Violences policières : « porter plainte chez ton agresseur, c’est particulier...mais il ne faut pas laisser passer » »


La rédaction

Nous publions un témoignage qui nous a été adressé par Yassin E. Victime de plusieurs abus policiers, il tenait à livrer son récit et à inviter ceux qui subissent les mêmes violences à filmer, raconter, et agir.

Les interactions avec la police que l’on peut avoir dans sa vie sont tristement banales en termes de violence et d’humiliation quand on s’appelle Yassin, qu’on vit et étudie dans le 93. Comme d’autres, j’en ai vécues des dizaines. Mais parmi toutes ces altercations, une m’a particulièrement marqué.

C’était il y a 4 ans, j’étais encore étudiant à l’Université Paris 8 et habitais à Stains. Ce soir-là, en sortant du métro Saint-Denis Université, au lieu de prendre comme à l’habitude le bus, j’ai choisi de marcher parce que j’avais entendu des bruits venant de la Cité Salvador Allende. Ces bruits, je ne les connaissais que trop bien : cris et tirs de flashball. Avant même d’y être arrivé, je savais ce qu’il en était. À proximité de la cité, je vois que la police tire, presque à bout portant, sur les jeunes du quartier. Déjà sensibilisé à l’époque sur l’importance de filmer les interpellations policières, j’utilise mon appareil photo, prends quelques images et me mets à filmer. Il n’a pas fallu 2 minutes avant qu’un des policiers de la BAC se mette à crier à ses collègues « il est en train de filmer, il est en train de filmer ».

Trois baqueux se mettent alors à courir vers moi, me tamponnent et me font tomber à terre. J’ai le réflexe de me couvrir le visage avec mes bras et mes mains. S’ensuit une dizaine de coups. La seule chose que j’ai pu dire c’est que j’avais le droit de filmer. Un des policiers a répondu tel un cow-boy qu’ici c’est eux « qui font la loi ». Un autre baqueux s’arrête, me lève, fait tomber mon téléphone de ma poche, l‘écrase et le casse (j’ai gardé la carcasse en “souvenir” ). Ils me prennent également mon appareil photo, suppriment les quelques images que j’avais (je n’avais pas eu le temps d’enregistrer la vidéo), prennent la carte mémoire, et au final me laissent partir, affichant la satisfaction d’un travail bien mené. Dans ce genre de situation, t’es presque en mode traumat’...

Je rentre chez moi à pieds, je ne calcule plus rien.

Je n’avais plus de téléphone étant donné qu’il avait été détruit par un des policiers de la Bac donc je ne pouvais même pas en parler à mon entourage. Le lendemain, j’ai donc juste écrit un statut Facebook sur ce qu’il s’était passé. Mon entourage m’a dit d’aller porter plainte mais pareil sur ça, on a tellement banalisé le fait que porter plainte ne servait à rien et que ça n’avait aucune utilité que tu te sens pas forcément chaud pour le faire. Et puis, de toute façon, porter plainte chez ton agresseur c’est particulier. « La police est l’institution de l’illégalité licite [1]. »

Le lendemain, sur le chemin de la fac, j’ai recroisé quelques jeunes qui étaient présents lors de l’intervention de la BAC. Ils me reconnaissent et me demandent si ça va ; s’ensuit une discussion où chacun raconte comment ces mêmes baqueux ont agressé plusieurs d’entre eux, quelques semaines avant.

Ce groupe de parole informel, sur un bout de trottoir va nous permettre d’extérioriser des sentiments tels que la colère face à l’impunité mais aussi une sorte de fierté, entre le renversement du stigmate et une performance sociale. En gros, ils ont voulu nous humilier mais leurs coups ne nous ont pas touchés et leurs insultes non plus. On n’a pas la possibilité de répondre face à la hagra de la police alors on résiste à notre manière. Et être encore là, après ces agressions/contrôles/arrestations, c’est déjà une victoire étant donné que l’on sait tous comment tout ça peut finir.

Être vivant, parler entre nous de “ça”, c’est notre butin de guerre ; un butin très maigre face aux traces que laissent la violence et le rappel constant que l’État veut nous mater, avec sa police, la galère et la précarité.

C’était déjà le cas avant, mais depuis ce jour en particulier, j’ai une méfiance totale à l’encontre des policiers de la BAC. Ils sont imprévisibles, ont un comportement encore plus problématique que les policiers en uniforme. Dès que j’en vois au loin (ils sont repérables très facilement), je me dis juste que j’espère qu’ils ne vont pas contrôler ou agresser des gars du quartier.

Cette banalisation de l’impunité aurait dû me donner envie d’écrire dès ce jour d’avril 2013 ; ne pas porter plainte c’est une chose, mais tous les témoignages et tous ceux qui sont agressés par la police devraient écrire, parler, pour qu’on puisse partager cette parole, pour qu’au moins il y ait une trace dans nos dossiers à nous, dans nos histoires et dans nos récits.

Le déclic pour moi a été la mobilisation pour Adama Traoré (mort à Beaumont, Allah y Rahmo [2]), pour Mehdi (mort à Lyon, Allah y Rahmo), Yassin Aibeche (mort à Marseille, Allah y Rahmo) ou plus récemment pour Théo Luhaka. Les comités qui se sont créés autour de ces drames, en plus de se battre pour les familles, se battent pour nous tous et ont motivé d’autres personnes à parler.

L’éloquence, le courage d’une personne comme Assa Traoré, ça te motive grave, ça donne de la force comme jamais. Les silencieux comme moi ont envie d’en parler pour prévenir les frères et sœurs. Il faut en parler, parler des refus d’enregistrement de dépôt de plainte qui nous démotivent, du harcèlement judiciaire avec les contestations de procédures d’outrage à agent que beaucoup ont essayé de faire et qui amènent à des convocations au tribunal ; des contrôles au faciès répétitifs, des durées illégales de garde à vue au commissariat central jusqu’à des heures tardives, qui te font sortir quand y a plus de métro et qui te font galérer pour rentrer chez toi (ça m’est arrivé et le commissariat central de St-Denis est bien bien loin). Tout ça, ils le savent : les conditions des garde à vue et les mauvais traitements, les insultes humiliantes, racistes et dégradantes qui te visent toi et ta communauté.

Depuis un peu plus d’un an, à travers toutes les agressions et violences policières, il y a souvent un appel à filmer les interpellations dont on est témoin pour éviter le pire : faites-le mais mesurez le risque. Quand vous êtes au milieu du quartier, la police et la BAC n’ont pas le même comportement que lorsqu’elles sont à Chatelet, dans l’hyper-centre des grandes villes ou dans un endroit ou elles comptent préserver son image. Faites donc très attention.

Voilà mon témoignage. J’ai mis du temps à le mettre en public car je pensais (et pense toujours) ne pas avoir la plume pour ça. Il faudrait que dans le milieu militant on accepte que soient publiés et visibilisés des témoignages sans que ça rentre forcément dans la case de l’article carré afin que tous ceux qui ont subi une agression policière, mais qui n’ont pas la plume facile, puissent la raconter. En parler, pour que les ennemis en face ne puissent pas sortir cet argument qui rend malade « ouais mais c’est rare y a quand même plein de bons policiers et ça arrive pas si souvent ». Si, ça arrive très souvent et quand tu grandis et traînes dans un milieu avec majoritairement des Arabes Nord-Africains et des Noirs, c’est un problème récurrent et central. Témoigner, laisser une trace est trop important et je ne m’en rends compte que maintenant. Il faudrait créer une plateforme (ou un observatoire qui inclurait les témoignages) qui permettrait librement de raconter son propre vécu dans le rapport à la violence policière.

Quatre années après ce soir de printemps 2013, je vous livre mon témoignage. Je ne suis pas en retard, j’ai juste percuté l’importance du bail aujourd’hui.

[1Fabien Jobard, Jacques de Maillard, Sociologie de la police : politiques, organisation, réformes, Armand Colin, 2015

[2Trad : Qu’Allah lui fasse miséricorde

Contre-attaqueR

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