Interview de Marwan Muhammad

« Un certain nombre de programmes de lutte anti-terroriste en Europe se soldent par une stigmatisation accrue des communautés musulmanes. »


Jehan Lazrak-Toub

Journaliste

Les conséquences des attentats de Paris du vendredi 13 novembre affectent dangereusement la montée de l’islamophobie en France. Pour comprendre, interview exclusive avec Marwan Muhammad, conseiller sur le racisme et la xénophobie auprès de l’OSCE, en charge des questions d’islamophobie pour les 57 pays de l’organisation

Suite aux attentats de Paris de vendredi soir, la recrudescence d’actes islamophobes se fait déjà sentir en France. La communauté musulmane en France doit-elle s’attendre à une montée en puissance de l’islamophobie dans les prochaines semaines ?

A chaque attentat, les associations de lutte contre l’islamophobie et les services de police enregistrent une explosion des actes islamophobes. Ce à quoi on assiste durant les derniers jours confirme cet effet. D’une part, certains individus et groupes s’attaquent à des musulman-e-s et à leurs lieux de culte comme une forme de représailles après les attentats, comme si les musulmans étaient de quelque manière que ce soit liés à ces actes terroristes. D’autre part, le débat public donne lieu à des discours politiques et médiatiques stigmatisants, qui renforcent ces amalgames et font des communautés musulmanes des cibles privilégiées de ceux qui, par émotion et par frustration, cherchent des boucs émissaires à ce que vient de vivre le pays. Il en résulte une situation de haute tension, dans laquelle surviennent un grand nombre d’actes racistes et islamophobes.

Avec l’état d’urgence et les mesures d’exception sécuritaire prises en France, de nombreuses perquisitions ont eu lieu de façon très musclées dans les mosquées notamment celle d’Aubervilliers. Pensez-vous qu’il faille craindre une dérive sécuritaire islamophobe de la part des forces de l’ordre ?

Je n’ai même plus à penser mais simplement à constater. Les quinze dernières années, dans ma zone de travail (à savoir les 57 pays qui forment l’OSCE – Amérique du Nord, Asie Centrale et Europe comprises), ont donné lieu à une surenchère sécuritaire, en dotant les Etats et les forces de police de moyens sans précédent, en leur permettant d’investiguer, de surveiller, d’arrêter et de maintenir des citoyens en détention sans toujours rendre compte du travail mené. Et pourtant, il serait difficile de dire aujourd’hui que nous sommes dans un « monde plus sûr ». Cette politique de la peur permanente justifie, dans les faits, une régression des libertés et un manque de transparence dans les enquêtes et actions menées. C’est hélas une dynamique globale et non circonscrite à un Etat en particulier.

Quelle est la typologie aujourd’hui des actes islamophobes recensés ces derniers mois ?

L’immense majorité des actes est perpétrée par des individus isolés ou des groupes de deux/trois individus, agissant rarement de manière coordonnée au service d’un groupe politique, même si, lors des enquêtes, on se rend compte qu’il y a parfois des affiliations idéologiques et des liens avec des groupes d’extrême droite. Le passage à l’acte est le plus souvent spontané. Il se décide dans les dix minutes qui précèdent l’acte, de manière très émotionnelle et rarement préméditée, lorsqu’il vise des individus. Par contre, les attaques contre des cimetières et des lieux de culte font l’objet de plus de préparation. C’est là où, par le biais des enquêtes de police, on peut révéler une action idéologique et politique plus structurée.

Au quotidien, les crimes de haine à l’encontre des musulmans restent numériquement en second plan, comparés aux cas de discriminations et d’insultes, survenant massivement, notamment à l’encontre des femmes portant un foulard, mais rarement déclarés. A titre indicatif, seules 20% des victimes déclarent les actes, que ce soit auprès des associations ou des services de police. Cette proportion est encore plus faible dans des contextes de crise comme celui que nous vivons.

De même, des chercheurs comme Thomas Deltombe parle de construction médiatique de l’islamophobie, en quoi les médias sont responsables de la libération de la parole islamophobe ?

Je pense que l’analyse de Thomas Deltombe, dans son ouvrage « L’Islam Imaginaire » n’a pas pris une ride, huit ans après sa publication. La construction médiatique de l’image des musulmans est l’un des facteurs décisifs dans la manière dont ils sont perçus dans l’opinion publique et donc, logiquement, par leurs concitoyens.

Les musulmans doivent redevenir, y compris dans la parole publique, sujets de leur propre histoire, sans laisser qui que ce soit parler à leur place.

Il y a un décalage majeur, qui met en cause la responsabilité professionnelle de certains médias, entre la réalité de ce que vivent les musulmans et la manière dont ils sont présentés. La quasi-totalité des stéréotypes islamophobes y sont confirmés : l’idée que les femmes musulmanes sont soumises, qu’il existe un lien (direct ou non) entre pratique de l’islam et terrorisme, le questionnement continuel du sentiment d’appartenance des musulmans à la communauté nationale, la mise en scène des musulmans « modérés » et des « extrémistes » comme si l’islam était une substance dangereuse à consommer avec modération. Tout cela contribue à la construction d’un islam fantasmé et anxiogène, qui produit de la distance entre les citoyens et renforce le sentiment de peur et de suspicion qui vient valider les postures islamophobes. Et dans le même temps, la parole des premier-e-s concerné-e-s est totalement confisquée. On fait venir sur les plateaux télévisés des personnes qui sont massivement rejetées par les communautés musulmanes. Beaucoup d’entre eux le vivent comme une insulte et nourrissent, de manière compréhensible, un sentiment de rejet à l’égard des médias de masse.

Pour sortir de cette situation, j’ai organisé une réunion d’experts à Varsovie, en faisant venir des journalistes et des universitaires d’une dizaine de pays différents et travaillant pour des médias variés : AJ+, Reporters Sans Frontières, Canal+, RTL, RT, Université de Georgetown, etc. Sur la base de leurs recommandations, nous allons poursuivre avec les journalistes et en partenariat avec eux, dans chaque pays, un travail de sensibilisation et de formation, sous la forme d’ateliers pour discuter des termes utilisés, des narrations produites et des personnalités invitées en situation d’expertise, lorsqu’il est question de l’islam et des musulmans. Cette situation doit changer et les musulmans doivent redevenir, y compris dans la parole publique, sujets de leur propre histoire, sans laisser qui que ce soit parler à leur place.

Pourquoi les médias s’emparent-ils si peu de la question de l’islamophobie ? Très peu d’actes islamophobes sont relayés ou font l’objet de véritable couverture médiatique ?

Comme je l’ai expliqué, il y a un travail d’éducation à poursuivre auprès des médias et il faut aussi noter que nombre de médias ont, avant les autres, tenté de faire ce travail. Pour la France, Mediapart, Politis, Le Monde Diplomatique, Rue89, Le Monde ont traité, à plusieurs reprises, des actes islamophobes. J’ai personnellement participé à une formation, pour des journalistes de Libération et France Télévision, dédiée à ces questions. A noter également que Slate et Buzzfeed prennent de plus en plus en compte ces sujets. Reste à poursuivre et à développer ce travail, en coopération avec les associations et les journalistes, mais il y a une responsabilité à prendre au niveau des rédactions, afin que les actes islamophobes, anti-Roms, anti-migrants soient traités avec le même sérieux et la même attention que dans les cas d’antisémitisme ou de violence idéologique.

Selon vous, quelle doit-être la réaction de la communauté musulmane et de nos concitoyens en France et en Europe face à cette montée de l’islamophobie ?

Au niveau individuel, il ne faut pas céder, ni à la peur ni à la tristesse, ni au défaitisme. Si l’islamophobie est un système qui construit un problème musulman, il faut refuser d’accepter le siège d’exclusion qui leur est proposé, en continuant à avoir des espoirs, des projets, des idées et à les mettre en œuvre sans jamais se lasser.

L’impact psychologique de l’islamophobie est à mon sens l’un des plus profonds et des plus durables.

Il faut s’en prémunir en refusant la mise à l’écart des musulmans et en continuant à faire vivre une société française plurielle, riche de sa diversité, même lorsque celle-ci se manifeste par des kippas et des hijabs. C’est cette mosaïque de parcours, d’expériences et d’appartenances diverses qui fait la force d’une communauté nationale.

A défaut de le comprendre, nous ne passerons pas à côté de notre histoire, mais à côté de notre présent. Il faut également doter les associations de lutte contre l’islamophobie des moyens dont elles ont besoin, financiers et humains, en renforçant les synergies avec tous les acteurs de terrain. Les mosquées ont ici un rôle important à jouer, car elles sont le point de convergence des communautés musulmanes locales. Les municipalités ne doivent pas être en reste : de la protection des lieux de culte à la formation des fonctionnaires, de la sensibilisation des habitants à la promotion du vivre ensemble, elles sont dans une situation privilégiée pour mener un travail de fond, en coopération avec les associations locales.

L’islamophobie n’est pas le problème des musulmans mais celui de tous, car le drame d’une société qui sombre dans la haine n’est pas dans la violence de ses extrêmes, mais dans le silence de sa majorité.

Enfin, au niveau communautaire musulman et à l’échelle nationale, il est temps de prendre la parole, à la première personne, au singulier comme au pluriel, et de refuser le processus qui viserait à interagir avec les musulmans uniquement sur le mode de l’injonction et du contrôle. Les musulmans doivent être sujets de leur propre récit, tout en participant à la production d’un récit national d’unité dans la diversité, de solidarité face aux injustices, sociales, politiques et économiques qui nous visent tous, indistinctement.

Enfin, il faut s’engager dans les grandes problématiques qui interrogent notre génération : les questions d’éducation, d’environnement, de partage et d’utilisation des ressources, de lutte contre la pauvreté, avec des enjeux internationaux trop souvent hors de portée. Etre audibles sur ce qui fera le monde de demain, tout en étant main dans la main les uns avec les autres, c’est rompre le cycle de production de l’islamophobie et renouer avec tout ce qui fait notre humanité commune. Enfin, il faut rappeler que l’islamophobie n’est pas le problème des musulmans mais celui de tous, car le drame d’une société qui sombre dans la haine n’est pas dans la violence de ses extrêmes, mais dans le silence de sa majorité.

Les organisations de lutte contre les discriminations en France évoque souvent un racisme d’état ? Pensez-vous qu’il y ait une islamophobie venue d’en haut ?

En fonction des pays, l’institutionnalisation des formes de racisme est plus ou moins importante. Par ailleurs, elle ne va pas toujours s’exprimer par les mêmes mécanismes. Quand, dans un pays comme la France, la CNCDH et les associations notent qu’un grand nombre des incidents de discriminations ont lieu dans des services publics, il est légitime de recommander un travail de prévention et de médiation, dans le cadre de la formation des fonctionnaires. C’est par exemple ce que cherche à faire l’Observatoire de la laïcité, par le biais de ses avis et recommandations, sans avoir encore assez d’écho à mon sens.

La gestion des plaintes et déclarations dans les commissariats, ainsi que le sérieux dans les enquêtes, les arrestations et les jugements rendus, sont aussi des indicateurs directs de la qualité (ou non) des réponses apportées aux actes islamophobes. Si, par exemple, sur 100 actes commis, seule une fraction insignifiante aboutit à des arrestations et à des sanctions sévères, on est en droit de poser la question de l’efficacité du système police-justice, dans sa capacité à répondre aux actes racistes et à protéger les citoyens de confession musulmane.

C’est notamment sur cette base que le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a insisté auprès de ses équipes pour que chaque plainte soit correctement enregistrée et traitée comme il se doit par les services de police. J’accorderai une attention particulière à la qualité accrue du recensement des actes, ainsi que les suites données, car il s’agit d’un domaine dans lequel mon équipe à l’OSCE coopère continuellement avec les Etats participants.

A l’échelle européenne, quelle est l’évolution de l’islamophobie en Europe ?

C’est méthodologiquement très compliqué de dégager des tendances, car chaque pays à ses dynamiques politiques, juridiques et sociétales propres. On note une augmentation numérique claire dans les actes islamophobes, de l’ordre de 20 à 30% en fonction des pays, mais une partie de cette augmentation numérique n’est pas due uniquement à une augmentation organique du phénomène, mais aussi à l’amélioration des systèmes d’enregistrement des actes et de soutien aux victimes, ce qui est une bonne nouvelle, en soi, car elle signifie que plus de personnes ont accès au droit et que les pouvoirs publics prennent en compte leur situation. Néanmoins, sur le plan politique et juridique, il y a de lourdes régressions.

Un certain nombre de programmes de lutte anti-terroriste en Europe se soldent par une stigmatisation accrue des communautés musulmanes, à travers un ciblage abusif.

Par ailleurs, les tribunaux, dans un environnement donné, se retrouvent sous tension politique et rendent des décisions qu’il est souvent nécessaire de faire réexaminer par une juridiction supérieure. C’est un très mauvais signal, puisqu’il met en cause l’impartialité des instances juridiques, censées dire le droit et rendre justice aux victimes. Cette question doit faire l’objet d’un travail spécifique, en toute transparence, de la part des ministères de la justice, afin de garantir l’intégrité et l’impartialité de l’accès au droit.

Comment les états gèrent cette montée de l’islamophobie ? Est-elle prise en charge à l’échelle nationale ou européenne ?

De manière très inégale. Certains sont dans le déni le plus total. D’autres se sont dotés de moyens en nette progression. D’autres encore en sont à discriminer les musulmans, les migrants et les Roms, tout en leur expliquant que c’est pour leur propre bien… Les stratégies sont en général nationales, étant donné la spécificité des dynamiques, en lien avec le contexte juridique et politique local. Néanmoins, avec mon équipe, nous nous sommes attachés à faire circuler les bonnes pratiques et à favoriser les synergies.

Par exemple, nous avons organisé des formations et des ateliers où nous avons fait venir des associations d’une quinzaine de pays différents, afin qu’elles puissent se connaître et travailler ensemble. Dans le même temps, nous avons créé des rencontres lors desquelles les associations pouvaient interagir avec leur gouvernement, sous l’égide de l’OSCE, dans un cadre constructif, pour sortir des confrontations politiques habituelles.

Dans mon mandat et lors de mes prises de parole à l’OSCE, j’ai personnellement insisté sur la nature intersectionnelle de l’islamophobie, avec l’espoir que les mobilisations qui visent à l’enrayer puissent interagir avec les dynamiques liées à la discrimination des femmes ou sur une base éthno-culturelle (racisme anti-Roms, xénophobie, négrophobie, etc.). Mais c’est un travail de longue haleine, un enjeu de génération.

Aujourd’hui, au niveau de l’OSCE, quelles sont les actions en cours qui vont être proposés ?

Pour mon premier mandat, j’ai fixé quatre priorités :

-  Mettre en évidence la discrimination des femmes musulmanes dans l’accès à l’éducation et au travail
-  Travailler avec les médias, par le biais de formations et d’ateliers, afin de lutter contre les stéréotypes islamophobes les plus fréquents
-  Améliorer la qualité et la quantité des données, afin de mieux mesurer et qualifier l’islamophobie, comme phénomène
-  Former les associations de lutte contre l’islamophobie et le racisme, tout en leur permettant d’accéder aux instances internationales.

Le nombre de pays qui reconnait l’islamophobie est en nette progression.

Quinze mois après ma prise de fonction, ce sont près d’une centaine d’associations qui ont été formées, dans plus de 20 pays différents. Huit conférences et ateliers ont été organisés dans le cadre de l’OSCE, auxquels ont été conviés les 57 pays de l’organisation. Le nombre de pays qui reconnait l’islamophobie est en nette progression. Le travail avec les médias et l’inclusion des femmes musulmanes font désormais partie des priorités de mon bureau, au même titre que la lutte contre l’antisémitisme et les autres formes de racisme et d’intolérance.

Enfin, nous avons soumis aux Etats un projet de déclaration solennelle, spécifiquement sur le sujet de l’islamophobie et du racisme qui vise les musulmans, qui est en négociation en ce moment même. Il reste encore beaucoup à faire, mais je fais du mieux que je peux, avec les moyens qui sont les miens et en essayant de faire preuve de réalisme.

Propos recueillis par Jehan Lazrak-Toub.

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