Couverture médiatique des chaînes d’info suite aux attentats de Paris

Trois minutes pour ne rien dire.


Catherine Guilyardi

Journaliste et réalisatrice

Jeanne Menj - Autour du Bataclan le 16 novembre à Paris

Catherine Guilyardi est journaliste et réalisatrice. Suite aux attentats, elle a été sollicitée en tant qu’experte par les chaînes étrangères, notamment anglophones, pour lesquelles elle travaille. Experte de quoi ? Elle se le demande. Elle nous livre le témoignage d’une professionnelle de l’information, émue et gênée par cette hystérie médiatique des chaînes d’information en continu.

Je n’aurais pas dû accepter d’y aller. Je croyais que, cinq jours après, je pourrais dire quelque chose, calmement, qui permettrait à des gens qui ne sont pas en France de comprendre comment nous allons ici. Mais ce show médiatique qui se repaît de coups de feu, de drames et de larmes m’a à nouveau mise en colère, et particulièrement les télévisions étrangères. Tu aurais dû voir l’arrogance de cette assistante de CNN sous sa marquise (sous laquelle tournaient une demi-douzaine de machines) lorsque j’ai demandé si elle travaillait pour la télévision anglaise pour laquelle j’étais venue pour la première fois depuis les attentats, Place de la République. L’Américaine s’est vexée que son identité de star de la télé continue ne m’ait pas sauté aux yeux.

"Heureusement qu’il y a ces terroristes islamistes, sinon il n’y aurait plus de chaînes d’info continue ! "

Mais à République, la succession de barnums qui abritent les caméras du monde entier, ressemble plus à un marché de Noël qu’à une concentration de rédactions. Tous les étalages se ressemblent. Dans ce grand marché de l’information, des « analystes » professionnels passent d’une télé à l’autre et encaissent la rétribution de leur « expertise ». Il y a, parmi eux, des journalistes français anglophones, dont je fais partie depuis une quinzaine d’années, appelés à décrypter l’actualité française. Mais ce matin, je me suis demandée quelle expertise j’avais à leur apporter, à part celle d’être touchée par l’événement. Nous sommes devenus des témoins, légitimés par notre statut de « victimes » aux yeux du téléspectateur. Je n’aurais jamais dû venir. J’ai failli partir quand le présentateur de la télé privée anglaise, enfin identifiée, m’a accueillie, un sourire complice aux lèvres : « Heureusement qu’il y a ces terroristes islamistes, sinon il n’y aurait plus de chaînes d’info continue ! » Voilà une raison de plus de lancer des attaques contre Daesh ! Je ne suis pas partie. Je pensais encore que je pourrais dire quelque chose qui calmerait cette hystérie informative. J’étais invitée avec une autre journaliste française. Avant l’antenne, je lui ai exprimé mon doute sur notre capacité, à nous, journalistes français, d’analyser la situation alors que nous sommes encore sous le coup de l’émotion. Elle m’a répondu fièrement qu’elle avait « l’habitude » et qu’elle passait, d’ailleurs, d’une télé à l’autre depuis vendredi soir.

« Live from Paris »

J’avais très envie de partir mais je me suis convaincue que j’allais apporter une « autre » voix, qui ne nourrirait pas le récit anxiogène dont se délecte l’information continue. Raté. A la première question sur les attaques de Saint Denis - dont je suis soudain devenue une « spécialiste » parce que je vis « là où ça se passe » - je me suis laissée entraîner dans une description empreinte de fascination et de peur de la scène que j’avais vue à l’écran, comme tout le monde. Trop d’émotion. Peut-être aussi répondais-je comme ils le voulaient car ils me payaient pour être là. J’ai bataillé pour sortir de cette rhétorique anxiogène. J’ai pu dire que j’avais lu un papier formidable sur les gens du quartier qui en avaient marre de voir les médias étrangers postés devant la statue à République. Que ces gens voulaient que la vie redevienne normale, que leurs morts et la violence des attentats ne leur soient pas sans cesse rappelés. Mais je n’ai pas réussi à le dire calmement, ni à contrer les propos de l’autre « experte » auto-proclamée qui trouvait normal que des écoles britanniques annulent leurs voyages scolaires en France. J’allais lui objecter qu’il ne servait à rien de nourrir cette peur que nous ressentons tous, que c’était peut être notre rôle à nous, journalistes français, de dire que nous ne sommes pas dans un pays en guerre où la menace est permanente, lorsque le présentateur a rendu l’antenne. Trois minutes pour ne rien dire. Trois minutes inutiles pour comprendre ou donner un sens à ce que nous avons vécu. Puis ma « collègue » a couru sur un nouveau plateau pour confirmer que c’était bien la guerre et qu’ils avaient raison de l’inviter pour le dire et pour justifier de leur présence et de leur couverture en flux continu « Live from Paris ». Quand est-ce qu’on s’arrête pour réfléchir ? Quand est-ce qu’on s’arrête pour ressentir ?

Contre-attaqueR

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