Les 7 choses à savoir sur (la vraie) Pocahontas

Sihame Assbague /

Sihame Assbague

Journaliste par obligation.

« Ils l’appellent Pocahontas. » Il y a quelques jours, Donald Trump provoquait un vif tollé aux États-Unis en évoquant le surnom donné par les Républicains à Elizabeth Warren, une sénatrice démocrate qui revendique une filiation Cherokee. Et d’ajouter : « C’est l’une des personnes les moins productives du Sénat, on ne l’appelle pas Pocahontas sans raison. »

Ces remarques, Trump a cru bon de les faire devant d’anciens « code talkers » Navajos, des soldats indigènes qui ont utilisé leur langue pour déjouer la surveillance ennemie durant la Seconde Guerre mondiale. Le Président était censé leur rendre hommage...

Les réactions indignées ne se sont pas fait attendre. À l’instar de l’Association des Journalistes Natifs Américains, par exemple, de nombreuses organisations et personnalités ont rappelé que « lorsqu’un Président utilise le nom de Pocahontas de manière péjorative, comme une insulte, cela relève de l’injure raciale. » De son côté, le Conseil de la Nation Navajo a fustigé un « commentaire raciste » qui illustre le « mépris systémique et profond à l’égard des Natifs Américains », de leurs cultures et de leurs modes de vie.

Pour comprendre l’émotion suscitée par l’allusion pour le moins irrespectueuse à « Pocahontas », il faut revenir sur l’histoire de cette figure indigène particulièrement importante pour les Natifs Américains. Car oui, au cas où vous en doutiez, Pocahontas a vraiment existé, et spoiler : Disney nous a tous bernés. Pour Ruth Hopkins, journaliste et activiste Sioux, que nous avons interrogée pour cet article, le géant du film d’animation a « produit une version édulcorée, romancée, blanchie et inexacte de l’histoire de Pocahontas. » Alors qui était-elle ? Pourquoi est-elle si emblématique ? Voici les 8 choses que vous devez absolument savoir sur (la vraie) Pocahontas.

1. Bon déjà, elle ne s’appelait pas vraiment Pocahontas
Comme ça, c’est réglé. Son vrai nom était Matoaka. Elle est née à la fin du 16e siècle, dans une région que l’on appelait alors Tsenacomaca (côte Est des États-Unis). Son père, Wahunsenaca, un grand guerrier de la tribu Pamunkey, était le chef des Powathans, une confédération de tribus Natives Américaines. Très tôt, il a surnommé sa fille « Pocahontas », en hommage à sa femme décédée quelques temps après l’accouchement. D’autres sources expliquent que le surnom « Pocahontas », qui signifie "malicieuse", "joueuse", a été donné à Matoaka en raison de sa nature espiègle.

2. Elle n’avait pas plus de 11 ans quand les colons Anglais sont arrivés
En mai 1607, une expédition de colons anglais accoste en Virginie ; elle est menée par le navigateur John Smith. Ce dernier va établir la première colonie britannique en plein coeur du territoire des Powathans. L’intrusion, la spoliation territoriale et la violence des anglais vont, au fil du temps, mener à une série de conflits opposant la puissance européenne à la confédération indigène dirigée par le père de Matoaka.
En décembre 1607, alors qu’il explore les terres de Tsenacomaca pour étendre la colonie anglaise, John Smith est capturé par l’un des jeunes frères du chef Wahunsenaca. C’est à ce moment qu’il rencontre la jeune Matoaka. D’après les sources orales de cette histoire, elle devait avoir entre 10 et 11 ans ; John Smith était lui âgé de 27 ans.

3. Elle n’a pas eu de relation amoureuse avec John Smith
Souvenez-vous, dans le célèbre film d’animation, John Smith rencontre Pocahontas dans la forêt. Après quelques échanges tendus autour des « bienfaits de la colonisation », le charme opère et les préjugés disparaissent. Ah, la magie Disney ! Les deux tourtereaux - qui sont présentés comme ayant quasiment le même âge - essayent alors d’apaiser les tensions entre colons et autochtones. Mais la situation vire au drame et Pocahontas doit s’opposer à son père (et à sa tribu) pour sauver la peau de John Smith.
En réalité, il ne s’est absolument rien passé entre Matoaka et le navigateur anglais. Ni les registres des colons, ni les témoignages oraux des Powathans (qui ont été transmis de génération en génération), ni même les lettres et les livres écrits par John Smith ne mentionnent cette romance. En revanche, les avis divergent quant à la nature exacte de leur relation. D’après certaines sources, dont les propres confidences de John Smith, Pocahontas et lui étaient « amis ». Il est probable que la jeune fille ait très tôt, et jusqu’à sa mort, joué le rôle de traductrice et d’ambassadrice pour l’empire Powathan. Elle aurait également aidé Smith à maintes reprises, en lui apportant de la nourriture, en le sauvant de l’exécution planifiée par son père, et en le prévenant des plans fomentés contre lui par sa tribu. Ces thèses vont être remises en cause dès 1860, le navigateur anglais étant connu pour sa fâcheuse tendance à exagérer et à réinterpréter librement les faits. Pour le journaliste Vincent Schilling, l’un des contributeurs du magazine Indian Country Today, il est difficile d’imaginer qu’une enfant de cet âge, qui plus est la fille du chef Powhatan, ait bravé tant d’interdits pour aller aider...le chef des colons. D’autant, dit-il, qu’à cette époque, Wahunsenaca et Smith s’étaient entendus pour faire « alliance contre les Espagnols ». Mais la violence des colons anglais aura raison de la relation entre les deux hommes...

4. Elle s’est mariée avec Kocoum, a eu un enfant...puis a été arrachée à sa famille.
Kocoum, vous vous souvenez forcément de lui : c’est le jeune guerrier indigène que Disney nous a présenté comme un homme jaloux, arrogant et bestial. Dans le film d’animation, Pocahontas lui préfère John Smith. En réalité, c’est bien Kocoum qu’elle a épousé et avec lequel elle a eu son premier enfant. On dispose de très peu d’informations sur cette partie de sa vie. D’après Vincent Schilling, elle se serait mariée vers l’âge de 14 ans et aurait emménagé dans le village de Potowomac. Les noces auront été de courte durée. À peine deux ans plus tard, elle est enlevée par des colons anglais qui souhaitent l’échanger contre des prisonniers détenus par son père, le chef Powathan. Les négociations échouent et Pocahontas est emmenée de force dans une autre colonie. Kocoum est assassiné et leur fils abandonné à des membres de la famille.

5. Elle a été violée et forcée d’épouser John Rolfe
Pendant plus d’un an, elle a été retenue en otage à Henricus, non loin de Jamestown. D’après Linwood Custalow, un historien de la tribu Mattaponi qui, en 2007, publiait "La vraie histoire de Pocahontas", la jeune femme a été violée durant sa captivité. À cette violence sexuelle s’ajoute la violence du déracinement : Pocahontas doit progressivement abandonner sa langue, sa culture, ses croyances et même son identité. On la force à adopter la langue, les vêtements, les manières et la religion des colons. Elle sera d’ailleurs baptisée et renommée "Rebecca". Il semblerait que ce soit John Rolfe, un homme d’affaires spécialisé dans la culture du tabac, qui ait particulièrement veillé à ce que Pocahontas embrasse les us et coutumes britanniques. Il voulait l’épouser et l’emmener en Angleterre ; ce qu’il a d’ailleurs fait en 1614. Pocahontas n’a pas eu le choix, ce mariage était la condition de sa libération. Si certains historiens ont défendu la thèse d’un amour réciproque entre Rolfe et Matoaka, chercheurs et auteurs Natifs Américains y voient plutôt une stratégie coloniale. Cette union est d’ailleurs la première de ce type à être enregistrée aux États-Unis. Elle arrive à un moment où les colons tentent de pacifier les relations avec les indigènes tout en continuant à faire la promotion de la colonisation en Europe.
En 1615, Pocahontas donnera naissance à un garçon : Thomas Rolfe. Elle succombera quelques années plus tard à une pneumonie ou, selon les sources, à la tuberculose.

6. Elle a été utilisée pour promouvoir le colonialisme
Après son mariage avec John Rolfe, Pocahontas va être utilisée comme « une publicité vivante de la colonisation » explique Ruth Hopkins. « C’est l’une des premières Natives Américaines à être présentée aux Européens. Très tôt, ils ont commencé à l’utiliser comme une métaphore pour chacun d’entre nous...ce qui est hallucinant sachant que, rien qu’aux États-Unis, il y a plus de 566 Nations Indigènes et que chacune a sa propre histoire, sa propre langue, sa propre culture et un territoire spécifique. »
Au début du 17e siècle, les puissances européennes sont bien loin de se soucier de la diversité des Peuples Indigènes d’Amérique qu’ils considèrent comme des « sauvages » menaçant la sécurité des colonies. De rares voix s’élèvent contre les mauvais traitements infligés aux peuples autochtones. C’est pour rassurer les colons et les investisseurs que John Rolfe instrumentalise son mariage avec celle que l’on appelle désormais Rebecca. Malgré elle, et en dépit de ses protestations, elle devient à la fois le symbole d’une prétendue amitié entre les colons et les indigènes, et celui des« bienfaits de la colonisation ».

7. À cause de ce blanchiment de l’Histoire, les Natifs Américains ont mis du temps à se réapproprier la figure de Pocahontas
Au fil des siècles, la véritable histoire de Matoaka a été effacée au profit du mythe de la belle femme indigène qui tombe amoureuse du colon blanc et qui favorise ainsi la réconciliation de deux mondes que tout oppose. Comme le souligne l’historienne Camilla Townsend, dans une interview accordée à Smithsonian, c’est précisément pour cela que Pocahontas a été, et est encore, si populaire dans la culture dominante : « Ce mythe nous flatte. Il repose sur l’idée que c’était une "bonne Indienne". Elle admire les Blancs, la chrétienté, veut faire la paix avec ces gens, préfère même vivre avec eux qu’avec sa propre communauté, et va jusqu’à épouser l’un d’eux au détriment des hommes de sa tribu. Tout ça permet aux Blancs de se sentir bien face à leur Histoire. » Comme d’autres figures non-blanches érigées en modèles d’intégration, de pardon et d’ouverture, le personnage de Pocahontas a nourri la bonne conscience blanche autant qu’il a servi l’essentialisation et l’exotisation des Natifs Américains, et en particulier des femmes de ces communautés. « Pocahontas était de la tribu Pamunkey. Moi, je suis descendante des Oceti Sakowin. Et pourtant, on m’a longtemps surnommée ainsi » indique Ruth Hopkins. Et d’ajouter : « en fait, le mythe a progressivement pris la forme d’une injure raciale avec des connotations misogynes. Aujourd’hui, l’hypersexualisation des femmes indigènes, qui a été alimentée par les colons au fur et à mesure des conquêtes, se retrouve dans des concepts tels que la "Pocahottie" - un costume très sexy censé représenter les Natives Américaines. »
L’altération et l’instrumentalisation de cette histoire n’ont évidemment pas été sans effet sur sa réception et son appropriation par une partie des Peuples Indigènes d’Amérique. Camilla Townsend explique ainsi que ce n’est que « récemment que Pocahontas est devenue une figure populaire chez les Natifs Américains. » Des recherches plus précises et une meilleure diffusion des sources orales de l’Histoire ont visiblement permis d’avoir une meilleure connaissance de sa vie, loin des mythes et des spoliations. « On en sait beaucoup plus sur elle maintenant » stipule l’historienne, « c’était une jeune fille intrépide qui a fait tout ce qu’elle a pu pour résister et aider son peuple. C’est quand ils ont réalisé cela que de nombreux Natifs Américains ont logiquement gagné en intérêt pour son histoire. »

Tenir les propos que Trump a tenus n’est donc pas anodin. L’histoire de Pocahontas, c’est celle de la colonisation européenne qui va décimer les tribus indigènes et leurs territoires, c’est celle d’une résistance à l’oppression et au blanchiment de l’Histoire, c’est celle enfin, d’une violence qui a pris d’autres formes au fil des siècles, mais qui persiste avec des répercussions brutales sur les vies de millions de Natifs Américains. « De nombreuses tribus ont dû faire à une grande paupérisation, parce que les traités ont été rompus, leurs terres volées et leurs ressources pillées. Nous avons été contraints de nous installer dans des réserves situées dans des zones rurales avec peu ou prou de possibilités économiques. Par conséquent, nous sommes confrontés à des problématiques liées à la précarité : taux de chômage élevé, toxicomanie, et de nombreux suicides chez les jeunes qui se sentent souvent désespérés. À côté de ça, nous luttons encore pour protéger nos terres ancestrales contre l’empiètement du gouvernement et des entreprises » conclue Ruth Hopkins.

Contre-attaqueR

Les 7 choses à savoir sur (la vraie) Pocahontas

Chasse aux militants antiracistes : jusqu’à quand ?

Décès après une interpellation à Gare du Nord : que s’est-il passé ?

Macron ou l’état d’exception permanent

Les 7 choses à savoir sur (la vraie) Pocahontas

Chasse aux militants antiracistes : jusqu’à quand ?

Décès après une interpellation à Gare du Nord : que s’est-il passé ?

Macron ou l’état d’exception permanent

`