11 décembre à Saint-Denis

La portée d’un meeting pour la paix et contre l’islamophobie


L’équipe de Contre-attaque(s)

Le meeting « Pour une politique de Paix, de Justice et de Dignité », qui s’est déroulé le 11 décembre dernier à Saint-Denis, marque une avancée notable dans l’organisation de la lutte dans un contexte d’état d’urgence. Plus qu’un succès, avec plus de 700 personnes, il est un moment important des mobilisations civiles et citoyennes pour les libertés et la justice.

La salle est comble, plus de 700 personnes s’agglutinent à la Bourse du travail de Saint-Denis. Assis sur les sièges, les escaliers, debout, les yeux rivés sur la scène à l’écoute, prêts à entendre une parole audible presque nulle part ailleurs. Une cohésion se crée dans la salle autour des mots simples mais lourds de sens : Dignité, Justice, Paix...loin des accusations de Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, qui se feront entendre quelques jours plus tard.

À la tribune pour introduire ce début de meeting, Sihame Assbague, activiste et l’une des initiatrices de la Marche de la Diginité du 31 octobre 2015 ; elle distribuera la parole aux différents intervenants. L’invitée d’honneur est Salma Yaqoob, leader du mouvement britannique Stop the war depuis la guerre en Irak (2003). Ovationnée par la salle, elle décline le fameux et non moins controversé #NotInMyName pour dénoncer les crimes de l’Organisation de l’État islamique (OEI) mais aussi les guerres impériales menées par le Royaume-Uni. Elle fustige « l’amnésie publique des crimes réalisés au nom de la démocratie » et explique que « la diabolisation des musulmans et l’islamophobie sont une arme de diversion massive pour cacher les vrais sujets ».

Surtout, elle est ici pour redonner force et dynamisme au mouvement anti-guerre français. « Nous avons construit un mouvement fort contre la guerre avec des gens de tous bords au nom de l’humanité. Nous sommes l’autre puissance du monde. Ne sous-estimez pas votre contribution, sachez qu’ensemble nous pouvons faire la différence », scande-t-elle devant une salle conquise et pleine d’espoir.

Alain Gresh, journaliste spécialiste du Proche-Orient, revient sur la politique extérieure Française et fait le lien avec la géopolitique internationale. « En France, les morts des autres ne comptent pas. En Irak, depuis 2003, il y a eu plus de 200 000 morts. » Il rappelle qu’au cours de cette dernière décennie, « la France est devenue une puissance alliée des politiques guerrières des États-Unis et d’Israël ».

Tariq Ramadan, professeur d’études islamiques contemporaines et islamologue, saisit la parole en développant cette même idée d’un « deux poids, deux mesures » entre les victimes . « La mort d’un arabe, d’un africain ou d’un asiatique vaut moins que "nos" morts (ndrl : un mort occidental ou européen) » Il souhaite aussi renouer avec une mobilisation anti-guerre forte : « Notre mouvement anti-guerre est une minorité. Notre responsabilité politique est d’inverser la tendance. » Il rebondit sur l’impératif de « construire un discours critique sur la question religieuse sans pour autant criminaliser les discours littéralistes ». Il préfère ainsi le concept d’« extrémisme violent » à celui de radicalisation.
Il terminera par une condamnation virulente de la "posture victimaire" et insistera sur la nécessité de créer un « discours plus offensif autour d’une citoyenneté courageuse et de justice sociale ».

Après cette table-ronde sur les guerres, les interventions étrangères et le terrorisme, plusieurs intervenants s’installent pour évoquer les abus autour de l’état d’urgence et l’islamophobie manifeste. Marwan Muhammad, venu spécialement de Varsovie où il occupe la fonction de conseiller auprès de l’OSCE, choisit de jouer avec les mots et avec les rimes. « Je ne suis pas venu vous dire ce qu’est l’islamophobie, vous avez Bac +10 en la matière. Vous la vivez, vous êtes des experts. » Deux jours avant le second tour des élections régionales, il interpelle les politiques : « On nous a vendus la République, maintenant on en veut pour notre argent ! (...)Tant qu’il n’y aura pas de justice pour nous, il n’y aura pas de voix pour vous. » Puis, il en appellera à la conscience collective des citoyens pour agir dès à présent : "Nous ne devons pas être spectateurs de l’islamophobie, nous devons la dénoncer par courriers aux journaux et adhérer au CCIF" Marwan Muhammad terminera son allocution par un long slam, applaudi chaudement par la salle.

Sihame Assbague rebondit en appelant à une réaction dans les urnes. "Faire barrage au FN ne se décrète pas du jour au lendemain ; ça se fait en faisant barrage à ses idées. Vous n’aurez donc pas nos voix, #PasDeJusticePasDeVoix face au "mépris institutionnel, à l’Islamophobie, à la négrophobie, la romophobie..etc. ".

Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, tire à boulets rouges sur l’état d’urgence et ses dérives sécuritaires. "Il a fallu un débat de seulement 48 heures au parlement pour la promulgation de l’état d’urgence, ça me rappelle les années 50 en Algérie." Dans la même veine, Laurence Blisson, du Syndicat de la Magistrature, pointe l’aberration des perquisitions administratives et de l’état d’urgence qui représentent une "suspension de l’état de droit". "Une perquisition doit être liée à un crime ou un délit. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. L’état d’urgence, c’est introduire une logique de suspicion. L’état prend des précautions sur le dos de certains. Même lorsque l’on est mis en examen, on ne pointe pas trois fois par jour comme ceux qui sont assignés à résidence. Aujourd’hui, sur plus de 2000 perquisitions, seulement deux enquêtes anti-terroristes ont été ouvertes." Elle confie son inquiétude pour l’avenir : "Des jours sombres nous attendent avec notamment la possible prolongation de l’état d’urgence, les révisions constitutionnelles, et la déchéance de la nationalité pour les binationaux."

La ferveur se fait sentir dans la salle qui montre son soutien à la dénonciation de l’état d’urgence. Quelques jours plus tard, un appel officiel à « Sortir de l’état d’urgence » sera lancé par une centaine d’organisations dont la LDH et le CCIF.

Ismahane Chouder, du Collectif des Féministes pour l’Égalité, comme une réponse à la tribune sexiste de libération quelques jours auparavant, se mettra debout pour dire non à l’islamophobie. "Dans ce pays, il y a des femmes qui ne sont pas les égales d’autres femmes. Il est venu le temps du courage..."

La soirée touche à sa fin. Deux interventions clôtureront cette table-ronde sur l’état d’urgence. Simon Delafoy est membre de l’association Convergence Citoyenne Ivryenne. Il est venu témoigner de la pression subie par un élu ivryen dont le seul tort est d’avoir expliqué, dans un texte lu lors d’un conseil municipal, que la France n’était pas attaquée pour ce qu’elle est mais ce qu’elle fait Il a été dénoncé par le PS au préfet... C’est au tour de Yasser Louati, porte-parole du CCIF de prendre la parole. Il rappelle "les abus des perquisitions administratives et des drames humains qui se jouent avec des hommes, des femmes et des enfants traumatisés par la brutalité des manœuvres policières." Après l’indignation, les citoyens doivent passer à l’action clame Yasser Louati en invitant le public à soutenir le CCIF. "Nous vivons grâce aux dons, nous dépendons donc de vous pour traiter toutes les affaires qui nous arrivent."
Sihame Assbague saisit cet appel au vol et propose à tous les participants d’utiliser le hashtag #200AdhérentsPourLeCCIF pour relever un défi collectif. Objectif largement dépassé avec près de 245 adhésions en moins de trois jours.

Le mot de la fin revient à Omar Slaouti, militant de longue date notamment au sein du Collectif Ali Ziri. Seul sur scène, debout, dans un discours clamé avec émotion, il reprend les thématiques évoquées durant le meeting. "Tous les jours en Syrie, il y a un Bataclan qui meurt ! (...) Le permis de tuer est légiféré par l’état d’urgence ! (...)Les discriminations sont un fléau pour le pays !" Sa prise de parole mêlant savamment humour et appel à la mobilisation se terminera par une belle standing ovation de la salle. Résonnent encore les cris d’"Omar président" !

Contre-attaqueR

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

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