutte pour l’amélioration des conditions d’existence des afro-américains, ces deux athlètes ont levé le poing sur le podium où ils venaient de recevoir les médailles d’or et d’argent. Un engagement qu’ils payèrent au prix fort puisque ce geste leur valut d’être exclus à vie du Comité Olympique. Il a néanmoins permis d’imposer le débat et inspiré de nombreux citoyens et sportifs au fil des années. En ce moment même aux États-Unis, plusieurs sportifs protestent contre les violences et crimes policiers en boycottant l’hymne national. Tout a commencé quand le quaterback américain Colin Kaepernick a refusé de se lever pendant l’hymne américain. « Je ne vais pas me lever et afficher ma fierté pour le drapeau d’un pays qui opprime les personnes noires et racisé-e-s » a-t-il ainsi déclaré.


Et le texte dans tout ça ? Comme toujours, Kery James frappe juste. « Musique nègre » est un condensé brûlant de la négrophobie qui jalonne l’actualité française. Artistes, politiques, hommes d’affaires ou d’Église, tout le monde en prend pour son grade.

« Dans mon cauchemar, j’avais giflé Michel Leeb. »
Ici, ce sont les imitations racistes et rances de Michel Leeb qui sont visées. Avec ses blagues sur les noirs, il faisait rire la France de 1983.

« Je raconte que les Antilles sont pillées par la métropole. »
Sur ce sujet, je vous encourage à regarder le documentaire « Les derniers maîtres de la Martinique » où l’on apprend notamment comment les descendants d’esclavagistes français détiennent encore aujourd’hui le monopole de l’activité économique de l’île. Il y est également question de la cherté surréaliste à laquelle sont soumis les Martiniquais.

« Depuis le bruit et l’odeur, je sens que je dérange la France. »
Référence ici au fameux discours de Jacques Chirac dans lequel il évoque « le bruit et l’odeur » des immigrés. À voir car ça nous rappelle qu’en 1991 déjà, les discours stigmatisants et racistes étaient déjà là.

« Je fais un tour chez Guerlain, je mets un parfum de violence. »
Souvenez-vous, lors d’un JT de France 2, le parfurmeur Guerlain avait tenu, dans le plus grand calme et sans jamais être repris par la journaliste, ces propos racistes : « pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… »

« Comme Sarkozy à Dakar, je choque l’assistance. »
Le bien trop fameux discours de Dakar de 2007 où le Président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, avait déclaré (là aussi, en toute décontraction car dans la plus pure tradition coloniale et civilisatrice) : « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». Évidemment, rien de ce qu’il avance n’est fondé mais vous imaginez l’insolence et l’absence d’éducation qu’il faut pour venir déclarer ces paroles en Afrique, devant des africains et dans l’université de Cheikh Anta Diop, celui-là même qui consacré sa vie à réhabiliter les civilisations africaines ? C’est à peu près comme de venir dans la maison d’autrui et de pisser sur ses meubles. La seule chose que ces propos aient démontré c’est que l’homme blanc n’est pas assez sorti de son Histoire, justement...s’il l’avait fait, il aurait su.

« Je pourrais mourir d’infection comme un Traoré. »
Ici, Kery James fait référence à la très récente mort d’Adama Traoré, dernière victime des violences policières en France. De nouveaux éléments viennent tous les jours confirmer la thèse de la responsabilité des gendarmes dans ce décès...ils indiquent aussi que le procureur - qui nous a longtemps parlé d’infection pulmonaire et de malaise cardiaque - a tout fait pour cacher la vérité sur ce dossier. Notons également la référence à Alton Sterling, un autre homme noir abattu par un policier blanc, aux États-Unis.

« Controversé dans mes versets, comme un concert de Black M à Verdun. »
L’affaire de l’artiste Black M, éjecté du concert de la commémoration de la bataille de Verdun en mai 2016 sous la pression de l’extrême droite, a fait couler beaucoup d’encre. Ironie du sort, le grand-père du rappeur a lui-même combattu pendant la seconde guerre mondiale...

« Votre presse a bien fait semblant quand Laurent Blanc parlait des quotas. »
Alors entraîneur de l’équipe de France, en 2011, Laurent Blanc et d’autres membres de la Fédération Française de Football ont approuvé, en catimini, la mise en place de quotas discriminatoires pour réduire le nombre de noirs dans l’équipe de France. Comme pour l’affaire Benzema, de nombreux médias ont tenté d’atténuer le scandale.

« Musique nègre égorge le rossignol, nos gueules en prime-time. »
Enfin, cette punchline incendiaire. C’est une référence directe aux propos à la fois islamophobe et négrophobe de Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’enfance et des Droits des femmes. En mars 2016, répondant à une question sur le choix de certaines femmes de porter le voile, elle déclare : « Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres afric… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. » Admirez comme le mot « nègre » glisse de sa bouche comme de l’eau. Lino rappelle, à juste titre, que nous n’oublions rien, qu’on la voit et qu’on la retrouvera très prochainement devant le juge pour s’expliquer de ses propos. Sinon, à l’heure où cet article est écrit, elle est toujours en poste.

Kery James, Youssoupha et Lino ne s’arrêtent pas là. Leurs paroles mettent également en lumière des points extrêmement précis de la chronologie et la culture panafricaine.

« D’après le Vatican j’ai mérité mes chaînes » renvoie sans détour à la complicité de l’Église catholique dans la déportation et la mise en esclavage d’africains sur le continent Américain et les Caraïbes.

« D’en bas, négro, c’est nous la France comme Alexandre Dumas. »
Réapropriation sans concession de l’écrivain noir, Alexandre Dumas. Oui, parce que même si on essaye encore de le faire passer pour un blanc ici (il a d’ailleurs été incarné par Gérard Depardieu au cinéma), Alexandre Dumas est noir. Point. Je vous invite d’ailleurs à lire ces écrits peu connus où il condamne la violence de l’esclavage.

« Je me prends pour Toussaint Louverture bottant le cul de Bonaparte »
Combien d’entre vous ont entendu parler de cette cuisante défaite de Napoléon Bonaparte à Vertières en 1803 ? Pas beaucoup car tout a été fait pour occulter ce pan de l’Histoire. Pourtant, c’est une date historique. Les troupes de Napoléon sont mises à l’amende par les révolutionnaires noirs Haïtiens menés par Toussaint Louverture. C’est la première grande défaite de Napoléon mais cela marque surtout l’indépendance de l’île. Cette révolution est incontournable pour qui veut comprendre les mouvements antiracistes, d’indépendance et de libération de l’oppression coloniale.

La leçon d’Histoire et de fierté noire aurait pu s’arrêter là mais les rappeurs ont décidé de nous offrir une fin digne de ce nom, où les langues de leurs parents, les leurs, les nôtres, sont mises en avant. On finit donc avec un Youssoupha, tellement à l’aise avec ses identités qu’il se met à rapper en lingala pour affirmer : « Nga na bangaka lisusu te », soit « Je n’ai plus peur de rien ». Et Kery James de le suivre en kreyol : « mec du terter, c’est ce que je suis. Je reste là, ils peuvent s’en plaindre. Notre musique ils ne l’aiment pas mais c’est notre couleur qui dérange. »

N’en déplaise aux médiocres, la négritude est noire, l’excellence est noire et Kery James, Youssoupha et Lino en sont de dignes héritiers. Merci à eux de nous avoir rendu fiers le temps d’un morceau.

Contre-attaqueR

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