Comment la fachosphère crée l’événement

« Shorts de Toulon », retour sur un emballement médiatique

Marine Bequet /

Marine Bequet

Documentaliste

L’emballement médiatique autour de « l’affaire des shorts » de Toulon - qui se révélera être une agression violente et grave, mais n’ayant aucun motif religieux - est-il symptomatique d’une société tellement obsédée par l’Islam qu’elle est prête à lier n’importe quel fait divers avec ?

Pour reprendre l’expression d’un article de Libération revenant sur l’affaire, cet emballement est-il le fruit d’une « hallucination collective » ?
Oui et...non. S’il y a bien une forme d’hallucination collective, faisant dire à l’article de Var Matin à l’origine de l’affaire ce qu’il ne dit pas, l’intox consistant à lier ce fait-divers à un motif religieux n’est pas sortie de nulle part et prend comme point de départ la « fachosphère » (terme désignant les extrêmes-droites sur les internets) [1].

L’article de Var Matin, intitulé « Habillées en short, leurs maris et amis se font passer à tabac », est partagé sur le compte twitter du journal à 9h43 le 6 septembre. L’article, bien qu’inexact sur bien des points (les shorts étant en fait des tenues de sport et, surtout, selon une victime, les vêtements n’étaient pas en cause dans l’agression), il n’est à aucun moment dit que l’agression avait un motif religieux. Sexiste, oui, mais pas religieux.

Fdesouche, un blog d’actualité lié à l’extrême droite, relaie cette information, d’abord sur son blog puis sur son compte Twitter, à 10h18 (il aura 193 partages sur Twitter et 2 874 sur Facebook) [2]. Entre 9h43 et 10h18, l’information de Var Matin n’est que peu relayée sur Twitter. C’est donc bien le partage par une figure importante et influente de la « fachosphère » qui la fait décoller.

Les premiers commentaires sous le tweet de Var Matin, mentionnant tout de suite un lien avec l’Islam (en parlant notamment de burkini), apparaissent à 10h52, donc après le partage par fdesouche. Sur Twitter en général, les agressions de Toulon commencent à être relayées à partir de cet horaire, mais la grande majorité de ces tweets ont pour source le blog de fdesouche (et nonVar Matin), prouvant, encore une fois, que l’emballement autour de cette information part bien de la « fachosphère ».

Si, au tout début, les commentaires accompagnant le partage de l’article mentionnent l’insécurité (thématique chère à l’extrême-droite), le motif religieux supposé n’y est, en revanche, pas encore systématiquement accolé. Cela se fera progressivement, au fur et à mesure de la journée du 6 septembre. L’article de Var Matin, lui, ne change pas : le motif religieux supposé n’apparait toujours pas (et n’apparaitra pas). C’est dans les commentaires accompagnant le partage des articles sur les agressions, que le rapport avec l’Islam se fait. C’est une technique assez simple mais redoutable : la plupart des gens ne vont pas lire l’article proposé en lien et ne vont se fier qu’au commentaire du twittos au dessus, et c’est ce commentaire qui remplacera l’information. Dans le cas de « l’affaire des shorts », il a suffi que quelques personnes avancent l’idée d’un lien avec l’Islam pour que l’ensemble suivent le mouvement et, comme une boule de neige, grossissent et exagèrent ce lien (qui, je le rappelle, n’existe pas).

Durant la journée du 6 septembre, l’information va circuler essentiellement dans la « fachosphère » (même si quelques journalistes la reprennent, ils restent minoritaires). Des responsables Front National locaux relaient l’information, mais elle n’a pas encore les grâces des personnalités importantes du parti, ce qui limite sa propagation. Ce sera chose faite le lendemain, lorsque Marion Maréchal Le Pen tweete : « À #Toulon c’est déjà la charia : porter un short peut vous emmener à l’hôpital ! Soutien à cette famille traumatisée. » Ce tweet est partagé 1 263 fois et scelle officiellement le lien entre les agressions et le motif religieux.

Mais c’est surtout le 8 septembre, avec la tribune de Céline Pina, ex-élue PS et ex du Printemps Républicain, publiée sur le site du Figaro (« La police de la vertu islamiste impose ses normes par la violence » ), et celle de Lydia Guirous, membre du parti Les Républicains, sur le site de Valeurs Actuelles (« Toulon : quand le rideau de fer islamiste tombe sur les femmes de France » ), que l’emballement médiatique se fait, permettant à l’information (et à l’intox l’accompagnant) de sortir des frontières de la « fachosphère ».
Si Céline Pina et Lydia Guirous parlent bien des agressions de Toulon dans leurs tribunes, la lecture qu’elles en donnent reprend celle développée par la fachosphère depuis le 6 septembre. Et tous les commentaires, réactions, éditos suivant ces tribunes vont reprendre cette lecture des faits, jusqu’au moment où des journalistes vont démonter l’intox.

Pour résumer le processus :

1 – La « fachosphère » s’empare d’un fait-divers en lui accolant sa propre lecture des faits (en créant, par la même occasion, une intox)

2 – Des politiques FN relaient l’information (et l’intox)

3 – Des polémistes / éditorialistes / personnalités / politiques reprennent l’information et l’intox créée par la fachosphère

4 – Emballement médiatique

5 – Des journalistes démontent l’intox mais le mal est fait

6 – Retour au premier point

La fachosphère est bien à l’origine de cette intox autour des agressions de Toulon mais son relais hors des frontières de cette dernière, n’a pu se faire que parce qu’elle correspondait aux propres obsessions médiatiques et politiques sur l’Islam.

Il est étonnant de remarquer que le 6 septembre, la fachosphère s’emparait d’un autre fait-divers s’étant déroulé le 30 août dans la même ville de Toulon, et impliquant un homme saoul ayant agressé trois personnes au couteau pour une histoire de cigarette. Le processus était le même que pour l’affaire des shorts : fdesouche a relayé l’information et en moins d’une heure, l’agresseur s’est vu transformer en « un musulman [qui] poignarde trois français de souche » [3]. Ce fait divers (et l’intox qui se formait autour) commençait à faire son chemin, mais au regard du succès des autres agressions à Toulon, il s’est vite essoufflé.

La plupart des intox prenant comme cible l’Islam et les musulan-e-s, et parvenant à sortir des frontières de la fachosphère, partent de faits divers impliquant des femmes. Les exemples ne manquent pas et on pourrait citer, au hasard, l’affaire de la jupe à Gennevilliers ou celle du maillot de bain à Reims.

Peut-être parce qu’il paraît plus respectable de déverser son islamophobie décomplexée, à droite comme à gauche, en se servant d’une égalité femme/homme qui n’est finalement défendue que dans ces cas-là (et qui est vite oubliée quand, par exemple, est rejeté un amendement visant à rendre inéligibles les députés en cas de condamnation pour agressions sexuelles) ?

[1Lire Marine Bequet, « Désinformation et hoax islamophobes par la fachosphère », Contre-attaque(s), 19 novembre 2015

[2Montrant, au passage, que Facebook est encore le réseau social privilégié de la « fachosphère ». Si Twitter est en apparence plus médiatique, Facebook a plus d’audience.

[3Citation venant du blog Horreur islamique.

Contre-attaqueR

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