Vieux fantasmes, nouveaux mensonges

Territoires perdus de la République, le retour

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

Voir en ligne :

A l’occasion de la nouvelle édition des Territoires perdus de la République (1ère édition, septembre 2002), plusieurs médias ont interviewé son coordinateur Georges Bensoussan. Une occasion de revenir sur ce livre.

L’omerta, le silence, c’est ainsi que Les Territoire perdus de la République aurait été accueilli en 2002, selon le coordinateur de l’ouvrage Georges Bensoussan. « Retour sur une omerta », titre même un des articles que Marianne consacre à la nouvelle édition. Rien de moins. Le livre comme les problèmes soulevés par l’ouvrage auraient été tus par des politiques et ces médias si lâches...

Omerta ? On pourrait multiplier les exemples de couvertures d’hebdomadaire, de L’Express au Point, en passant par Le Nouvel Observateur, Marianne ou Valeurs actuelles, concernant l’islam et les banlieues, tout « ce que n’ose pas dire », mais qui est ressassé à longueur de colonnes dans la presse, à longueur de reportages dans les médias. Quant à l’ouvrage il a été salué à sa sortie non seulement par de nombreux journaux, mais par les plus hautes instances de l’Etat. « J’ai été marqué par les témoignages recueillis dans l’ouvrage sur “les territoires perdus de la République” », affirmait le premier ministre Jean-Pierre Raffarin dans son discours du 24 septembre 2003, à l’occasion du 60e anniversaire du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), tandis que le président Jacques Chirac, dans un discours à Valenciennes le 21 octobre, appelait à la « reconquête de ce que l’on a pu appeler les “territoires perdus de la République” » – on était à l’époque, en plein travail de la commission Stasi et cet ouvrage, comme je l’ai montré dans mon livre La République, l’islam et le monde, a joué un rôle décisif dans l’adoption de la loi contre le foulard, y compris par la manipulation par son coordinateur Rémy Schwartz, des témoignages choisis… Ce livre, reconnaissait l’éditeur lui-même à l’époque, a « fait basculer le débat sur la laïcité à l’école » (selon un bandeau qui accompagnait l’ouvrage). Cela aurait-il été possible si personne n’en avait parlé ?

Deux peuples ?

Du Figaro à Marianne, unis une nouvelle fois sur le sujet sur lequel ils tiennent des propos interchangeables, le livre était prémonitoire, et même en dessous de la réalité. Dans deux longs entretiens à Vox Figaro, « Des territoires perdus de la République aux territoires perdus de la nation », accompagnés d’une publication dans le quotidien lui-même le 17 août (Une nouvelle omerta sans doute), Bensoussan n’hésite pas à évoquer la « guerre civile » qui menace notre pays où, selon lui, une partie importante de la jeunesse (« musulmane », cela va sans dire) refuserait, non seulement la République mais aussi la nation menacée dans son être même par tous ces étrangers qui ne reconnaissent pas la grandeur de sa culture.

« Toute une partie de la jeunesse de notre pays se reconnaît de moins en moins dans notre culture. Elle lui devient un code culturel étranger, une langue morte et pas seulement pour des raisons sociales. Nous sommes en train d’assister en France à l’émergence de deux peuples au point que certains évoquent des germes de guerre civile. Dans le cadre de la préparation d’un nouvel ouvrage, j’ai été frappé en écoutant plusieurs de mes interlocuteurs de voir que l’expression « guerre civile », qui aurait fait ricaner il y a dix ans ou surpris il y a cinq ans, est aujourd’hui dans les bouches d’un grand nombre, tant d’élus de terrain, de policiers, de médecins hospitaliers (service des urgences par exemple) ou de banlieue. Le sentiment que deux peuples sont en train de se former, côte à côte, et qui se regardent souvent avec hostilité, ce sentiment-là est aujourd’hui partagé par beaucoup. » Dans les années 1930 déjà, l’extrême droite parlait de tous ceux qui ont « un faux nez français », juifs, italiens, espagnols, qui eux non plus ne comprenaient rien aux valeurs de la République.

Ils ne comprennent que la force

La photo de couverture du livre en dit long, avec ces jeunes gens de « type étranger » représentés en train de brûler des voitures. Sous prétexte d’évoquer la guerre civile, les auteurs appellent en réalité à la guerre civile. Cela ne saurait étonner quand on lit ce que pensent les contributeurs de l’ouvrage. Nous somme engagés dans une guerre, prétendait déjà l’édition de 2002 et il faut reconnaître que les musulmans ne comprennent que la force. C’est « notre » force qui, seule, peut « les » calmer.

Élise Jacquard, enseignante dans un établissement du nord de Paris, témoigne dans Les Territoires perdus de la République, après « la déclaration de guerre du 11 septembre 2001. C’est dans ces termes-là que la chose a été vécue au lycée, le dévergondage [sic !] précédemment observé ayant débouché sur une joie triomphale qui se lisait sur les visages des élèves et s’exprimait dans les comportements. Là, c’était sûr, cette fois ils [notons que ce “ils” fait référence à des élèves en majorité français, mais de confession musulmane] avaient la victoire, et s’ils toléraient encore les professeurs devant eux, c’était dans la perspective des aviateurs américains tombés au Viêt-Nam et promenés au milieu des foules ». Elle ajoute, quelques pages plus loin, après la victoire américaine en Afghanistan, que les élèves, naguère rebelles, sont devenus des républicains convaincus. « Il faut donc admettre que, contrairement
à ce qu’on lit dans les médias, cet écrasement par la force a redonné du lustre à l’Occident, et comment, en tout cas, ce sont les États-Unis qui ont pu dans les classes rendre la dignité aux professeurs abandonnés par l’État français »
. Merci, George W. Bush, d’avoir aidé à rétablir l’ordre dans ces « territoires perdus »… Et d’avoir
évité ainsi un nouveau Munich… Douze ans après, on peut, sans se tromper, affirmer que l’intervention américaine en Irak a fait bien plus pour le développement de « l’islamisme radical » que tous les agents de propagande d’Al-Qaida et de l’organisation de l’Etat islamique (OEI) réunis.

En 2002, l’ouvrage avait répandu l’idée que l’on ne pouvait enseigner la Shoah dans les écoles. Or, à l’époque, la seule étude systématique et approfondie sur ce thème a été effectuée durant trois ans dans l’académie de Créteil (celle qui inclut le 9-3 qui fait si peur), à la demande de l’Institut national de la recherche pédagogique (INRP). Intitulée « Entre mémoire et savoir : l’enseignement de la Shoah et des guerres de colonisation », (lire aussi Benoît Falaize, « Peut-on encore enseigner la Shoah à l’école ? », Le Monde diplomatique, mai 2004) elle met en lumière une réalité bien plus complexe. Si elle ne nie pas l’existence de réflexions ou de comportements inacceptables dans les établissements, elle indique que ceux-ci n’ont rien de systématique et que l’on continue « de pouvoir faire classe (et avec efficacité très souvent) sur la destruction des juifs d’Europe ». Le rapport cite des témoignages de rescapés du génocide qui vont dans les classes pour parler de leur histoire sans que cela pose le moindre problème. Claude Lanzmann, lui-même interviewé récemment par France-Inter ou France-Culture, en témoignait, à la surprise du journaliste.

Comme la réduction de la contestation au seul génocide des juifs pourrait apparaitre un peu faible, voire être taxée de communautaire, Bensoussan, dans la nouvelle édition, affirme que cette interdiction de l’histoire s’étend maintenant aux Croisades, au rôle des Etats-Unis dans le monde, etc. Reproche-t-il aux élèves de contester le contenu de certains cours ? Mais a-t-on le droit d’exprimer une opinion sur la politique américaine ou sur l’histoire des Croisades ? N’est-ce pas le rôle de l’école de la République d’éveiller les consciences ? Il est vrai que depuis les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin Cacher, il règne, chez les défenseurs de la liberté d’expression, une tendance à ne vouloir voir aucune tête qui dépasse. En fait, ce que n’accepte pas Bensoussan c’est qu’on puisse s’interroger sur cette histoire de France dont il faut rappeler qu’elle fut d’abord élaborée par la IIIe République, dans un but de propagande qui avait peu à voir avec l’Histoire.

La réalité sociale de certaines de ces écoles est à peine évoqué dans l’ouvrage, juste pour que les auteurs puissent dire, « on ne néglige pas le problème ». Pourtant, il suffit de mettre les pieds dans certains de ces établissements, dans certains lycées professionnels dont l’écrasante majorité des élèves sont musulmans, et dont l’unique horizon est le chômage pour comprendre que ce ne sont pas quelques cours sur la laïcité qui règleront les problèmes. Si certains élèves ne se sent pas partie prenante de la République c’est peut-être que la République les a, depuis longtemps, rejetés et relégués dans des ghettos. Et qu’il vaut mieux ne pas s’appeler Mohammed ou Fatima quand on cherche un travail.

« Un mot inepte »

On s’en doute, Bensoussan n’aime pas le mot islamophobie, « inepte » selon lui, bien qu’il ait été adopté largement à l’échelle européenne, et par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (lire le rapport publié sur notre site), qui regroupe toutes les associations françaises de défense des droits humains.

« Ainsi du mot "islamophobie", un terme particulièrement inepte en effet qui réintroduit en France la notion de blasphème. On peut s’opposer à la religion, qu’elle soit juive, catholique ou musulmane, sans être raciste. Le combat laïque c’est le refus qu’une religion quelle qu’elle soit prévale sur la loi civile. Ce combat difficile a finalement été gagné en France entre 1880 et 1905. Céder sur ce plan c’est détricoter deux siècles de Révolution française (…) Il nous faut comprendre que le mot islamophobie, forgé par des associations musulmanes, crée à dessein de la confusion pour culpabiliser les tenants du combat républicain. Pour faire entendre, en bref, que ce seraient des racistes à peine dissimulés. En invoquant à contre-emploi le racisme et en usant d’un antiracisme défiguré (…) »

Il ne dit pas, contrairement à Caroline Fourest ,que ce mot a été créé par les mollah iraniens, mais il ment quand il prétend qu’il a été forgé par les associations musulmanes et que, de plus, ce mot serait un refus de critiquer la religion. Certes, on peut discuter de la pertinence de ce terme (comme d’ailleurs de celui d’antisémitisme), mais c’est la réalité qu’il recouvre que Benoussan conteste et que pourtant nombre d’études ont prouvé.

Nostalgie de l’Algérie française

Une dernière remarque, puisque, paraît-il, Bensoussan est historien et qu’il a travaillé sur les juifs dans les pays arabes. Evoquant le décret Crémieux, adopté en septembre 1870, Bensoussan déclare à Figaro-Vox : « En Algérie, le décret Crémieux qui permit aux juifs de devenir Français dès 1870 attise la jalousie des musulmans. En Tunisie et au Maroc, les juifs n’étaient pas français mais leur émancipation par le biais de l’école leur a donné une large avance sur le plan scolaire et social sur la majorité musulmane. »
Le décret Crémieux ne « permit » pas aux juifs d’Algérie de devenir français, il les « obligea », non pas à devenir Français (ils l’étaient comme les musulmans), mais d’accéder à la citoyenneté. La possibilité pour eux d’accéder à la citoyenneté leur avait été offert par Napoléon III à la condition qu’ils abandonnent leur statut personnel (les affaires familiales étaient réglées par des tribunaux religieux), seuls quelques centaines l’avaient fait. Ensuite, la vague antisémite qui frappa l’Algérie après 1870 avait peu à avoir avec les musulmans, mais elle fut d’abord le fait des Européens inquiets de l’accession de ces juifs si étrangers à notre culture à la citoyenneté. Alger fit un accueil triomphal en 1898 à Edouard Drumont auteur de La France juive, et l’élut même député.

Bensoussan, né en Afrique du Nord, est imprégné, comme beaucoup de ces polémistes, d’Eric Zemmour à Elizabeth Levy, par ce Maghreb devenu « une territoire perdu de la République », perte dont il semble pas ne s’être jamais remis. Mais qu’on ne s’y trompe pas, Bensoussan l’affirme, lui et ses auteurs sont « de gauche ». Comme l’étaient les les socialistes français qui « pacifiaient » l’Algérie dans les années 1950.

Contre-attaqueR

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

`