« Réduite à un voile, on a voulu me donner une leçon de laïcité »...après 26 ans de service public

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Getty Images - Marie Claire

Après 26 années dédiés à l’assistanat familial, notamment pour le département de la Seine-Saint-Denis, Loubna* a remis sa démission. Elle aurait souhaité une autre fin mais les humiliations de son employeur l’ont progressivement poussée vers la sortie. Dans cette tribune qu’elle nous a proposée, Loubna revient sur le métier d’assistant-e familial-e et les dérives islamophobes de certaines administrations.

Assistante familiale pour le Département de la Seine-Saint-Denis, c’est avec tristesse que je viens de présenter ma démission. Je l’ai fait après avoir été renvoyée de formation pour la seconde fois sur le motif de m’être présentée avec un accessoire désigné comme un « signe religieux ostentatoire ».

Il est ironique que, dans le même temps où je me vois signifier un manquement au respect de la laïcité, les deux derniers enfants que j’ai accueillis se prénommaient Chabbat* et Nazareth*, prénoms évocateurs des deux religions monothéistes pour lesquelles j’ai le plus grand respect.

J’exerce depuis 26 ans mon métier d’assistante familiale, un métier qui m’a fait traverser des situations très difficiles...comme beaucoup de mes collègues. J’y ai appris à être tout à la fois, et à développer de multiples compétences : savoir observer, éduquer, calmer, accompagner, consoler, et même repérer des signes de mal-être.

Dans ce métier, nous sommes parfois insultées par les enfants accueillis, ou accusées par les parents de ces derniers. Parmi les accueils que j’ai réalisés, les plus marquants ont été un frêle nourrisson de 8 mois, né prématuré, qui ne pesait que 6 kg et qui m’a été confié en urgence sans que je ne puisse préparer sa venue. J’étais désemparée : je n’avais ni biberon, ni couches, ni même de vêtement de rechange. En le déshabillant, j’eus la stupeur de découvrir sur son torse une longue cicatrice, stigmate d’une opération du cœur dont l’éducatrice n’avait pas jugé bon de m’informer.
Nouvelle recrue, il m’était très difficile d’exprimer mon mécontentement face à cette rétention d’informations sur les enfants qui nous sont confiés. De plus, à l’époque, j’étais isolée et livrée à moi-même devant cette détresse humaine. Il n’empêche que je n’ai pas mâché mes efforts pour apporter à ce petit tout ce dont il avait besoin. Il grandissait et se développait d’ailleurs très bien. Il avait 17 mois, lorsqu’un dimanche soir, alors qu’il était parti passer le week-end chez sa mère, cette dernière m’appela pour m’avertir de son hospitalisation. Il avait été admis suite à un traumatisme crânien, des brûlures au fer à repasser sur la fesse et de nombreux hématomes. Son pronostic vital était engagé. Je me sentais horriblement coupable à la place de l’institution, alors même que j’avais alerté la circonscription sur des signes de violence. De fait, au retour du domicile de sa mère les week-ends précédents, l’enfant vomissait et présentait des traces sur le corps.
Il a survécu au prix d’une longue hospitalisation que j’ai passée à ses côtés. À sa sortie, il a été mis sous traitement médicamenteux et a dû être suivi en hôpital de jour pendant plusieurs années. Je ne vous dis pas les heures passées chez le psychologue et l’orthophoniste...

Je pourrais aussi vous relater d’autres histoires, telle celle de cette petite fille de 9 ans qui s’est retrouvée chez moi après avoir été exclue d’un foyer. Elle souffrait de troubles du comportement : refus de se laver, d’aller à l’école, et des manifestations de violence à mon égard. En clair, elle refusait l’autorité et le placement. Je me souviens, avec une angoisse mêlée d’une tendre indulgence, ces fois où elle se hissait sur la pointe des pieds, bombait sa poitrine contre moi et me hurlait : "Je vais te frapper....et puis, non, c’est ma mère qui va le faire ! Elle va amener ses copains pour te casser la gueule !"

Pour le meilleur et pour le pire

Il y a eu bien d’autres enfants en grande souffrance. Ces quatre dernières années, par exemple, j’ai accueilli une ado cleptomane, qui séchait l’école, se scarifiait, qui m’insultait parfois et transgressait souvent les règles que je cherchais à établir. J’ai, à maintes reprises, demandé de l’aide mais rien de concret ne m’était proposé. Un soir, je l’ai retrouvée assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre au 4ème étage. Terrifiée, j’ai dû user de psychologie pour la faire redescendre et éviter l’irréparable.

D’autres assfam [1] ont dû vivre bien pire, j’ai une pensée pour elles et leurs familles.

Il faut dire que des moments d’accomplissement professionnel compensent, pour une part, les difficultés que nous affrontons. Je pense, par exemple, à ce jeune mineur isolé de 15 ans qui ne parlait pas un mot de français à son arrivée ici. Aujourd’hui, c’est un homme qui a trouvé son équilibre : aux dernières nouvelles, il est marié et travaille dans la restauration !

Ou encore, cette jeune fille qui était arrivée enceinte chez moi suite à une rupture familiale. Peu de temps après, elle accouchait. Aujourd’hui, elle est stable : mariée et mère de 2 enfants. Elle continue à me rendre visite, comme si j’étais un membre de sa famille.

Ou encore cette autre jeune qui était en errance suite à un conflit avec sa maman et qui est aujourd’hui auxiliaire de puériculture.

Que de souvenirs !

Après 25 années de dévouement dans ma mission, et à quelques mois de ma retraite, je me vois reprocher le port d’un fichu sur la tête. Comprenez mon immense sentiment d’injustice de terminer ma carrière de la sorte, humiliée par le personnel formateur. Je me sens déconsidérée au regard de tout ce que j’ai donné au service public. Être assfam est un métier exigeant et à haut risque car il peut déstabiliser nos cellules familiales, faute de soutien de la part de l’institution....et j’y ai laissé des plumes. Ce métier est usant et comparable à aucun autre du fait que le lieu de travail et de vie se superposent.

Une « crispation croissante » envers les agents musulmans

J’ose une analyse de la situation qui dépasse bien largement mon cas : la grande masse des musulmans de notre pays, dont moi-même, adhèrent pleinement à la loi de 1905. Ce sont ceux qui l’invoquent avec le plus de zèle aujourd’hui qui la dévoient de son sens originel et lui prêtent un esprit répressif. Certains agents disposant d’une autorité hiérarchique sur les assfam ont développé une quasi psychose autour de l’Islam. Il y a de quoi s’inquiéter quand on sait que nous vivons en Seine-Saint-Denis où cette religion est fortement représentée, et que par conséquent, des agents développant une défiance vis-à-vis du public et de leurs collègues dès lors qu’ils sont musulmans est hautement problématique. On parle de la fracture entre les élites politiques et les citoyens. Et bien, le constat est malheureusement identique pour l’administration qui est en décalage avec une population séquano-dyonisienne, bien plus à l’aise avec le multiculturalisme et la diversité de croyances. Si le Département de la Seine-Saint-Denis, un monde en miniature par son caractère cosmopolite, ne regarde pas sa population avec bienveillance, dites-moi....qui le fera ?
Vous le savez bien, sur notre territoire, ce sont les les femmes d’origine maghrébine, qui sont souvent de confession musulmane, qui constituent le gros des recrutements d’assfam. Je sais que certaines s’interdisent de porter le voile, alors que ce serait leur volonté. Elles subissent les intimidations nourries par les discours islamophobes relayés par les médias, le contexte international et les injonctions ou des messages implicites venant du Bureau de l’Accueil Familial (BAF). La peur du licenciement hante ces agents.
Il est incroyable que la hiérarchie du BAF se préoccupe de la tenue vestimentaire des assfam, quand notre secteur croule sous les difficultés, et que notre objectif commun devrait être de garantir les meilleures conditions d’accueil de l’enfance en danger.

J’observe, depuis les évènements tragiques de janvier 2015 qui ont vu disparaître nos compatriotes innocents, une crispation croissante envers l’Islam, et surtout envers les femmes musulmanes. Je sens une profonde confusion chez des agents départementaux qui s’improvisent défenseurs d’une laïcité dans laquelle ils mélangent - dans le plus grand désordre - des éléments de la loi de 1905, leur anti-cléricalisme, leur défense à géométrie variable des droits des femmes, leur aliénation à la thèse du choc des civilisations, leur représentation figée de l’identité française...et peut-être même des résidus du colonialisme.

Réduite à un voile, on a voulu me donner une leçon de laïcité alors que c’est moi qui la fais vivre dans mon foyer. En effet, pour encore quelques semaines, j’accueille une jeune fille chrétienne de nationalité étrangère dont je respecte le culte et les traditions.

Revenir à une laïcité apaisée et respectueuse

Rappelons-nous : la laïcité est un principe de séparation de l’Église et de l’État. L’article 2 de la loi de 1905 stipule que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Sauf qu’un agent n’est ni la République, ni le culte... Je ne suis qu’une simple agent non-titulaire des collectivités territoriales qui cherche à bien accomplir sa mission éducative.

Reprenons nos esprits : si la laïcité est le corollaire du principe d’égalité de traitement des usagers devant le service public, il vous faut savoir que le respect de ce traitement égalitaire ne se mesure pas à un fichu sur la tête ! Cela se mesure au respect d’une posture professionnelle, que j’ai toujours respectée : interrogez les enfants - de toutes croyances - que j’ai accueillis ! De plus, les assfam travaillent à domicile...il est donc difficile que les enfants ignorent nos croyances et convictions religieuses, philosophiques, idéologiques, politiques...même si notre éthique nous oblige à ne pas faire adhérer les enfants à ces convictions. M. Troussel se verrait-il reprocher ses convictions politiques s’il était assfam ?...C’est absurde, à l’évidence.

À l’annonce de l’obtention par le Département du label diversité, j’étais remplie d’espoir pour l’évolution de notre collectivité et je m’attendais alors à ce que le genre d’incident que j’avais vécu ne se reproduise plus. Je me rends compte, face au silence de mon employeur et ayant essuyé la même atteinte à mes droits par des cadres récidivistes, que toute cette démarche de labellisation n’était qu’incantatoire. Pour toutes ces raisons, je maintiens ma démission et je garde un goût amer de ma fin de carrière. J’invite l’administration et le conseil départemental à un examen de conscience au traitement réservé à toutes les assfam en poste et celles qui seront recrutées, ainsi qu’à la direction intolérante qu’ils donnent à notre société...funeste héritage pour notre jeunesse.

*L’auteure souhaitant garder l’anonymat, le prénom a été modifié.

[1Abréviation pour assistant-e familial-e

Contre-attaqueR

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