#LibéRacisme

Sexisme, racisme, islamophobie : la responsabilité d’une rédaction au prisme du cas Le Vaillant


Victoria Pickering - Metro At the Gallery Place/Chinatown station

En réponse à Luc Le Vaillant, Marwan Muhammad, Sihame Assbague, Fateh Kimouche et Jehan Lazrak-Toub interpellent la rédaction du journal Libération sur leur responsabilité éditoriale dans la publication d’un billet clairement sexiste, raciste et islamophobe.

Le 8 décembre 2015, suite au billet de Luc Le Vaillant, nous lancions le hashtag #LibéRacisme. Très largement repris et commenté, il a suscité de vives réactions, certains vomissant le racisme genré de celui que l’on surnomme désormais “le pervers du métro”, d’autres s’inquiétant de voir “jeter en pâture” toute une rédaction alors même que cette tribune serait “l’oeuvre” d’un seul individu. Oui...mais non. Reprenons, dans l’ordre.

Tout part d’un billet sobrement intitulé “La femme voilée du métro”. Cette femme, croisée sur la ligne 4, Luc va en faire l’objet public de ses peurs, de ses fantasmes et de ses pulsions sexuelles. Évidemment, il ne lui adressera pas la parole. Il ne lui demandera pas son avis. Réduite au silence et à l’anonymat, elle devra rester le monstre de sa plume. Celle de qui tout peut être dit, mais jamais par elle-même. Celle qui doit subir, sans broncher, le sexisme et l’islamophobie de mâles blancs qui se sont généreusement proposés pour analyser, penser et interpréter à sa place ses choix de vie.

Lorsqu’on assassine les gens à coup de plume, versent-ils de l’encre en mourant ?

On ne le saura jamais, car pour son salut, on espère qu’elle n’aura pas à recroiser Luc, sa plume lubrique et son racisme “bienveillant”. Et puis, la vérité c’est que le problème est ailleurs :

Pour qu’un texte de cette nature puisse être publié dans Libération, il faut qu’un-e rédacteur en chef le relise. Il faut qu’un-e secrétaire de rédaction le corrige. Il faut qu’un-e directrice de publication l’approuve. Ou pas. Il y a donc une responsabilité éditoriale, entre l’exercice d’auto-thérapie auquel se livre (la science dira un jour pourquoi…) Luc Le Vaillant et sa publication dans un quotidien de “gauche” à grand tirage.

On pourra nous expliquer que « le texte engage l’auteur et non la rédaction », mais cela n’évacue en rien le choix éditorial consenti qui a été fait, en le publiant, sans la moindre désolidarisation spontanée, avant que se déchaîne une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, non plus seulement envers Le Vaillant, mais aussi envers ceux qui offrent audience à ses abjectes paroles.

On pourra nous dire que Luc est un peu le « tonton réactionnaire » auquel il ne faut pas prêter attention, qu’on le sort parfois pour choquer les mœurs, mais avec lequel on se retrouve autour d’une bonne table. Pourtant l’auteur en question est cadre chez Libération, responsable d’une rubrique à part entière, définissant l’identité - et même les identités du journal puisqu’il est en charge des fameux “Portraits” de Libé.

On pourra nous asséner, avec la condescendance usuelle, que nous n’avons rien compris, qu’il s’agit en fait « de la restitution littéraire et ironique de préjugés et d’angoisses qu’il se reproche lui-même », et comme il est vrai, sommes-nous bêtes, qu’à relire le texte à 1000 reprises, on serait presque tentés de voir un exercice autocritique des préjugés islamophobes et sexistes les plus odieux. Sauf qu’en fait pas du tout : tout lecteur pourra constater que l’auteur en a plus contre la « femme voilée du métro » qu’il supplicie que contre ses propres travers racistes, nullement questionnés et tout au plus contenus par la loi qui leur fait limite.

On nous proposera l’argument ontologique, consistant à exonérer « l’ami Vaillant » et Libération de toute forme, même furtive, de racisme, puisque par essence et intrinsèquement, Luc – que sa couardise soit sanctifiée – et ceux qui lui donnent audience, ne peuvent être racistes.

C’est là que le bât blesse. Aucune rédaction, fût-elle de gauche, fût-elle pleine à craquer de journalistes débordant de bonnes intentions, n’échappe à la reproduction des stéréotypes sexistes, racistes et islamophobes. Aucune. Croire qu’une affiliation politique ou un “engagement antiraciste” peuvent vous en prémunir est une grossière erreur.

C’est aussi cela que nous voulions rappeler. La lutte contre le racisme est un combat de chaque instant et il appartient à toutes les sphères de pouvoir, en particulier les médias, de s’en saisir. Exit la facilité qui consiste à agiter l’épouvantail du Front national ou des extrêmes pour éviter de s’interroger sur sa propre participation à un système sexiste, raciste et classiste.

Nous tenions à provoquer cette remise en question, d’autant que ce n’est pas la première fois. Luc Le Vaillant n’en est pas à son premier coup d’éclat islamophobe ou sexiste.

À l’aube du second tour des élections régionales et de périodes politiques qui s’annoncent plus troubles encore, une requête aux “alliés” tels que Libération : faire barrage au Front national c’est bien, faire barrage aux idées dites du Front national, c’est mieux. Y compris si ça implique de faire un brin de ménage dans sa rédaction. Et pour ce type de tâche, les "beurettes sonores et tapageuses" et leurs “soeurs” voilées “désolées et désolantes” ne seront d’aucun secours.

Sihame Assbague, activiste engagée dans la lutte contre les discriminations racistes
Jehan Lazrak-Toub, journaliste
Fateh Kimouche, philosophe et fondateur du site Al-Kanz.org
Marwan Muhammad, auteur et statisticien

Contre-attaqueR

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