Les perles de Marianne

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

La rédaction /

La rédaction

Nous proposons ici une chronique de la ligne éditoriale de l’hebdomadaire Marianne, qui opère la jonction entre une gauche qui s’affirme républicaine et les discours les plus réactionnaires, notamment sur les questions liées à l’islam et aux musulman-e-s.

Numéro 1026

Page 36, Daniel Bernard revient sur la plainte en diffamation qu’ont déposée à l’encontre de Jeanette Bougrab et Pascal Bruckner le Parti des Indigènes de la République et les Indivisibles. Ces organisations reprochent aux polémistes de les avoir rendues responsables des attentats de janvier 2015. Pour Marianne, il s’agit d’un « procès politique » : « les communautaristes veulent censurer leurs adversaires ». Ainsi, la liberté d’expression dédouanerait des polémistes de tout travail de justification ; la liberté d’expression autoriserait les personnes – seules celles en accord avec la ligne politique de l’hebdomadaire – à instrumentaliser les morts et les victimes d’attentats pour marquer des points rhétoriques contre des organisations de l’antiracisme politique, sans faire le moindre travail d’argumentation.

Numéro 1025

Dans un éditorial consacré au Conseil d’État et à l’installation de crèches en mairie, Éric Conan refait l’histoire de la laïcité. Il écrit que cette juridiction « n’a de cesse, depuis trente ans, de vider la laïcité de son sens au profit du multiculturalisme » (page 49). Il en veut pour preuve ces décisions dans les années 90 concernant l’exclusion d’élèves portant le voile : « Il a autorisé le voile à l’école, dans un avis au gouvernement en 1989, mais surtout en assumant de transformer les principes de la laïcité pour en faire le cadre de l’expression religieuse dans un arrêt de 1992 désavouant Ali Boumahdi, principal du collège Jean-Jaurès de Montfermeil, qui avait exclu trois jeunes filles voilées intimidant leurs camarades. » Il reprend ainsi la falsification historique qui consiste à faire croire que la loi de 2004 portant interdiction des signes religieux à l’école et visant particulièrement les jeunes musulmanes seraient dans la continuité des grandes lois laïques de la fin du XIXème siècle et du début du XXème.
Or, les décisions du Conseil d’État s’appuient sur ces grandes lois laïques et sur les principes constitutionnels, notamment celui de la liberté de conscience et d’expression. Si le Conseil d’État a annulé l’exclusion en 1992 (voir la décision à ce lien), c’est bien au nom des lois existantes, pas en allant à leur encontre [1]. D’ailleurs, si les principes laïques, et notamment la loi de 1905, avait permis l’exclusion d’élèves au nom de la laïcité, pourquoi s’embêter à rédiger une loi ad hoc en 2004 ?
Fondée sur la falsification judiciaire et historique, la tribune a au moins le mérite de ne pas cacher son orientation islamophobe et sa laïcité à double vitesse puisque Conan écrit des militants catholiques qui se réjouissent de la décision d’autoriser les crèches ’culturelles’ dans les mairies : « ils ne voient pas que la laïcité traditionnelle, arrangement public au sein d’une société de culture chrétienne protégeait plus le catholicisme que cette laïcité d’accommodement à un islam sûr de lui et dominateur. »

Numéro 1024

Dans la rubrique « Notre opinion » (page 4), Renaud Dély évoque un « premier communautarisme », antérieur à « l’émergence du péril fondamentaliste islamiste », le communautarisme «  d’élites égoïstes et nombrilistes », le « narcissime d’une caste avide de profits ». Pourtant, Marianne nous avait habitué-es à désigner cette tendance du nom d’ « universalisme républicain ». Qu’on se rassure, Marianne ne change pas pour autant de ligne éditoriale, puisque l’article se termine par la mention de « légitimes angoisses identitaires » attisées par la vagues migratoires.

Dans sa tribune (page 6), Jacques Julliard commence par s’inquiéter des invectives qui plomberaient les débats sur les causes de la radicalisation et des attentats. Mais c’est pour mieux rentrer dans les invectives. Défendant Gilles Kepel, qui serait pertinent car il suit les intuitions de Michel Houellebecq dans Soumissions, Julliard indique ainsi que : « La grande perversité des dames patronnesses de l’islamo-gauchisme [il serait dommage de ne pas être islamophobe ET sexiste en même temps], c’est d’empêcher la naissance d’un islam compatible avec notre modèle républicain, en prétextant que le problème n’existe pas. » L’islam serait donc en soi incompatible avec la République, il serait un problème et tous ceux qui affirment le contraire, preuves à l’appui, sont des « dames patronnesses ». Julliard nous avait prévenu : il regrette une « véritable hystérisation [les femmes posent vraiment problème à Julliard.] et (...) un risque permanent de stigmatisation morale » quand on débat de l’islam. Et Marianne en est un des premiers responsables.

Page 12, le fondateur du Printemps Républicain Laurent Bouvet commente la victoire de Trump en y voyant le signe que «  les clivages économiques et sociaux ne suffisent pas à expliquer le comportement électoral des classes populaires ». « L’enjeu, c’est clairement l’identité, enchaine-t-il. Toutes ces angoisses remettent en question l’identité de chacun. Tout élément touchant à la politique, à l’actualité ou à la vie quotidienne alimente cet engrenage. » Bouvet rajoute : « Peu importe que ces représentations soient réelles ». La précision est bienvenue. En France, qui contribue à alimenter des représentations identitaires anxiogènes, en relayant des propos ineptes tenus dans le colloque qu’il organise (« Dans le nord de Paris, il y a une ligne de bus où il est difficile de rentrer si on est pas barbu », par exemple) ? Laurent Bouvet.

Page 27, dans le dossier consacré à l’anniversaire des attentats de novembre 2015, Martine Gozlan reprend à son compte la rhétorique des droites extrêmes et de Manuel Valls sur la culture de l’excuse, qui, selon elle, encombrerait les plateaux télés – elle ne justifie évidemment pas cette affirmation hasardeuse. Sans honte, elle exploite la douleur des familles et des proches pour marquer des points contre les penseur-ses et les militant-es avec qui elle est en désaccord. Il y a les gentils, il y a les méchants (les musulman-es / islamistes / salafistes) : c’est ce qu’elle appelle la « pensée claire », euphémisme pour qualifier un discours simpliste.

Page 30, dans le même dossier, une recension du dernier livre de Zineb El Razhoui, est une occasion pour Martine Gozlan d’aligner des mensonges sur l’islamophobie. Elle cite un long passage qui amalgame l’islamophobie à la critique d’une religion. Or la définition de l’islamophobie qu’utilise le CCIF (« l’ensemble des actes de discrimination ou de violence qui visent des institutions ou des individus en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à la religion musulmane ») exclut la critique de la religion. Gozlan réactualise par ailleurs la théorie d’un lobby influençant les médias : « C’est ainsi que sévit, respecté de tous, l’invraisemblable Comité contre l’islamophobie en France (CCIF), qui impose ses avis à la pensée médiatique dominante. ». Complotisme, refus du réel : il faut vraiment aimer le mensonge et être sans honte pour affirmer que le CCIF serait respecté de tous-tes et imposerait ses avis aux médias.

Numéro 1015, page 11

Dans la rubrique « Ce que Marianne en pense », Jack Dion prend la défense de Charlie Hebdo, une nouvelle fois critiquée, et poursuivie en justice, pour un dessin titré « Séisme à l’italienne » jugé insultant pour les victimes. Pour l’auteur, à Charlie Hebdo, la ligne du « graphiquement correct n’existerait pas », le mauvais goût serait la marque de fabrique de l’hebdomadaire satirique. Et Jack Dion d’enchainer : « Chaque semaine, la cohorte des islamistes avérés et leurs idiots utiles guettent à la loupe le dessin validant une dérive ’islamophobe’ désormais considérée comme la preuve d’un racisme avéré, à croire que l’islam est devenu un totem. »
Marianne passe ainsi d’une polémique autour d’une caricature sur une catastrophe naturelle à l’islam sans expliquer cette transition. Et assimile les personnes qui critiquent la ligne éditoriale du magazine aux terroristes responsables du carnage ou aux auteurs de menaces de mort reçues par l’équipe de l’hebdomadaire satirique. Pour Jack Dion, critiquer une caricature de Charlie Hebdo, ce n’est pas exercer sa liberté d’expression, celle qu’il défend uniquement pour les caricaturistes et les personnes en accord avec lui ; c’est être complice du terrorisme musulman. Et il exonère le magazine de tout racisme : pour Marianne, se réjouir de la mort d’un enfant, qui s’est noyé en fuyant la Syrie, sous le prétexte qu’adulte, il serait forcément devenu violeur, car musulman, ce n’est pas raciste.

Numéro 1015, page 11

A la même page, au prétexte d’une tribune de Fharad Khoroskhavar dans le Monde, une brève de Martine Gozlan s’en prend, a à la sociologie. Elle est accusée de mal défendre la laïcité telle que Marianne la conçoit. Là encore, la conception de la liberté d’expression de l’hebdomadaire se trouve prise en défaut, puisque la journaliste regrette qu’on donne la parole à « ceux qui dénoncent les dérives d’un laïcisme frénétique », pour reprendre une expression du New York Times que la journaliste cite. Selon elle, les critiques des mésusages de la laïcité seraient des « ennemis de notre exception française, seul horizon des destins libres dans un pays heureux ». Il faudrait donc les censurer ? Gozlan estime que ces « ennemis de notre exception française » monopolisent la parole depuis trente ans, sans justifier cette assertion que les unes des médias, les discours des politiques et les obsessions des polémistes publiques contredisent. Elle conclut enfin contre Khoroskhavar, qui dénoncent les « féministes éradicatrices » : « Seraient-elles plus dangereuses que les Belphégor qui se ruent sur les policiers avec un coutelas ? ».

Numéro 1015, pages 22-23

Marianne interviewe Brice Couturier. Pour le journaliste de France Culture, un petit groupe minoritaire et occulte de journalistes et de commentateurs exerce un pouvoir de censure et de diversion sur l’ensemble des médias. D’autres appelleraient cela « lobby judéo-maçonnique », ou «  Illuminati », Brice Couturier parle de « parti des médias ». Cette force occulte sèmerait la terreur idéologique dans les rédactions, allumerait des contre-feux pour éviter de parler des vrais sujets : « la vraie menace, ce n’est pas le ’péril fasciste’, c’est la guerre que nous a déclarée le djihadisme international. Elle ne fait que commencer. Et ça, le parti des médias ne veut pas qu’on en parle ». n’hésite pas à asséner l’intéressé. Au passage, Brice Couturier se plaint qu’on puisse exiger d’un journaliste comme lui qu’il vérifie les informations qu’il diffuse.

Numéro 1014, page 13

Intitulée « Vue sur le point Godwin », une brève dénonce le dernier livre des économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg. Ceux-ci « ont franchi un point de non-recours dans l’escalade vers le point Godwin, qui consiste à assimiler tout et n’importe quoi au nazisme ». D’après Marianne, ces auteurs ultra-libéraux compareraient toute théorie qui s’écarterait de leurs principes au programme d’Hitler. Dénoncer de tels usages de l’histoire est en effet urgent. La semaine précédente, Marianne publiait un éditorial de Jacques Julliard qui assimilait toute personne ne partageant pas sa conception de l’islam et de la laïcité à des vichystes collaborationnistes.

Numéro 1014, page 90

Caroline Fourest débute une chronique régulière, « Sans détour », en décrivant la France comme un pays en guerre. Elle reprend l’expression de François Fillon (« concours Lépine des solutions les plus stupides et les plus imbéciles censées lutter contre le terrorisme ») pour s’alarmer de propositions contraires aux droits humains (l’enfermement des « fiché-es S », la construction de murs contre les réfugiés, etc.) et de l’évolution de débats. Elle s’indigne par exemple qu’on puisse « traiter de lâche ou de munichois toute personne osant évoquer la Constitution, la démocratie ou vaguement la raison ». C’était pourtant ce qu’avait fait Jacques Juillard dans le même magazine, une semaine plus tôt, qui, à en croire Fourest, a donc bel et bien participé à un concours Lépine des solutions les plus stupides.
Une colonne plus loin, la polémiste s’en prend à la gauche. Celle-ci ne devrait pas s’occuper de la loi Travail, mais bien de la guerre. « Sans même parler de la gauche pour qui la France n’est pas en guerre, mais qui clame qu’elle l’a bien cherché quand même... En plus d’être indigne, cette gauche-là ne sert qu’à pousser les Français dans les bras de la droite folle et de l’extrême-droite. » Ainsi, donc, les personnes qui replaceraient les attentats dans leur contexte historique et géopolitique, qui rappelleraient que la France, avant de subir des attaques, en a porté, et que ce sont des musulman-es qui paient le plus cette guerre, ces personnes seraient indignes et complices du FN, plus que, par exemple, une majorité socialiste qui a passé quatre mois, au nom de la lutte contre le terrorisme, à faire voter une mesure prônée par le Front national. Et l’essayiste de conclure : « La guerre, c’est trop sérieux pour subir la politique mesquine que nous endurons si souvent en temps de paix. »

[1Concernant les allégations de menaces, la juridiction écrit : « les filles des requérants se sont vu refuser l’accès aux salles de classe et aux cours d’éducation physique, puis ont été définitivement exclues du collège au motif que le port d’un foulard couvrant leur chevelure constituait une violation desdites dispositions ; qu’ainsi, sans qu’il soit établi ni même allégué que les conditions dans lesquelles était porté en l’espèce un foulard qualifié de signe d’appartenance religieuse aient été de nature à conférer au port de ce foulard par les intéressées le caractère d’un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, à porter atteinte à la dignité, à la liberté, à la santé ou à la sécurité des élèves, ou à perturber l’ordre dans l’établissement ou le déroulement des activités d’enseignement, ». On le réécrit : « sans qu’il soit établi ni même allégué ». Eric Conan a-t-il des sources contradictoires prouvant que des menaces auraient été évoquées à l’audience ? Ou invente-t-il ?

Contre-attaqueR

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