Tribune

Lettre ouverte à Serge Grouard : « votre guerre civile n’aura pas lieu »


Page Facebook Serge Grouard

Après son appel aux Etats généraux, lancé sur Facebook, le député du Loiret, Les Républicains, souhaite de nouveau se faire entendre en s’adressant aux musulmans dans un post intitulé « Lettre aux musulmans de France ». Des jeunes musulmans et musulmanes, étudiants, entrepreneurs, doctorants, ont choisi répondre au paternalisme de l’ancien maire d’Orléans en dénonçant une lettre "incitant à la guerre civile" et "marquée du sceau de la division".

Monsieur Grouard,

Votre lettre ouverte adressée aux français musulmans est marquée du sceau de la division et de l’anti-républicanisme dès sa première ligne. Vous avez décidé de creuser le fossé en employant le « vous » et le « nous » et en incitant, par cette simple mais non moins violente utilisation, à la guerre civile. Vous semblez n’éprouver aucune honte, aucun regret à l’idée d’évoquer un passé sombre ayant fait des millions de morts. Au contraire, vous brandissez l’ignominie et la barbarie des hommes pour en faire une épée de Damoclès surplombant la tête de cinq millions de musulmans. Vous stigmatisez sans gêne depuis plusieurs années, vous êtes coutumier du fait. Conscient de la gravité de vos propos, vous déclarez dès le départ ne pas faire d’amalgame. Monsieur Grouard, préciser que vous ne faites pas d’amalgames ne vous en innocente pas pour autant, loin de là hélas ! Vous semblez oublier un détail d’une importance capitale, un détail qui n’en est en réalité pas un, mais qui est plutôt une donnée pleine et suffisante : si une majorité des musulmans est arrivée en France, il y a de cela cinquante ans, c’est bien la conséquence directe de deux cents ans de colonisation des terres de leurs aïeuls, mais également le résultat d’un appel à la main d’œuvre que l’on a exploitée et que l’on a embarquée pour reconstruire ce que les grandes puissances mondiales ont saccagé à coup de guerres mondiales. Saccager, elles continuent de le faire d’ailleurs. Mais là n’est pas notre sujet. Vous omettez également le fait que les musulmans en France sont issus de tous les milieux culturels et sociaux mais il est toujours rassurant de ne voir l’islam n’appartenir qu’à l’étranger. Au fond, c’est peut-être cela qui vous effraie, la présence de Français assumant pleinement leur citoyenneté et leur religion à la fois. En effet, quoi de plus menaçant pour les esprits statiques ?

Vous évoquez une revendication des français musulmans au droit à la différence. Est-il vraiment nécessaire de rappeler que ce même droit à la différence est précisément ce qui a motivé une de nos plus grandes lois républicaines : la loi 1905. Faut-il vous rappeler que cette loi est venue protéger les pratiques des uns et des autres, plutôt que de les neutraliser ? Quelle est donc votre conception de la fraternité et du vivre ensemble, quand les seuls à en être dignes selon-vous, sont ceux qui vous ressembleraient pleinement ou ceux qui se plieraient à votre vision de la bonne citoyenneté. Le communautarisme monsieur Grouard, c’est bien l’Etat qui a commencé à l’imposer aux uns et aux autres dès lors où il a commencé à entasser des communautés issues de l’immigration dans des banlieues et des cités misérables et délabrées. Le vrai communautarisme monsieur Grouard, c’est de cultiver un élitisme très peu diversifié, pour ne pas dire monocolore, au sein des classes politiques par exemple. L’entre-soi, c’est de considérer que, même après trois générations, des français pleinement français resteront des musulmans aux yeux de beaucoup dont vous faites partie. Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler tout le poids sémantique qui réside dans ce terme de « musulman » que vous prenez un malin plaisir à opposer aux français. Là encore, la culture de la différenciation est bien de votre côté. Mais jusqu’à preuve du contraire, monsieur le député et ancien maire d’Orléans, « musulman » n’est pas une nationalité (ni une insulte d’ailleurs). Il n’y a ni choix à faire, ni conflit d’intérêts. Notre mémoire est bien courte. La dernière fois au cours de l’Histoire où l’on a demandé à un groupe de se faire discret, de choisir entre ses croyances et son pays, la dernière fois où l’on a attribué des bons et des mauvais points à une communauté, cela s’est terminé par un génocide qui devrait pourtant nous avoir marqué au fer. Mais voilà que soixante ans plus tard seulement, à peine le temps de se relever. De nouveau, apparaissent ceux qui cèdent à la tentation de la stigmatisation de l’autre comme réponse à tous leurs maux.

Aussi, il était naturellement inévitable que vous en veniez à cette fameuse question du terrorisme, le buzz n’en serait pas complet. Comment expliquez-vous que ce terrorisme dont vous parlez semble germer en terres européennes ? Vous semblez découvrir avec les attentats de Paris et de Bruxelles ce que certains peuples subissent depuis des années sous les bombes de groupes radicaux, mais également des nôtres. Et si certains enfants perdus de nos républiques s’engouffrent, ce n’est que dans la brèche que nous avons ouverte à coup de politiques extérieures irresponsables et que nous entretenons chaque jour avec des discours binaires et violents comme celui que vous, les terroristes en costumes, tenez ouvertement. D’une "guerre contre la terreur" qui est devenue une guerre de la terreur. De terroristes en costards cravates qui se sont accaparés le monopole de la violence et de la terreur légitime. Ces mêmes terroristes qui alimentent la peur et les conflits mais crient au scandale quand les répercussions inévitables de leurs guerres en territoires étrangers atteignent leur territoire intime. Oui monsieur Grouard, vous devriez savoir que la violence appelle à la violence. Et vous, à votre niveau, vous appelez également à la violence.

Ah la tolérance ! Ce fameux concept vu et revu qui ne veut strictement rien dire. Mais au fond, c’est peut-être cela le vrai problème de la France aujourd’hui. La tolérance, c’est précisément l’éternelle assignation de l’autre à un rôle qui lui est donné. Parce qu’il n’est que toléré, jamais accepté. Et ce sont là deux perspectives bien différentes. Les mosquées ont en effet été tolérées, à tel point que la construction de beaucoup continue jusqu’aujourd’hui à être soit ralentie, soit condamnée. La tolérance, c’est précisément rappeler à l’autre qu’il n’est que citoyen de seconde zone. Vous vous targuez du nombre de mosquées construites en cinq décennies en osant affirmer que nulle nation
« musulmane » ne vous a précédé dans la construction d’autant de lieux de cultes n’appartenant pas à la religion d’Etat. Encore une fois, vous faites preuve d’amnésie historique (ou d’ethnocentrisme) en balayant du revers de la main les nombreux pays arabo-musulmans qui, pendant des siècles, ont été non seulement un domicile pour les populations chrétiennes et juives, mais également un refuge pour ces dernières. Quel mot horrible que ce terme de tolérance ! Vous n’avez rien à tolérer du tout monsieur Grouard, aujourd’hui, tout ce qu’il vous est demandé, c’est d’accepter la pluralité de la France et de faire le deuil de celle qui réside dans un passé fantasmé.

Les discours obscurantistes, il y en a certainement, et personne ne saura le nier. Mais ces discours imbibés de haine et d’intégrisme, nous les retrouvons également au-dehors des lieux de culte. Dans des hémicycles, des plateaux télévisés, et des plateformes virtuelles, ou chez des partis républicains, fussent-ils de gauche ou de droite. La différence entre nous, c’est que nous répondrons toujours présents afin de dénoncer les dérives obscurantistes, de quelques bords soient-elles. Nous ne sélectionnons pas nos indignations et nous ne faisons pas de l’intégrisme l’apanage des uns quand les déclarations scandaleuses s’enchainent des bouches de nos politiques.

Quant à votre féminisme qui s’est soudain révélé, il relève d’un sarcasme certain et éhonté. Il est fort cocasse de remarquer que nos politiques se découvrent des ambitions féministes seulement lorsqu’il s’agit de prendre à parti un groupe. Il est cette fois-ci scandaleux de vous voir parler des droits des femmes en France comme un acquis, alors qu’il n’a jamais été autant remis en question depuis ces dernières années. Entre les caqueteurs de l’assemblée nationale, les 19% de différence salariale entre les hommes et les femmes, les 75% d’hommes au sénat et les 73% d’hommes à l’assemblée, le ministère des droits des femmes qui est soudainement devenu le ministère de « la famille, de l’enfance et des droits des femmes », on aurait aimé vous entendre d’aussi vive voix à ces sujets. Et si réellement la situation des pauvres femmes musulmanes vous intéresse tant, où étiez-vous donc il y a de cela trois ans quand des femmes se sont vues refuser l’accès à la salle de prière principale à la Grande Mosquée de Paris, à coup de violences verbales et physiques ? Visiblement, cela n’entrait pas encore dans vos agendas politiques. Les mouvements féministes ont toujours suscité les convoitises et les opportunismes des politiques, et aujourd’hui encore, vous en êtes la preuve vivante. S’il se trouve dans vos propos soudainement féministes une brindille de sincérité, un atome même, la meilleure chose que vous puissiez offrir à ces femmes que vous ciblez, c’est la paix, ou le droit à la parole. Certainement pas le paternalisme. Ou le néocolonialisme.

Enfin, pour poursuivre dans l’emploi de termes et expressions floues et imprécises, vous clôturez votre lettre avec cette fameuse expression fourretout et fantasmée (décidément, vous semblez passer beaucoup de temps dans vos fantasmes…) : « Le monde musulman ». Ce sacré monde musulman… Coupable de tous nos maux. Encore une fois, vous brillez par votre essentialisme qui fait fi des trois continents sur lesquels s’étendent les pays à fortes communautés musulmanes. Vous essentialisez une religion qui est composée de différentes communautés, elles-mêmes composées de différents groupes. Vous parlez de fractures entre l’occident et le "monde musulman", nous parlerions plutôt de bonne entente, étant donné les légions d’honneur attribuées à certains représentants d’un des pays musulmans "les plus modérés" : l’Arabie Saoudite. Cette fracture, permettez-nous de vous le dire, elle est bien imaginaire aux yeux de nos politiques trafiquants d’armes et de vies. La seule fracture que nous puissions reconnaitre, c’est celle qui se trouve entre ceux qui ont choisi l’humanité pour rassembler, et ceux qui ont choisi l’animosité pour diviser. Vous avez choisi cette dernière, grand bien vous en fasse. Laissez donc au moins ceux qui croient encore à l’acceptation, l’humanisme et le rapprochement, pratiquer leur croyance universelle.

Leila Alaouf : Etudiante en master recherche Littératures postcoloniales et études de genre, militante et co-fondatrice du collectif Femmes dans la Mosquée
Yassine Riffi : Entrepreneur social et conseiller municipal de Villetaneuse
Ibrahim Bechrouri : Doctorant en géopolitique, chercheur invité à l’université de Columbia
Moussab Djerrab : Doctorant en machine learning, vice président de l’association connex’cité

Contre-attaqueR

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