« ABC de la laïcité »

Une distorsion de la lettre et de l’esprit de la loi de 1905

Alain Gresh /

Alain Gresh

Journaliste, auteur de La République, l’islam et le monde, Fayard.

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En cette journée du 9 décembre où toutes les écoles célébreront la journée de la laïcité, Alain Gresh propose de revenir sur un livre controversé l’ABC de la laïcité. Il ne manque pas d’ouvrages pour tenter d’expliquer la laïcité . Mais, le plus souvent, ils en déforment le sens.

Ils se sont contentés de donner leur caution à l’ouvrage, quelques lignes chacun pour définir leur conception de la laïcité. Mais la liste de ces contributeurs est significative. La plupart sont engagés depuis de longues années dans un combat pour imposer une vision de la laïcité qui la transforme en une arme contre les musulmans, en un mot, ils sont islamophobes.

Rémy Schwartz, Caroline Fourest, Henri Pena Ruiz, Jean Glavany, Catherine Kintzler, autant de noms qui indiquent que L’ABC de la laïcité n’est pas à un livre sur LA laïcité, mais une interprétation de celle-ci contraire, en réalité, aux lois laïques, à leur lettre et à leur esprit, à l’héritage d’Aristide Briand et de Jean Jaurès. On trouvera donc ici, non les principes fondamentaux des lois laïques en France telles qu’elles ont été définies par l’histoire et les combats dans notre pays, notamment dans les années 1880 (sur l’enseignement) et en 1905, mais une philosophie, une interprétation qui est contestée fort heureusement par de nombreuses personnalités laïques.

Selon les auteurs, la laïcité ne serait pas une « exception française ». Mais ils sont bien incapables, et pour cause, de dire où elle est acceptée ailleurs. Les autres pays qui se proclament laïcs, comme la Belgique – où les prêtres et autres serviteurs de la foi sont payés par l’Etat – ou la Turquie – où il existe un ministère des cultes – ne répondent pas aux critères des auteurs. Il aurait été intéressant pourtant d’étudier comment et sous quelle forme s’est opérée, dans chaque pays, notamment en Europe, une séparation entre les Eglises et l’Etat. On peut regretter que, au Royaume-Uni, la reine, cheffe de l’Etat soit aussi la cheffe de l’Eglise anglicane, et préférer le modèle français, mais, concrètement, en quoi cela affecte-t-il la société ? On retrouve dans le livre cette arrogance bien française qui veut que « nous » soyons les seuls à définir « la bonne conception de la laïcité », que nous sommes prêts à « l’offrir » au monde – qui n’en a rien à faire. Moins la France pèse dans le monde, plus « nous » montons sur nos ergots pour pousser de retentissants cocoricos.

La laïcité comme étendard de l’égalité

On retrouve dans l’ouvrage cette confusion sur la laïcité qui voudrait qu’elle garantisse l’égalité des hommes et des femmes. Si la laïcité présente dans la Constitution de 1946, garantissait cette égalité, comment expliquer que la plus haute instance démocratique, le parlement, compte moins de 30 % de femmes, que l’écrasante majorité des présidents de conseils départementaux et régionaux soient des hommes, qu’à travail égal le salaire ne soit toujours pas égal ? Et faut-il rappeler que la loi de 1905 a été adoptée par un parlement d’hommes et que les femmes n’ont eu le droit d’ouvrir un compte bancaire sans l’accord de leur mari qu’en 1965 ? L’égalité homme-femme est un principe fondamental, mais qui ne mobilise ces auteurs que quand il s’agit de parler des femmes musulmanes.

Une remarque sur la persistance en France du financement de l’école privée. Les auteurs regrettent, et on les comprend, la loi Debré de 1959 qui permet de maintenir les subventions à l’école dite libre. Mais ils oublient de dire que la gauche a, depuis au moins 30 ans renoncé à ce combat et qu’il n’est brandi, comme dans l’ouvrage, que pour mettre en question l’émergence d’un enseignement privé musulman. En France d’ailleurs, l’enseignement privé n’est pas, pour l’essentiel, un instrument de l’Eglise catholique, mais un système de classe où se retrouvent des élèves de toutes confessions, issus des milieux privilégiés, y compris des cadres de la gauche « laïque », qui ne désirent pas que leurs enfants fréquentent « la racaille ».

A la source de la loi de 1905

L’article 12 de la charte de la laïcité du ministère de l’éducation nationale stipule que « les enseignements sont laïques ». Et Rémy Schwartz, l’ancien rapporteur de la commission Stasi, qui joua un rôle majeur dans la manière dont celle-ci fut « orientée » en sélectionnant les « témoignages du terrain » qui allaient tous dans le même sens, celui des Territoires perdus de la République, affirme que les programmes d’enseignement sont « neutres et objectifs ». Ils « ne peuvent être remis en cause au nom des convictions personnelles des usagers ». Les programmes d’histoire « neutres et objectifs » ? Je ne sais pas très bien dans quelle école Rémy Schwartz a fait ses études, mais que ce soit sur la guerre d’Espagne ou la révolution soviétique, sur la décolonisation ou sur la guerre d’Algérie, qui peut prétendre que les programmes étaient « neutres » dans les années 1970 ou 1980 ? Qui peut prétendre qu’un professeur fait les mêmes cours d’histoire quelles que soient ses convictions ? N’aurait-on pas le droit de les contester ?

Il règne, depuis les attentats contre Charlie-Hebdo et le magasin cacher de janvier 2015, une curieuse atmosphère : au nom de la liberté d’expression, on veut contester aux élèves (et à d’autres) le droit de s’interroger, parfois de manière provocatrice comme souvent les adolescents, on criminalise même leurs opinions, on les dénonce à la police. L’intolérance n’est pas du côté que l’on pense.

Les auteurs critiquent tous les adjectifs accolés par certains à la laïcité : « ouverte »,
« inclusive », « tolérante ». Ils ont raison. La laïcité telle que la définissent les lois sur l’enseignement de 1882-1886 et la loi de 1905 n’a pas besoin d’être amendée. Il faut en appliquer l’esprit et la lettre. Elle concerne l’Etat et ses fonctionnaires, non les usagers du service public. Or ce que ce livre veut nous faire avaler, c’est un changement de l’esprit même des lois, l’esprit de Jean Jaurès et d’Aristide Briand.

L’esprit de la loi c’est Jules Ferry écrivant le 17 novembre 1883 aux instituteurs : « Si parfois vous étiez embarrassés pour savoir jusqu’où il est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé par ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez vous de le dire ; si non, parlez hardiment. »

L’esprit de la loi c’est le conseil d’Etat qui confirme, après 1905, le droit des processions religieuses dans les rues des villes françaises, dans l’espace public ;

L’esprit de la loi, ce sont les plus hautes instances de l’Etat qui, en 1926 inauguraient la grande Mosquée de Paris financée par l’Etat le la ville de Paris.

Contre-attaqueR

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