Militer : une activité safe ? Pour une critique politique de la notion d’espace safe

Fania Noël /

Fania Noël

Militante afroféministe

Dans les milieux militants, le concept d’espace safe suscite de plus en plus d’intérêt...et de critiques. Nous publions ici une première tribune sur le sujet, proposée par la militante afroféministe Fania Noël.

Être une activiste afroféministe s’inscrivant dans l’anticapitalisme est un exercice à double emploi, notamment en matière de pratiques militantes. Il s’agit d’une part, de défendre ses activités contre les attaques réactionnaires teintées de mépris et de l’autre, de continuer à développer des critiques constructives pour faire avancer nos luttes.
La notion d’espace “safe” ne peut échapper à ces critiques.

Un espace safe, ou espace sécuritaire en bon français, vise à l’élimination de la violence dans les interactions entre les membres ; notamment ceux appartenant à des groupes sociaux marginalisés dans la société. Mais est-ce vraiment possible ?

La violence règne sans ambiguïté, et de manière hégémonique, partout dans la société. Les groupes Facebook, forums ou espaces se définissant ou se voulant “safe”, même avec toutes les dérives libérales, ne peuvent ainsi pas retirer un “droit” à des personnes ayant des propos violents ou oppressifs. Ces derniers vont pouvoir continuer à les exprimer, les entendre, les lire et les partager en ligne, au travail, dans l’institution scolaire, dans les médias, le gouvernement, ou dans la rue.

Ne pas confondre espace affinitaire et militantisme

Deux choses sont souvent confondues : les espaces de partage d’intérêt politique et le militantisme. Mon analyse va paraître assez tranchée pour certain·e·s, mais l’honnêteté intellectuelle force à reconnaître que l’engagement dans certaines pratiques ou styles de vie, ne suffit pas à transformer en militant-e-s. L’exemple le plus parlant et le plus répandu est celui des groupes dits informels affinitaires basés sur la politisation, légions sur internet. Ces groupes n’ont d’“informels” que l’intention de départ, car en réalité des règles implicites très fortes régissent ces groupes : le vocabulaire à utiliser, les personnes qui y sont le plus influentes, les antécédents que certaines personnes peuvent avoir avec d’autres, etc. Les interactions avec des individus partageant une même analyse peut laisser croire à une pratique radicale alors qu’il n’y en réalité aucune action de transformation de l’ordre social.

Dans ces espaces virtuels de partage d’intérêt politique, le “safe” mène à des performances de distinction au mieux irritantes, au pire de dépolitisation et d’immobilisme. L’accès à ces espaces se fait par cooptation, ce qui en soi n’est pas un problème, la politique fonctionnant beaucoup par affinités. Le problème réside dans l’incertitude de l’identité réelle derrière la personne virtuelle. La libre et subjective interprétation des règles du “safe” pose également question. “TW [1]”, interdiction d’utiliser certains termes, de relayer certains contenus…quels choix ? quelles limites ? Être en sécurité est une notion extrêmement personnelle. Dans la plupart de ces groupes, les violences de classes passent, par exemple, comme des lettres à la poste.

Le militantisme est indissociable des collectifs et organisations politiques militantes

Évoluer dans ces espaces virtuels et militer dans des organisations politiques sont deux choses complètement différentes, pas forcément contradictoires ou exclusives, mais différentes. Définissons les collectifs et organisations politiques militantes comme des structures qui sont soit ancrées localement soit construites thématiquement, avec un agenda, des modalités d’actions et une ligne politique.

Le reproche le plus courant qui est fait à ces formes de militantisme c’est qu’elles peuvent exclure des personnes pour des raisons de temps, d’éloignement géographique des centres de mobilisation, de disponibilité mentale ou d’accessibilité, sous toutes ses formes. Dans les faits, ces mêmes questions se posent pour les groupes en ligne qui fonctionnent par cooptation, avec leurs propres jargons, souvent des personnes de même âge, où la maîtrise de l’écrit et des codes des réseaux sociaux est indispensable, etc…

Mais il me semble qu’il est beaucoup plus pertinent de travailler à la transformation des groupes militants “réels” : aménager les heures et lieux de réunion, le tractage, demander un investissement à hauteur de la disponibilité par exemple. Le développement des technologies permet désormais d’avoir l’implication de membres éloignés géographiquement sur un même support d’organisation d’action.

Échapper temporairement à la violence ne suffit pas : il faut s’organiser pour la combattre

Penser l’espace safe est une part importante de la légitimation des groupes luttant contre des oppressions, quelles qu’elles soient d’ailleurs. En plus des attentes en termes de luttes contre les violences systémiques et institutionnelles, la question du safe dans la construction de ces espaces revient souvent, répondant aux besoins de membres qui sont - pour la plupart - passés par d’autres organisations et qui ont dû faire face à la reproduction de mécanismes de domination en interne. La détermination dont font preuve certaines organisations militantes dans leur refus de confronter politiquement les violences racistes, hétéro-patriarcales ou classistes internes ; les injonctions aux “don’t ask, don’t tell” qu’il faut comprendre ainsi “on veut bien de vos forces pour travailler à la mobilisation, faire les petites mains mais en cas de problème, débrouillez-vous”, en plus de refuser la politisation de certaines questions considérées comme minoritaires, ne font que renforcer l’individualisation des questions de violence et poussent littéralement certain-e-s militant-e-s vers la sortie. Comment des collectifs qui sont censés engager un combat qui demande le recrutement, des débats internes et aussi externes, peuvent s’engager à être de tout temps, en tout lieu, un espace safe ? Les mots de bell hooks permettent un rappel salutaire quant à l’objectif d’un mouvement politique.

« Souvent, l’approche liée à l’identité et au style de vie est séduisante car elle crée l’impression d’être engagée dans une pratique. Cependant, au sein de n’importe quel mouvement politique qui vise à transformer radicalement la société, la pratique ne peut pas uniquement se résumer à créer des espaces au sein desquels des personnes supposées radicales expérimenteraient la sécurité et le soutien. Le mouvement féministe pour mettre fin à l’oppression sexiste engage activement ses participantEs dans un combat révolutionnaire. Et un combat, c’est rarement safe et agréable [2]. »

La mise en pratique du concept du safe dans son acception libérale n’est pas gage de défense politique des personnes les plus marginalisées mais de performance de comportement. Ces performances passent par l’utilisation de lexiques qui sont en conformité avec les critères du safe définis par chaque groupe. On assiste ainsi à la constitution d’espaces extrêmement individualisants dont toute l’énergie passe dans le maintien de cette “sécurité” et où quelques chanceux parviennent à créer des liens mais sans forcément produire d’effet sur les luttes. Dans ces espaces, chacun est renvoyé à sa propre démarche d’être safe pour les autres : le discours militant prônant le changement de système est substitué par un discours sur la construction d’îlots d’individualités qui interagissent. On passe du collectif à l’individuel, du macro au micro. Dans le système de l’espace safe, la personne contrevenante est d’ailleurs renvoyée à l’extérieur, “le non safe”.

Le manque de ressources humaines et financières rend très difficile, pour les organisations/collectifs, la création de structures viables et pérennes permettant d’offrir des espaces de soutien, de solidarité et/ou de parole, et de répondre aux besoins immédiats et quotidiens de leurs militants ou usagers. Les espaces safe sont donc importants, et c’est parce qu’ils sont importants qu’ils doivent être à la hauteur. Une critique de la pratique est indispensable pour qu’on puisse l’améliorer et la transformer. Or, la pratique seule de l’espace safe comme horizon politique ne permet pas d’apporter une résolution politique des conflits, condition essentielle pour construire des espaces militants durables et donner l’occasion aux mouvements de libération de proposer des modes d’organisation pensant les altercations internes, leur résolution et la justice transformatrice.

Il faut que l’on soit capable de lutter contre les violences dans nos organisations mais aussi dans la société, et vice versa. Contre cette violence sociale, l’enseignement et la pratique de l’autodéfense collective, physique et intellectuelle sont indispensables. Pour ce faire, il nous faut miser sur la formation, la transmission des savoirs et des pratiques, mais aussi sur leur réinvention et adaptation.

[1Trigger Warning, mots anglais faisant office d’avertissement quant au caractère choquant, dérangeant, problématique d’une image ou d’un texte.

[2bell hooks, dans « Ne suis-je pas une femme », aux éd. Broché.

Contre-attaqueR

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