Violences à Villiers : les « fake news » du Ministère de l’Intérieur et du Parisien

Sihame Assbague /

Sihame Assbague

Journaliste en mode contre-pouvoir, contre-enquêtes et contre-attaques.

- T’as vu l’article du Parisien ?
- J’ai vu… c’est chaud, carrément ils ont remixé toute l’histoire.

Ce jeudi soir, à la cité des Hautes-Noues, les « récits fantastiques » du quotidien régional étaient sur toutes les lèvres. En cause, un article publié plus tôt dans la journée et livrant une version pour le moins fallacieuse des incidents survenus la veille dans le quartier. Ainsi, d’après Le Parisien, dans la soirée du mercredi 7 mars, « une jeune femme de 25 ans a été touchée à la suite d’un jet de pierres au cours d’un affrontement entre jeunes et policiers ». Un autre blessé est brièvement évoqué : « il s’agit de l’un des jeunes impliqués dans les violences urbaines ». Que s’est-il passé ?

Le journal raconte que pour protéger l’un de leurs amis qui voulait échapper à un contrôle d’identité, « une trentaine d’individus » ont surgi « d’un peu partout ». « À leur tête, un jeune bien connu des fonctionnaires » nous dit Le Parisien, « c’est lui qui harangue ses copains pour qu’ils se battent contre les policiers. » En plein coeur de la cité, « les pierres se mettent à voler sur les forces de l’ordre », écrit le journaliste Denis Courtine, puis des « tirs de flash-ball éclatent ». Pour disperser le regroupement, les policiers tirent également une grenade de désencerclement. C’est dans ce contexte « très tendu » que la jeune femme de 25 ans, habitante du quartier, aurait été touchée par un jet de pierres. Mais bon heureusement, des policiers viennent à son secours… du moins d’après ce que rapporte Le Parisien : « alors que leurs véhicules sont visés par des projectiles, les forces de l’ordre réussissent à interpeller celui qui haranguait ses copains. Pendant ce temps, les autres policiers s’occupent de la jeune femme qui a été blessée. » On notera, dans les lignes qui précèdent, la très subtile - mais perceptible - mise en scène héroïque offerte par le quotidien. Après tout, qui dit « récit fantastique » dit super-héros. Et super-vilains.

Dans ce rôle, et pour reprendre les propos du seul habitant que Le Parisien a jugé opportun d’interviewer, « un groupe d’adolescents qui fait un peu ce qu’il veut dans le quartier ». D’un côté donc, ces « jeunes de quartier » qui auraient semé le désordre et blessé l’une de leurs voisines, de l’autre des policiers qui auraient tout fait pour rétablir l’ordre et protéger la jeune femme blessée.

Le problème, c’est que d’après la victime et les habitants présents au moment des faits, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Les témoignages et images que nous avons recueillis sur place contredisent en tout point la version officielle relayée - non sans complaisance - par le Parisien. Sabrina, la jeune femme de 25 ans blessée ce soir-là, a été touchée par un tir de flash-ball, et non par des cailloux. Ce ne sont pas les policiers qui lui ont porté secours mais deux jeunes du quartier. Enfin, Adama, l’homme qui a été interpellé au cours de la soirée, n’a harangué personne et participé à aucun débordement. Alerté par des habitants du quartier, il était simplement venu s’enquérir de la situation et de l’état de sa fiancée…qui n’est autre que Sabrina.

Retour sur les faits.

Mercredi 7 mars, aux alentours de 20h00, des policiers veulent procéder à un « contrôle de routine » sur un habitant de la cité des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne. Le jeune homme prend la fuite et se réfugie à proximité d’un hall où se trouvent plusieurs de ses amis. La patrouille part à sa poursuite. En voyant des policiers arriver vers eux, le groupe - composé principalement de mineurs vivant dans le quartier - se disperse ; ceux restés sur place sont visés par des tirs de flashball. Les policiers veulent les disperser. « Quand on a vu que ça tirait, on est tous partis en courant, y avait plus personne » raconte Michael*, 17 ans. Les adolescents laissent derrière eux une tablette prêtée par Boubou, l’un de leurs voisins, et une sono. « On a fait le tour du quartier et quand on est revenu tout était cassé. Ils ont détruit la tablette et pris les baffles. » Quand il découvre ça, Boubou, qui n’était pas là au moment des faits, part à la rencontre des policiers pour demander des explications. Il aperçoit la patrouille arriver, se dirige vers elle mais est visé par des tirs de flash-ball. La tension monte d’un cran dans la cité. Les adolescents et les policiers échangent des tirs : cailloux pour les uns, LBD et grenades dispersantes pour les autres.

Sayed, un ancien habitant du quartier, arrive à ce moment : « il devait être 20h50 quand je suis entré dans la cité. Je venais chercher ma femme et mes enfants chez ma mère. Là, je vois une voiture qui arrive en trombe, des policiers qui en sortent hyper rapidement. J’entends des cris, je vois des grenades voler, donc je m’arrête au niveau d’un sens interdit. » Le professeur d’anglais ne peut pas aller plus loin, il doit attendre que la situation s’apaise. En face de lui, il aperçoit la Peugeot 207 bleue de Sabrina arriver à basse allure. La jeune commerciale de 25 ans rentrait chez elle après avoir déposé son fiancé à Noisiel. Encore en état de choc, elle nous a livré sa version des faits. « J’ai déposé Adama et je suis rentrée. En arrivant ici, j’ai cherché une place pour me garer mais j’ai eu du mal à trouver. En avançant à un moment, sur ma gauche, j’ai vu beaucoup de fumée…j’ai pas fait attention et j’ai continué jusqu’au bout de la rue. Là, j’ai vu trois policiers de dos. Je me suis arrêtée un instant, puis au moment où j’ai redémarré, ils se sont retournés… ma vitre a explosé. Mon seul réflexe ça a été de mettre mes mains sur mon visage pour me protéger. J’ai ressenti une grosse douleur sur le côté gauche, j’ai commencé à pleurer, j’ai lâché le volant… »

La scène se déroule sous les yeux de Sayed. C’est le témoin clé de cette séquence. Il a une vision d’ensemble sur ce qu’il se passe : ils voient des jeunes qui courent de l’autre côté de la rue, la voiture de Sabrina en face de lui et les policiers à sa gauche. Il est formel, c’est un tir de flash-ball qui a brisé la vitre de la jeune femme et l’a touchée sur son flanc gauche. « J’ai vu le policier dégainer son arme et la vitre exploser. On a entendu un gros coup. La voiture de Sabrina a avancé un peu puis s’est arrêtée. » Interrogé sur la version officielle relayée par Le Parisien, et en particulier sur l’origine de la blessure de sa voisine, Sayed rétorque « ça n’a aucun sens. Vu la disposition de chacun, le tir n’a pu venir que du côté des policiers. Ça veut dire que même si ça avait effectivement été un jet de pierres, il aurait été tiré par un flic. Mais j’ai vu le policier dégainer son arme et viser. » Après l’utilisation du flah-ball, les policiers remontent dans leur voiture et « disparaissent ». Sabrina et Sayed racontent que ce sont deux jeunes du quartier qui sont venus porter secours à la jeune femme. Ils l’ont sortie de la voiture, l’ont assise par terre et lui ont prodigué les premiers soins. « Je tremblais de fou, j’étais en état de choc et j’avais froid. Ils m’ont réconfortée et m’ont apporté des couvertures. » Des voisins arrivent et viennent soutenir Sabrina. Parmi eux, Alexis Ali, un père de famille qui, ironie du sort, a perdu l’usage d’un oeil en 1998, suite à un tir de flashball. Dans la même cité. Dans la même ville. « Il m’a longtemps tenu la main, il me disait de ne pas m’inquiéter, que tout irait bien. »

De son côté, Sayed appelle les pompiers. Il est exactement 20h57. L’échange dure 3 min 49 : « je leur ai expliqué la situation, je leur ai dit qu’un policier avait tiré… Ils m’ont demandé si j’était formel. J’ai répondu que oui. Ils m’ont posé des questions sur l’état de Sabrina et m’ont dit qu’ils envoyaient quelqu’un. » À 21h03, il appelle Adama, le fiancé de Sabrina. Ce dernier a déjà été alerté par d’autres habitants du quartier, il lui répond donc « je sais, je suis en route ». Contrairement à ce que laisse sous-entendre Le Parisien, Adama n’était pas là au moment des échanges de projectiles entres les jeunes et la police. Il arrive de Noisiel vers 21h15 et se rend directement auprès de sa fiancée.

Au même moment, les agents de la BAC réapparaissent avec des renforts, et notamment ce qui semble être une « brigade anti-émeutes ». Adama est remonté, il crie, il veut comprendre ce qu’il s’est passé. Il se dirige vers une voiture de la police nationale, tape sur la vitre, demande ce qu’ils ont fait à sa femme. Un habitant du quartier l’interpelle, lui indique que ce ne sont pas eux les responsables, mais le véhicule de la BAC située juste derrière. Adama tente d’aller vers eux mais il est visé par plusieurs tirs de flashball. Une balle lui fracture le poignet, il est alors immobilisé et interpellé par les forces l’ordre. Placé en garde à vue, il passera la nuit à l’hôpital Paul d’Egine. « Ce qu’il a fait c’était un acte désespéré plus qu’autre chose » raconte Sayed, « à aucun moment il n’a frappé les policiers ou quoi que ce soit. Il était mains nus, le rapport de force n’était pas le même… Comme tout mari qui aurait vu sa femme allongée par terre, blessée, et en face de lui, la personne responsable de ça, il voulait juste demander des comptes. Et la seule réponse qu’on lui a apportée c’est des coups et une interpellation. Oui, il était énervé mais parce que leur gestion avait été complètement disproportionnée. »

« Oui, c’est moi qui ai tiré… parce que je me faisais caillasser »

Après l’interpellation d’Adama, les policiers se dirigent désormais vers le groupe qui s’est formé autour de Sabrina. La mère de la jeune femme, son frère, des amis et des voisins sont descendus pour la soutenir. « Il ne se passait absolument rien, il n’y avait ni jet de cailloux ni rien mais ils se sont remis à tirer pour nous disperser » explique Sayed. Alexis Ali et lui tentent alors de raisonner les policiers, ils leur expliquent qu’une jeune femme est à terre et qu’ils attendent les secours. La pression redescend légèrement mais est toujours palpable. Un policier essaye d’approcher Sabrina mais la mère de la jeune femme l’en empêche. De même, lorsque les fonctionnaires commencent à examiner l’intérieur du véhicule touché par le flash-ball, ils sont bloqués par des habitants du quartier qui craignent que des éléments cruciaux disparaissent. « Je regrette de ne pas avoir eu le réflexe de les filmer » confie Sayed. Il aurait, en particulier, voulu capter l’aveu de l’agent de la BAC qui a, ce soir-là, reconnu être l’auteur du tir de flash-ball. Selon plusieurs témoignages, après qu’un jeune l’ait pointé du doigt en s’écriant « c’est lui qui a tiré, je le reconnais », le fonctionnaire aurait déclaré « oui, c’est moi qui ai tiré… parce que je me faisais caillasser ». Que d’interrogations donc face à la version mise en avant par Le Parisien.

Les pompiers sont arrivés entre 30 et 45 min après l’appel passé par Sayed. Ils ont rapidement pris Sabrina en charge et l’ont amenée à l’hôpital où elle a subi une série d’examens. Si elle ne gardera a priori aucune séquelle physique de cette soirée, la jeune femme était encore sous le choc des heures après les faits. « Je n’ai pas réussi à dormir et là c’est impossible de retourner travailler. » Encouragée par des proches, elle a saisi l’Inspection Générale de la Police Nationale. Elle avait rendez-vous ce vendredi 9 mars à l’Unité Médico-Judicaire du Val-de-Marne.

Au moment de la rédaction de cet article, Adama lui était toujours en garde à vue. Entre temps, au moins deux autres personnes ont été interpellées, dont Boubou, le propriétaire de la tablette cassée. À la cité des Hautes-Noues, personne ne comprend ces interpellations. « Le truc c’est qu’ils ont arrêté des gens qui n’ont rien à voir avec les jets de pierre…Déjà Adama et Boubou eux ils étaient même pas là, ils ont juste demandé des comptes » renchérit Michael*.

Cela aurait pris 2h au Parisien de se rendre dans le quartier, de rencontrer les jeunes, de demander les contacts des témoins, de la victime, de recouper les informations et de nous livrer un article moins fallacieux. 2h, c’est rien. Mais Le Parisien a préféré « faire comme d’hab ». Comme la très grande majorité de ses concurrents quand il s’agit de relater des histoires d’interventions policières dans des quartiers populaires. Malgré les innombrables irrégularités, mensonges et abus policiers révélés au fil des années, la version officielle - celle du Ministère de l’Intérieur donc - est systématiquement privilégiée et relayée, sans aucune contradiction. Les habitants des quartiers populaires - et en particulier les jeunes hommes non-blancs y vivant - sont eux systématiquement criminalisés. La figure d’Adama est, à ce titre, très parlante : on a fait de lui la tête pensante des émeutiers-jeteurs-de-cailloux alors qu’il est arrivé bien après les échanges de projectiles et qu’il cherchait simplement à obtenir des explications sur la blessure de sa fiancée.

Adama, ses voisins et la cité des Hautes-Noues ne sont ni les premiers ni les derniers à subir des pratiques policières et une médiatisation à charge, avec les conséquences que cela a en termes de criminalisation effective, de renforcement de la défiance vis-à-vis du pouvoir et de représentations racistes et stéréotypées sur les habitants du quartier.
Emmanuel Macron, qui a fait de la lutte contre les « fake news » son cheval de bataille pourrait sans doute commencer par là ;)

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