Après le rassemblement de soutien pour Théo à Bobigny

Quand la préfecture de police ment, des médias la couvrent


Jerôme Martin

Enseignant et membre du CEAL (Collectif des enseignant·es pour l’abrogation de la loi du 15 mars contre le voile à l’école) Ancien militant d’ Act Up-Paris, blogueur.

Grâce à une mobilisation sur les réseaux sociaux, les manifestant-es de Bobigny ont eu raison du mensonge de la préfecture de police concernant le sauvetage d’une fillette lors du rassemblement de samedi soir. Mais le traitement médiatique de ce sujet prouve une fois de plus à quel point la parole des personnes racisées, notamment mobilisées contre les violences policières, doit s’imposer contre une logique de disqualification.

Samedi 11 février, dans la soirée. La préfecture de police (PP) envoie un communiqué de presse au sujet du rassemblement qui s’est tenu en fin d’après-midi à Bobigny en soutien à Théo. On peut y lire : « Des effectifs de police ont dû intervenir pour porter secours à une jeune enfant se trouvant dans un véhicule en feu. » Le communiqué est massivement relayé par les médias, et de très nombreux articles titrent sur ce sauvetage sans aucune distance critique avec la parole préfectorale.

Le lendemain, vers 9 h 30, sur son compte Twitter, la même préfecture de police « salue le courage du jeune homme qui a sorti, hier, la fillette de la voiture en feu. » Elle maintient que le véhicule était en flammes quand la petite fille s’y trouvait, mais attribue le sauvetage non plus aux policiers, mais bien à un manifestant.

Si la PP est revenue sur sa version, sans expliquer les contradictions entre le communiqué de la veille et le tweet du dimanche, ce n’est pas après avoir été illuminée par un éclair d’honnêteté, mais parce qu’elle n’a pas eu le choix. Dès la sortie de son communiqué, de nombreux témoins se sont exprimés sur les réseaux sociaux pour contredire cette version. On a notamment appris que la voiture n’était pas en feu quand la fillette s’y trouvait (ce que maintiennent pourtant la PP, et de nombreux articles de presse de ce dimanche). De même, aucun policier n’est venu à la rescousse de cette famille.

Dans la nuit, l’un des sauveteurs, Emmanuel Toula, témoigne avec colère du fait que non seulement aucun policier n’était présent, mais qu’il a dû insister pour que les forces de l’ordre acceptent ensuite de prendre en charge l’enfant, le tout dans un brouillard de gaz lacrymogène. Le Bondy Blog diffuse le dimanche matin son interview (voir à ce lien), Libération, dans sa rubrique « Désintox », recense les nombreux témoignages dans un article (voir à ce lien) au titre explicite : « Bobigny : non, la fillette « sauvée des flammes » ne l’a pas été par des policiers ».

C’est bien parce que la vérité a éclaté que la préfecture de police essaie de tourner la page en vantant le courage d’Emmanuel Toula.

Sans les réseaux sociaux, jamais le mensonge de la PP n’aurait pu être révélé aussi vite. Cela confirme leur rôle essentiel, la possibilité qu’ils donnent aux personnes exclues de l’espace médiatique d’imposer leur point de vue, de compenser les effets des inégalités dans l’accès à la parole publique. Même si c’est très souvent, comme c’est le cas ici, dans le cadre de stratégie défensive, en réaction à un mensonge, cela reste indispensable.

S’il faut souligner le rôle de certain-es journalistes dans l’émergence de la vérité, on ne doit pas pour autant oublier le déséquilibre global du traitement médiatique de la parole de la PP d’un côté, et de celle des manifestant-e-s de l’autre. L’analyse de détail de ce sujet ne doit pas laisser penser que ce ne serait qu’un cas isolé. Il s’agit d’un cas particulièrement révélateur d’une logique globale qui tend, dans la plupart des sujets liés à la banlieue ou aux violences policières, à disqualifier la parole des premier-ères concerné-es, et notamment des victimes de ces violences ou de leurs soutiens. Cette logique est elle-même une manifestation du racisme systémique qui traverse la société. Se pencher sur un cas particulier ne doit pas le faire oublier.

Quand Le Parisien s’emmêle

L’évolution des titres de deux articles du Parisien sur le sauvetage de cette fillette illustre particulièrement bien cette inégalité structurellement raciste du traitement de la parole. Samedi soir, le journal, comme la plupart des sites d’information, relaie le communiqué de la PP sans aucune distance critique ni travail de vérification, sous le titre : « Débordement à Bobigny : une fillette de 6 ans sauvée des flammes par des CRS ». Le seul titre, sans conditionnel, sans guillemets signalant un discours non assumé par la rédaction, le montre : pour Le Parisien, la parole de la PP est incontestable.

Le lendemain, alors qu’il est indéniable que la PP a menti, le titre de premier article est discrètement modifié : « Débordement à Bobigny : une fillette de 6 ans sauvée des flammes. » Ni le titre, ni l’article ne portent des mentions qui permettraient de dire que la PP avait tort, et que la rédaction a relayé une information contestable, quelque chose comme « Contrairement à ce que nous affirmions hier », ou « contrairement à ce que la PP a affirmé dans son communiqué et que nous avons relayé sans vérification ». Comme c’est quasi-systématiquement le cas dans de nombreux médias classiques, et surtout à l’AFP, la rédaction ne fait pas d’erratum explicite, corrige discrètement les erreurs, par exemple en donnant la voix à « d’autre versions », et ne fait rien qui pourrait ultérieurement remettre sa parole en doute, ni celle de la PP .

Dans le même temps, ce dimanche matin, Le Parisien sort un nouvel article (voir à ce lien) revenant sur tous les témoignages. Un premier titre indique : « Fillette sauvée des flammes à Bobigny : des témoins contredisent la version officielle. » On est ici dans le traitement attendu la veille, traitement qu’on aurait pu qualifier « d’équilibré », si pendant plusieurs heures, la plupart des médias, dont Le Parisien, n’avait pas présenté la parole de la PP comme incontestable. Et quand la PP salue sur Twitter le courage d’Emmanuel Toula, le titre est à nouveau changé : « Bobigny : c’est un passant qui a sauvé la petite fille piégée dans une voiture. » La boucle est bouclée : Le Parisien n’invalide définitivement la première thèse de la PP que lorsque la PP en donne le feu vert, non quand plusieurs manifestant-e-s la contestaient, dans des témoignages convergents, et avec photos à l’appui.

Une autre manifestation de cette inégalité dans le traitement médiatique de la parole est l’utilisation du mot mensonge quand il est apparu clairement que la PP n’avait pas dit la vérité. Dans la plupart des articles, le terme était utilisé entre guillemets, comme citation des propos d’Emmanuel Toula ou de site d’informations militantes comme Paris-Lutte-Infos. « Sur Twitter, un jeune homme s’est dit scandalisé par le « mensonge » des forces de l’ordre. », écrit par exemple Ouest-France. Même dans l’article de Désintox de Libération, on peut lire que « de nombreux témoignages sont venus immédiatement contredire la version de la préfecture de police, dénonçant les « mensonges » de la police. »

A priori, rien d’anormal dans l’utilisation de ces guillemets pour reprendre les propos d’une personne citée dans un article. Mais le problème est que ces guillemets, qui marquent la distance entre le journaliste et ce qui l’écrit et qui indique au lecteur que le média ne prend pas en charge le discours qui suit, n’a pas été utilisé pour le discours de la Préfecture de police . Le Parisien n’a par exemple pas titré : « Une fillette de 6 ans ’’sauvée des flammes par des CRS’’  » pour indiquer qu’il s’agissait là de la version de l’administration – alors même que Libération l’a fait. Pourquoi des guillemets pour les témoins, et pas pour la préfecture de police, si ce n’est pour signaler qu’une parole doit être prise avec plus de précaution qu’une autre ?

Dès lors, ces guillemets systématiquement mis à « mensonge » en rappellent d’autres. Ceux, récents, à  « viol », dans tous les articles parlant de ce qu’a subi Théo, préparant le terrain à la requalification de l’agression demandée par l’IGPN. Ceux aussi, mis à « attentat » par des médias comme BFMTV, pour parler du massacre par un terroriste blanc de six musulman-e-s dans une mosquée de Québec. Et ceux qui n’ont pas été mis à « agression terroriste » en décembre 2015, pendant les vingt-quatre heures où les médias ont relayé sans aucune précaution l’attaque imaginaire d’un enseignant blanc par un imaginaire Arabe à Aubervilliers.

La Préfecture de police ne se trompe pas...

De fait, la Préfecture de police n’a pas dit la vérité, et cela ne peut être mis sur le compte d’une erreur – ce qui au demeurant, ne serait pas moins grave qu’un mensonge, et n’en mériterait pas moins une enquête poussée pour en comprendre les causes. De fait, la fiction que cette administration a forgée participe à la logique systématiquement mise en place quand la dénonciation des violences policières prend de la force : la mise en avant d’une supposée « violence urbaine » à coup d’images de voitures en feu, renforcée ici par l’innocence en danger ; le caractère banalement héroïque des forces de l’ordre contre l’inconscience des jeunes-des-banlieues. De fait, cette fiction a été démontée grâce à la mobilisation des manifestant-es sur les réseaux sociaux et le professionnalisme d’une poignée de journalistes. De fait, la PP ment une deuxième fois le dimanche matin en affirmant à Libération : « Nous n’avons jamais écrit que les policiers avaient tout fait. Ils sont intervenus dans le cadre de ce sauvetage » ou à l’AFP : « Nous n’avons jamais déclaré que la police avait sorti l’enfant du véhicule », et aucun-e journaliste ne juge bon de leur demander une explication sur la contradiction entre ces propos et le communiqué de la veille où on peut lire : « Des effectifs de police ont dû intervenir pour porter secours à une jeune enfant se trouvant dans un véhicule en feu. »

Refuser de qualifier ce discours de mensonge, laisser ce terme aux seul-es manifestant-es qui ont témoigné, c’est une fois de plus entretenir l’idée que la parole de la préfecture de police, donc de l’État, est intouchable, qu’on ne peut pas la remettre en cause, alors que celle des manifestant-es a sans cesse été traitée avec le recul critique des journalistes et de leurs guillemets. C’est refuser de chercher à expliquer les différences de versions entre le communiqué de la veille et les propos du lendemain, bref d’éclairer les citoyen-ne-s sur ce qui fonde les pratiques de communication de la PP quand elle parle de ce qui se passe en banlieue.

Le Parisien conclut son article du dimanche par cette affirmation : « Cette mobilisation [celle sur les réseaux sociaux] aura finalement permis d’attirer l’attention des médias. Et d’obtenir les explications de la préfecture de police. » Non, la PP n’a pas expliqué pourquoi elle n’avait pas dit la vérité et aucun-e journaliste qui avait relayé sans précaution le communiqué ne semble s’en soucier. Que la PP « mente » sur une manifestation en banlieue, est-ce si grave qu’il ne faille pas enquêter sur les raisons ?

C’est d’ailleurs dans cet article du Parisien qu’on a pu repérer et corriger une énième manifestation de la disqualification systématique de la parole des personnes racisées. Un des premiers témoins à invalider la version de la PP est un élu municipal de Saint-Denis, Madjid Messaoudene. Dans une première version de son article, le journaliste introduit ce témoin comme un internaute « qui se présente comme » un élu Front de gauche. Il lui fallait trente secondes pour vérifier le statut de cette personne. L’exemple d’un autre article rédigé en automne a été diffusé sur Twitter, où le même journaliste cite plusieurs élus non racisés sans cette remise en cause de leur statut, soit qu’il ait pris la peine de le vérifier, soit qu’il n’ait pas jugé bon de remettre en cause leur parole. Le journaliste a vite corrigé le problème quand il le lui a été signalé. Mais s’indigne ensuite qu’on puisse parler d’une manifestation d’un problème global, personnalise le débat en pensant que l’enjeu serait son racisme ou non-racisme individuel, alors qu’il s’agissait de lui faire prendre conscience du caractère systémique de la remise en cause des personnes racisées dans de nombreux médias. Car s’il s’agit bien d’une logique globale et structurelle, comment l’aborder si celles et ceux qui la perpétuent refusent d’en prendre conscience ? La disqualification des personnes racisées par les médias, ce ne devrait pas être le problème des médias ?

Contre-attaqueR

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