Sihame Assbague : la révolte en héritage

Widad Ketfi /

Widad Ketfi

Journaliste

Dans le cadre du processus de #LiberAction visant à corriger les erreurs factuelles, les déformations et insinuations douteuses du dernier dossier « antiracisme » de Libération, nous avons décidé de réécrire tous les articles. Le portrait de Sihame Assbague, paru dans le dossier du 4 avril 2016, a ici été retravaillé.

Elle marche partout. Un jour contre les violences policières, un autre contre les actes islamophobes. Ces derniers jours, elle a marché pour dire non au projet de loi El Khomri et multiplié les prises de parole pour condamner la sortie de la ministre Laurence Rossignol. Le tout, sans oublier une présence féroce sur les réseaux sociaux et une grande maîtrise des stratégies de communication. Sihame Assbague, 29 ans, est l’une des figures montantes de ce nouveau militantisme antiraciste. “Un des maillons de la chaîne”, comme elle se définit elle-même, en lien avec plusieurs associations et courants autonomes comme le Collectif Stop le contrôle au faciès, le Collectif contre l’islamophobie en France, le féminisme intersectionnel...
Le personnage clive. Ceux qui la connaissent parlent d’une militante « impliquée sur le terrain, prête à se sacrifier pour les autres et qui décroche toujours son téléphone ». Un de ses proches réagit sourire aux lèvres « ah non, non ! Elle ne décroche que trop rarement son téléphone. Toujours sur 1000 trucs à la fois, faut prier pour l’avoir. » Pour ses nombreux adversaires, Sihame Assbague est « un danger pour la République ». Ils la taxent de communautarisme. Elle lâche un sourire et commente : « Moi, un danger pour la République ? Suis-je bête ! J’oubliais que c’est moi qui passe le plus clair de mon temps à opposer les français les uns aux autres, à développer une rhétorique de la guerre, à précariser les populations les plus fragiles et à fuir nos responsabilités environnementales. »

Humeurs. Sihame Assbague a grandi dans le sud de Paris. Une enfance tranquille autour de ses parents, originaires du Maroc, et de ses quatre frères et sœurs. La jeune fille cartonne à l’école, parle fort et ne mâche pas ses mots. Sa conscience politique naît en 2004. La loi sur la laïcité à l’école est votée : une de ses copines de classe se retrouve dans l’obligation de quitter son voile. Sihame Assbague est « révoltée ». « Tu as beau être jeune, tu comprends rapidement que cette loi vise une partie spécifique de la population. On nous bassinait avec les principes de liberté et d’égalité et puis, soudain, le pouvoir se met à légiférer sur les tenues de tes soeurs », explique-t-elle. C’est l’année de ses premières manifestations.
Dans la foulée, un événement bouscule la France. On est en 2005 et deux jeunes, Zyed Benna et Bouna Traoré, trouvent la mort à Clichy-sous-Bois. Les banlieues se révoltent et le gouvernement décrète l’Eétat d’urgence. A cette époque, Sihame Assbague est en prépa, après avoir décroché un bac littéraire avec mention. Elle se souvient : « Ces deux jeunes qui meurent, ça aurait pu être mes frères, des cousins, des amis : il y a forcément un point d’identification très fort. Et la réaction des médias, les sorties de Nicolas Sarkozy ont alimenté ma colère et ma compréhension des enjeux : cet événement, c’est le point de rupture. » Après des semaines de tension, les banlieues se calment. Sihame Assbague, elle, cherche à comprendre, à analyser. Elle lit des livres sur les processus de discriminations, s’intéresse au mouvement des droits civiques états-unien et ouvre un blog pour partager ses “modestes” réflexions.

Sans relâche. Après avoir obtenu un double diplôme en Sciences Politiques et Lettres Modernes, elle se retrouve chargée de mission à la mairie du XIVe arrondissement de Paris. Elle “prend de l’expérience” et démissionne au bout de trois ans : « Mes idées, mon engagement ne collaient pas avec mon travail...mais ça a été formateur, d’un point de vue professionnel mais aussi politique car c’est là que j’ai compris ce qu’était le racisme de gauche. » Repérée dans le monde militant, elle devient, en 2012, l’une des porte-paroles du Collectif contre le contrôle au faciès. Le début de l’exposition et de “belles rencontres”. En parallèle, elle retrouve l’école : professeure de français dans un lycée classé en Zone d’éducation prioritaire (ZEP), à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Sa « plus belle expérience jusqu’ici » mais le militantisme ronge son temps et son esprit. Elle décide de ne pas renouveler son contrat à l’Éducation Nationale et voyage en Europe, aux États-Unis où des opportunités lui permettent d’« interroger les différentes formes de mobilisation et d’affiner les stratégies ».
Aujourd’hui, Sihame Assbague ne travaille pas. Difficile de savoir si c’est un choix ou une situation subie. « Un peu des deux », précise-t-elle, « c’est pas comme si une boîte allait t’accueillir les bras ouverts après avoir googlé ton nom sur le net et puis, en vrai, ce que l’on fait prend tellement de temps et d’énergie que c’est difficile d’envisager une activité professionnelle à côté. » Elle rebondit sur « le coût conséquent des luttes, d’un point de vue psychologique, moral et financier notamment » ; l’occasion pour elle de rendre hommage à ceux qu’elle appelle « les anciens » et qui « ont perdu leur vie à militer, ont été broyés par le système. » Sa mère la voyait forcément ailleurs, avec un emploi stable et une petite famille. Elle craint surtout pour la sécurité de sa fille. « Même pas peur », lâche Sihame Assbague à chaque reprise. Elle donne et encaisse des coups sans relâche. Au milieu de sa « lutte », la militante surveille son exposition. Elle ne veut pas être « le visage » mais « l’un des visages ». Et lorsqu’on lui demande son objectif, elle répond sans hésiter : « Faire émerger une nouvelle génération de militants politisés pour peser dans le débat d’opinion sans être happés par le système. » Comprendre, Sihame Assbague veut « grand-remplacer l’élite communautariste blanche et bourgeoise, tout en repensant le fonctionnement » des sphères de pouvoir. Marquée par les luttes de l’immigration et des quartiers populaires, elle semble néanmoins avoir appris ses leçons. « Forcément, plus t’avances, plus tu fais des interviews et plus tu t’interroges sur le rôle objectif que tu joues dans la lutte, sur ce que tu apportes mais aussi ce que, consciemment ou inconsciemment, tu occultes. Et ce que tu occultes, par exemple, c’est que d’autres avant toi ont tracé le chemin, certains défrichant le terrain, comme le MIB par exemple, d’autres produisant une matière à penser, comme le PIR. » La militante a d’ailleurs hésité avant de se plier à l’exercice du portrait. « Pas dupe », elle déclare savoir que « l’un des pièges tendus par le pouvoir est la captation de personnalités non-blanches pour légitimer et continuer à asseoir sa domination. C’est un peu la fonction de la “diversité” cosmétique qui consiste à mettre un peu de couleur par-ci par-là sans jamais remettre en cause le système. » Or, Sihame Assbague le répète, ce sont les mécanismes et conséquences du racisme d’État qui sont au cœur de sa lutte.

Certains l’accusent de "racisme anti-Blancs". Tout sourire, elle répond : « C’est quand même fou qu’à chaque fois qu’on essaye de nous organiser par nous-mêmes, pour nous-mêmes, on nous oppose l’argument du “racisme anti-blanc” ! C’est Stokely Carmichael qui rappelait à juste titre que "nous n’avons pas à nous excuser de posséder cette forme de pouvoir collectif, car c’est en tant que groupe que nous sommes opprimés, et non en tant qu’individus” et c’est donc en tant que groupe racialisé que nous devons nous organiser. » Sihame Assbague ne s’excusera pas donc. Elle rappellera simplement que l’autonomie nécessaire à certaines luttes ne doit pas empêcher la création de fronts larges visant à “déradicaliser la classe politique et médiatique de ce pays”.

Contre-attaqueR

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