Les attentats de Bruxelles et les stéréotypes de Pierre Vermeren

Khalid Mouna /

Khalid Mouna

Anthropologue à l’université Moulay Ismail de Meknès, membre associé au Centre Jacques Berque-CNRS (Rabat, Maroc). Il est l’auteur de "Le bled du kif. Économie et pouvoir chez les Ketama du Rif " (Ibis Press).

Vasse Nicolas, Antoine - Camp Berbere - Guerre du Rif (Maroc) - 1934 Khénifra la zaïane

Dans son analyse des profils des terroristes venus de Belgique, l’historien Pierre Vermeren fait le lien entre djihadime et leur origine Rifaine, du nord du Maroc. Une vision essentialisante selon Khalid Mouna, anthropologue à l’université de Meknès, qui renvoie plutôt les terroristes à leur nationalité Belge.

Pourquoi le jihadisme a-t-il frappé Bruxelles ? C’est une question posée aujourd’hui par les médias, les chercheurs, les observateurs, mais aussi les simples citoyens. Lors de deux entretiens publiés dans le journal Le Monde du 23 mars 2016 et au Nouvel Observateur du 1er avril 2016, l’historien Pierre Vermeren, professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, a livré son analyse pour expliquer le lien entre le Rif, les Rifains belges et les attentats du 22 mars 2016.
Partant tout d’abord de la question de la migration rifaine vers la Belgique, il avance que cette migration est liée essentiellement à deux périodes : les années 1960 (après les événements du Rif de 1958), et les années 1980. Ainsi, la première vague comme la deuxième de migration sont le résultat de la chasse aux Rifains menée par « Hassan II, après les émeutes d’Al-Hoceima en 1984 » (Le Monde, le 23 avril). Vermeren oublie que la migration rifaine a d’abord commencé en Algérie française dès le 19ème siècle, et vers la Belgique dès les années 1920. La migration marocaine, y compris rifaine, se retrouvait dans la commune de Châtelineau, à partir des années 1920. Avec les Algériens, cette migration représentait 33, 4 % de la population. La migration rifaine des années 1960 a plusieurs origines : économiques, politiques et démographiques. Mais Vermeren ne voit que « la chasse aux sorcières » qu’Hassan II a faite aux Rifains.

Cette analyse se base essentiellement sur les données coloniales du Rif qui ont toujours perçu cette partie du Maroc comme étant le bled du siba, territoire de descendance. Pour Vermeren, « l’histoire des Rifains au XXe siècle est une succession de tragédies. Méconnue, elle doit nous aider à comprendre la violence et l’indifférence à la mort d’une partie de sa jeunesse. Partons du Maroc chérifien, qui n’a jamais pu contrôler cette région tribale de contrebandiers et de bergers ». Regardons de plus près ce que la littérature coloniale des explorateurs du 19ème siècle nous dit. Les écrits coloniaux, ceux de Mouliéras en l’occurrence, ont donné une vision "féroce" des Rifains : « Les Rifains, écrit-il, égorgeaient froidement, neuf fois sur dix, l’infortuné Européen qui leur tombait entre les mains » [1] . Reynaud reprend cette vision en affirmant que « le Rif habité par une race fière, féroce et sauvage est resté jusqu’à présent inéluctablement fermé aux idées du monde civilisé, les Rifains se cantonnant dans leur montagne comme dans une demeure bien close, se réservaient la possibilité d’aller chercher au dehors les produits et les denrées qui leur étaient nécessaires ; mais, n’usant pas de réciprocité, ils interdisaient sous peine de mort à tous les étrangers l’accès de leur territoire » [2].

Fantasmes autour du Rif

Dans cette littérature coloniale, le Rif est présenté comme une région qui a toujours vécu en dehors de l’autorité du pouvoir central, condamnée depuis des siècles à la marginalité et l’anarchie. La plupart de ces voyageurs ont considéré le Rif comme une région séparée du Maroc. Plus d’un siècle après, Vermeren nous ramène vers les mêmes analyses culturalistes et stéréotypées.

On découvre avec lui les raisons essentielles pour lesquelles les Belges n’ont pas vu venir la violence des Rifains, qui sont habitués selon lui à la mort. D’une part, « les Belges n’ont aucune expérience coloniale dans le monde arabe, ne connaissent au départ rien à l’islam », on peut déduire aussi, que les Belges ne connaissent pas suffisamment la mentalité des « indigènes » de l’Afrique du Nord, ni la composante psychologique d’une population traumatisée dans son histoire. D’autre part, l’historien présente comme découverte historique l’articulation entre cette partie de l’histoire du Rif et la construction familiale de la migration rifaine en Belgique. Selon lui, les Rifains sont « radicalisés, ruminant leur malheur, hostiles au makhzen et aux anciens États coloniaux, cultivant la mémoire d’Anoual et d’Abdelkrim, les Rifains s’enferment dans leur langue propre, dans leur famille et dans leur clan, dans leurs réseaux marchands et mafieux. Quand Mohammed VI se tourne vers eux au début de son règne, il est bien tard ». Cette découverte avance que la cellule familiale rifaine, restée très résistante aux changements, se reproduit en Belgique de la même manière, avec des normes endogènes, fondées essentiellement sur une transmission du traumatisme que les ancêtres ont vécu dans leur rapport avec le pouvoir marocain et colonial. Curieusement, c’est l’État belge actuel qui paye le prix d’une violence subie par les Rifains il y a plus d’un demi-siècle. Ni la géographie ni l’histoire n’ont pu sauver la Belgique de ses féroces Rifains et de leur destin : les Rifains sont restés des Rifains, et la théorie de Lombroso est de nouveau validée avec Vermeren !

Ainsi, selon lui, ce sont les Rifains qui ont commis les attentats de Madrid : « On trouve déjà des Rifains dans les attentats de Madrid en 2004, ou même au sein du gang de Roubaix dans les années 1990. Dans le cas des attentats de novembre à Paris, ou de ceux de Bruxelles, nous parlons de réseaux de dizaines d’individus, majoritairement des Marocains du Rif. Les Abaaoud, les Abdeslam sont d’origine rifaine, pour ne citer que deux cas connus et récents » (Nouvel Obs). En fin de compte, tout le Maroc est devenu rifain, y compris Abaaoud le Belge d’origine Soussi du sud du Maroc. De plus, parmi les terroristes de Madrid, contrairement à ce que Vermeren avance, ceux originaires du Nord sont natifs du quartier Sidi Talha et Jbel Darssa de la ville de Tétouan, des quartiers connues pour une forte migration rurale des années 1970, venant essentiellement des pays Jbla, notamment de la tribu de Khmass.

Selon l’historien, grâce à leur attraction innée pour la déviance, les Rifains ont privilégié la culture du kif et les deux options qui leur restent seraient « émigrer et trafiquer » (le Monde). Si les féroces Rifains n’ont peur de rien selon les explorateurs de la période coloniale, les trafiquants rifains n’ont pas peur non plus selon Vermeren : « Ce sont des trafiquants qui n’ont peur de rien, habitués à passer les frontières, à avoir des armes. C’est dans ces réseaux criminels, du fait de leur histoire, de leur marginalité au Maroc et de leur hostilité à l’égard du pouvoir, qu’un islamisme radical s’est développé, notamment en Belgique ». (NOUVEL OBS). On apprend aussi qu’Abd el-Krim, lors de son « exil au Caire après 1947, est devenu un frère musulman » (NOUVEL OBS). C’est un lien direct que Vermeren établit entre le trafic du cannabis dans le Rif, la migration et le terrorisme. En travaillant sur cette thématique depuis 2004 et grâce à des terrains réguliers ainsi que des rencontres avec des anciens trafiquants, des cultivateurs et des intermédiaires, j’ai appris que, dans ce milieu, il est difficile de parler d’un réseau au sens propre du terme. Les réseaux du cannabis sont fragmentés, parfois avec des connexions limitées ; ces réseaux se divisent entre producteurs, intermédiaires, transporteurs et acheteurs : le lien n’est jamais permanent. Tous dans ce milieu, au Maroc en tout cas et même en France, font du « beznass », trafiquent, et en même temps, sont des informateurs de la police, de la gendarmerie. Je reprends ici une citation d’un ancien détenu pour trafic international de cannabis qui m’a révélé que : «  dans ce métier tu ne fais confiance à personne, car on est tous des informateurs, je te vends la marchandise, et j’appelle mes contacts chez le makhzen, il n’y a que de cette manière que tu peux rester le plus longtemps possible. Tu choisis, soit c’est toi la victime, soit ce sont les autres ». Mais Vermeren, n’ayant jamais fait de terrain et vraisemblablement n’ayant jamais mis les pieds dans le Rif, compare le Rif à un État narcotrafiquant, qui vit dans l’indépendance, dans lequel les trafiquants gèrent ce territoire en parfaite autonomie. Il s’agit plus d’une analyse de science-fiction que d’histoire.

L’économie du cannabis est une économie très fragile. Les acteurs qui l’investissent connaissent très bien cette règle. Toute association avec le monde du terrorisme peut être fatale pour la survie du « beznass ». Si lien il y a, il n’est ni direct, ni calculé de la part de ceux qui sont dans la production, l’intermédiation, le transport, etc. Vermeren confond passé individuel des terroristes (consommation, vente de drogue) et origine ethnique.

Belges avant d’être Rifains

Enfin, Vermeren ne voit pas des Belges d’origine rifaine, il voit des exilés « les Rifains en exil se sont autonomisés progressivement, ont parfois connu une déshérence idéologique ou religieuse, et ont cherché de nouvelles affiliations. L’une d’elles est le salafisme, mais on trouve aussi le chiisme révolutionnaire ou l’islam des Frères musulmans ». J’avoue que c’est la première fois que j’apprends que les Rifains sont en exil en Belgique ! Cette lecture historique sans histoire est fondée sur une ignorance frappante de la part d’un
« spécialiste » du Maroc. Essayer de trouver l’explication de la violence « aveugle » qui tue des centaines de personnes à partir d’une démarche ethnique, est une insulte au progrès que la science a fait depuis des siècles, mais aussi aux Rifains. Je ne pense pas que Hassan II soit responsable, ni du point de vue historique de la violence de certains Belges, car ils sont d’abord des Belges avant d’être d’origine marocaine. De la même manière, je ne pense pas que la famille rifaine et sa composition endogène soient responsables. Le danger de cette analyse nous mène vers une extériorisation des raisons de la radicalisation : ce ne sont plus les Etats et leurs politiques envers les minorités qui sont responsables, mais toujours l’origine sociale et ethnique de « l’exilé » suivant notre historien.

Ce n’est pas l’origine rifaine qui est à l’origine de « l’anomie », ce n’est pas « l’exil » qui est à l’origine de la perte des valeurs de ces jeunes rifains, cela n’existe que dans une lecture partielle de l’histoire. Ce sont des jeunes qui ont vécu dans un bricolage identitaire, avec des formes d’appartenance prises dans des tensions entre valeurs de la famille et valeurs d’autrui, identité rêvée et construite, tout d’abord dans la délinquance, puis dans le radicalisme « express ». Cependant, ce radicalisme s’appuie sur le retournement de stigmate et permet de dépasser la figure Arabe-Français ou Arabe-Belge, pour n’avoir enfin qu’une seule identité, celle de « musulman ». Ce n’est pas une lecture holistique et déterministe de la fonction de l’origine qui va élucider cette question. À partir d’une approche culturaliste et déterministe, Vermeren explique ces actes de violence à partir des supposées origines ethniques/rifaines des terroristes. Le rôle de l’historien n’est pas de prendre la catégorie analytique la plus médiatisée, celle fondée sur l’origine, pour expliquer le terrorisme et son histoire.

[1Mouliéras A., 1899, Le Maroc inconnu. Exploration du Rif, t I. Paris, p. 132.

[2Reynaud C., 1910, Une famille, un village, un marché dans le Rif. Le musée social n°10 : mémoire et documents. Paris, p. 317.

Contre-attaqueR

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