Commission nationale consultative sur les droits de l’homme (CNCDH)

De l’usage du terme « islamophobie »


Crédit photo : Pose de la première pierre de la Mosquée de Paris / photographie de presse / Agence Rol. 1er mars 1922. Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Dans son rapport sur l’année 2013, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), a voulu éclaircir le débat sur le terme islamophobie et expliquer pourquoi elle l’adoptait.

Dans son rapport sur l’année 2013, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), une commission composée de 64 personnalités et représentants d’organisations issues de la société civile, a voulu éclaircir le débat sur le terme islamophobie et les raisons pour lesquelles elle avait décidé de l’adopter, sous certaines réserves. Elle a rendu publique son cheminement. Et même si nous ne partageons pas forcément chacune des analyses de ce document, il nous a semblé utile de le publier.

Des observations préliminaires sur le sens des mots

Pour l’édition 2013 de son rapport, publié en juin 2014, la CNCDH a ressenti la nécessité d’un débat en son sein sur le sens et l’usage des mots, non pas le mot « racisme » ni
« antisémitisme », mais le mot « islamophobie », utilisé à tort et à travers, mais aussi à bon escient.

On ne peut nier que le mot fait aujourd’hui partie du paysage politique, médiatique et institutionnel. Il s’est notamment illustré par une actualité tout à fait prégnante, à l’occasion de faits divers inquiétants qui se sont succédé, à l’instar de ces agressions ciblant des femmes voilées. Signe de l’acuité du problème, un travail de recensement des actes antimusulmans a été initié depuis quelques années, sur la base du constat « de la réalité d’un phénomène auquel ni les pouvoirs publics ni les autorités représentatives de l’islam de France ne sauraient se résoudre et qu’ils sont déterminés à combattre sans relâche [1] ».

L’impropriété sémantique du terme est également largement critiquée. Surtout, c’est l’instrumentalisation faite de part et d’autre qui est avancée comme devant conduire à disqualifier le terme.

Dans le cadre de ses travaux de préparation du rapport sur le racisme 2013, la CNCDH a décidé de ne pas occulter le débat et de le porter en son sein, dès lors que sa composition pluraliste et son mandat en matière d’éducation aux droits de l’homme lui donnent une légitimité certaine. Les discussions ont été riches, solidement étayées, parfois passionnées, et toujours animées par le souhait de faire progresser la lutte contre le racisme.

La Commission estime opportun de retranscrire, en toute transparence, dans le cadre de cette introduction au rapport sur le racisme 2013, les différents points de vue qui se sont exprimés au cours de ce débat et la position majoritaire qui s’est finalement détachée. Cette introduction se veut donc à la fois une clarifi- cation conceptuelle, utile à la lecture du rapport, et surtout la prise de position d’une institution nationale, qui refuse de se cacher derrière la peur des mots et de laisser place aux instrumentalisations en tout genre.

L’histoire d’un mot

La première utilisation du terme a été attribuée à des mollahs iraniens, lesquels, en 1979, en auraient fait un instrument de censure contre toute critique de la religion musulmane. Auraient ainsi été rassemblés, sous ce même vocable d’« islamophobe », et les femmes refusant de porter le voile, et les détracteurs de l’islam. Cette thèse a été avancée par Caroline Fourest et Fiammetta Venner en 2003 [2] puis diffusée entre autres par Pascal Bruckner en 2010 [3].

Aujourd’hui pourtant, ces origines sont contestées. D’abord parce que, curieusement, l’équivalent n’existe ni en persan ni en arabe. Surtout parce que les premières occurrences du mot se retrouvent dans les travaux d’un groupe d’administrateurs-ethnologues français spécialisés dans l’Afrique occidentale, Alain Quellien, Maurice Delafosse et Paul Marty au début du xxe siècle. L’ « islamophobie » était alors un principe d’administration française qui s’opposait à l’ « islamophilie » [4]. Plutôt que d’origine iranienne, l’expression serait donc en fait une construction française.

Aujourd’hui, le terme « islamophobie » s’est affranchi de ses sens premiers, et il faut bien admettre qu’il a investi le langage courant sous une acception nouvelle. Le sens contemporain du terme émerge en Grande-Bretagne dans les années 1990, sous la plume de l’organisation antiraciste Runnymede Trust [5].

Le terme est entré aujourd’hui dans le dictionnaire. Le Petit Robert (2006) le définit comme recouvrant une « forme particulière de racisme dirigé contre l’islam et les musulmans, qui se manifeste en France par des actes de malveillance et une discrimination ethnique contre les immigrés maghrébins ». Le Grand
Larousse (2014) le décrit comme une « hostilité envers l’islam, les musulmans ».
Il n’est désormais plus rare de le retrouver non seulement dans la presse française ou étrangère mais aussi au sein des institutions et des organisations internationales de lutte contre les discriminations, pour désigner un phénomène de société de stigmatisation à l’encontre de l’islam et des musulmans.

En 1998, la Commission des droits de l’homme des Nations unies a fait sien le mot [6]. Le site de l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) [7] et le European Network Against Racism (ENAR) l’ont employé à partir de 2001.

Depuis, de très nombreuses institutions internationales de défense des droits de l’homme et de lutte antiraciste font usage du terme sous son acception nouvelle. Le Conseil de l’Europe [8], l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) [9], le Parlement européen [10], l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH), l’Unesco [11], la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) [12], le Conseil des droits de l’homme des Nations unies [13] et enfin l’Alliance des civilisations (UNAOC) [14] ont déjà mentionné l’« islamophobie » dans différents rapports, déclarations, résolutions, ou recommandations préconisant de lutter contre ce phénomène, et ce depuis une dizaine d’années.

Une terminologie imparfaite

La sémantique pourtant oblige à constater que le terme est impropre.

D’un point de vue étymologique, le suffixe « phobie » désigne une peur paranoïde, quelque chose de maladif et d’irraisonné. L’expression évoque l’irrationnel et le pathologique, alors que les conséquences des comportements dénoncés sont bien inscrits dans la réalité. Cette assimilation à la maladie mentale a cela de dérangeant qu’elle exclut du champ des actes condamnables les manifestations haineuses qui trouvent en elle leur justification. Elle déresponsabilise celui qui, finalement, ne fait que subir son affection [15]. Comment en effet condamner une peur ? Il est clair toutefois que ce n’est pas le sens étymologique qui est retenu le plus souvent, comme d’ailleurs pour le terme « xénophobie ».

Cependant, le terme est aussi source de confusion.

L’islamophobie renvoie sémantiquement à la religion musulmane, et ne saurait donc, au sens strict du terme, relever des formes de racisme. Toutefois, par simplification à visée fédératrice, les tenants de la lutte contre l’islamophobie chercheraient à l’inscrire dans le sillage de la lutte contre le racisme dont font l’objet les personnes d’origine maghrébine. Le terme « islamophobie » tend ainsi à nourrir l’amalgame entre Arabe et musulman, amalgame que la CNCDH s’évertue à rejeter.

Pourtant, nombreux sont ceux qui, derrière cette peur des musulmans, affichent en fait une forme de racisme non assumée, voire, au contraire, une aversion parfaitement revendiquée [16]
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Les impropriétés terminologiques

Le travail de clarification conceptuelle mené par la CNCDH manquerait d’objectivité si les autres expressions de la lutte contre le racisme ne faisaient pas également l’objet d’un examen terminologique.

Ainsi, l’expression « racisme antimusulman », parfois préférée au terme « isla- mophobie », se révèle également faillible. En effet, il est erroné de parler de
« racisme » pour désigner une discrimination qui se rapporte à la religion et non exclusivement à une question ethnique. L’expression, tout aussi imparfaite, est en outre aujourd’hui devenue désuète.

Le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) s’est penché sur la question en 2007 et a développé sa position. Il a rappelé qu’il convient de ne pas opérer de confusion entre discrimination raciale, d’une part, et discrimination religieuse, d’autre part. C’est pourquoi, pour le CERD, l’expression « racisme antimusulman » est impropre car elle nourrit la confusion. L’appartenance à une ethnie n’est pas choisie tandis que ce qui relève d’une religion est de l’ordre du choix personnel. Chacune de ces deux formes de discri- mination relève par ailleurs d’instruments internationaux différents : pour ce qui est des discriminations raciales ou ethniques, c’est la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale qui s’applique ; les discriminations religieuses relèvent, elles, du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Il ne faut pas occulter toutefois qu’il existe des cas de cumul des deux formes de discrimination : on parle alors d’« intersectionnalité » ou de « double discrimination ». Pour être parfaitement exact, le CERD s’est accordé sur les expressions « discrimination, exclusion ou haine antimusulmane » pour faire référence à la religion, et « discrimination, exclusion ou haine anti-Arabes » lorsqu’il s’agit d’ethnie.

D’autres ont également pu recommander l’usage du terme « musulmanopho- bie ». Le mot « musulmanophobie » permettrait de condamner exclusivement l’hostilité manifestée à l’encontre des personnes ayant une appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane, au contraire du terme « islamophobie » qui a pu être utilisé pour contrer toute critique de l’islam. Cependant, ce terme est lui aussi imparfait, en raison du suffixe « phobie ». Il semblerait en outre artificiel d’en préconiser l’emploi alors même que son usage est rare, au contraire du terme « islamophobie ».

D’autres terminologies, qui ont pourtant été adoptées comme étendards de la lutte contre les discriminations, n’en sont pas moins imparfaites. Le mot
« antisémitisme », par exemple, dérivé de la racine « sémite » devrait renvoyer au sens strict du terme aux discriminations visant généralement les peuples juifs et arabes, et non pas exclusivement les personnes juives. Pourtant, le terme s’est imposé aujourd’hui sous cette dernière acception et est ainsi compris de tous.

En outre, les terminologies de substitution ne seraient pas non plus à l’abri d’une instrumentalisation. Finalement, les expressions « racisme antimusulman » ou « musulmanophobie » pourraient tout aussi bien être prises en otage pour le compte d’idéologies radicales [17]
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De même, les termes « xénophobie » et « homophobie », largement employés par le grand public et la presse, mais également par les gouvernements, les organisations et institutions internationales, n’échappent pas à la critique de l’as- similation à la maladie mentale, de par leur construction sur le suffixe « phobie ».

D’un point de vue terminologique, aucune de ces expressions n’est exempte de griefs. Finalement, c’est moins la parfaite exactitude de la sémantique de notions aux contours souvent difficiles à délimiter, que leur large appropriation et leur force expressive qui devraient plaider en faveur ou non de leur emploi.

La nécessaire clarification conceptuelle pour éviter toute instrumentalisation

S’il fait parfois l’objet d’une utilisation impropre, voire détournée, la question se pose de savoir si le terme d’« islamophobie » devrait pour autant être disqualifié, compte tenu de la multiplicité de ses occurrences dans le paysage médiatique et institutionnel, et de son fort pouvoir évocateur. Il réclame néanmoins une définition précise permettant d’en éviter un usage impropre et instrumentalisé.

Le racisme a subi un profond changement de paradigme dans les années post-coloniales, avec un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel. Se cachant derrière ce nouvel habillage, le terme d’« islamophobie » a été utilisé par les groupes politiques pour fédérer un électorat plus large et revendiquer le droit d’exprimer sa détestation de la religion musulmane et du musulman [18]. Plus inquiétant encore, une certaine frange radicale franchit le pas du discours aux actes.

Selon eux, l’islamophobie relèverait de la liberté d’opinion et d’expression, et à ce titre, les manifestations de haine qu’elle inspirerait, que ce soit à l’encontre du culte musulman ou de ses croyants, ne sauraient tomber sous le coup de la loi pénale. Suivant ce dangereux raisonnement, l’agression d’une femme voilée ne serait qu’un acte de militantisme contre une pratique jugée comme une forme d’oppression à l’égard des femmes.

La construction intellectuelle se révèle particulièrement pernicieuse et pas toujours aisée à déconstruire en ce qu’elle se fonde sur les marqueurs de la différence culturelle et religieuse, lesquels sont moins protégés juridiquement que celui de la « race » [19]

Ainsi dévoyé, le terme permettrait de repousser les limites de ce qui est léga- lement dicible, franchissant le pas de la simple critique pour insuffler, de façon implicite ou ouvertement assumée, un appel à la haine. En cela, cette conception de l’islamophobie porte atteinte à la liberté de religion.

À l’opposé, le terme « islamophobie » a également fait l’objet d’une instrumentalisation par les tenants d’un islamisme radical à des fins tout aussi liberticides [20]
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Le mot cache ici une stratégie visant à mettre sur un plan d’égalité la critique du dogme musulman et les manifestations de haine à l’égard de l’islam et de ses croyants. Le concept, ainsi défini, explique qu’il soit perçu comme menaçant pour la démocratie française, en ce qu’il s’attaque à l’application des lois de la République [21]. Dans la conception française de la laïcité et la sécularisation ancienne de la société, la liberté d’expression permet de protéger la critique quelle qu’elle soit, y compris de tous les dogmes religieux, tandis que la liberté de religion protège la conviction et la pratique du croyant.

Cette instrumentalisation s’est tristement illustrée lors de la Conférence de Durban contre le racisme en 2001. C’est en effet dans ce contexte qu’est apparu le concept de « diffamation des religions », visant à assimiler la critique de la religion à une expression « islamophobe » et, in fine, à un acte de racisme. Fort d’une coalition d’États instigateurs au sein des Nations unies, le concept est parvenu à s’installer dans le langage onusien, que ce soit au sein de l’Assem- blée générale ou encore du Conseil des droits de l’homme [22]. Cet événement reflète toute la perniciosité du concept d’ « islamophobie », lorsqu’il est asservi à la cause des idéologies intégristes.

Le mot a enfin pu faire l’objet d’une instrumentalisation victimaire, suscitant de part et d’autre des revendications communautaires. Une concurrence s’est ainsi engagée entre les tenants de la spécificité du terme « antisémitisme » et ceux qui considèrent que le phénomène de stigmatisation grandissant à l’encontre des musulmans mérite tout autant son vocable. Les tenants de l’emploi du terme « islamophobie » cherchent par ce biais à atteindre une égale reconnaissance, loin du deux poids, deux mesures. Se servant du mot « islamophobie » comme d’un étendard, certains sont également pointés du doigt comme cherchant à tirer parti de cette concurrence, en fédérant une adhésion à visée communautariste [23]
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Puisque le débat semble finalement porter moins sur la légitimité du terme
que  sur  sa  définition,  la  CNCDH  a  décidé  de  faire  œuvre  de  pédagogie  en 
accompagnant l’utilisation du terme de ce préambule terminologique délimitant les contours de la notion.

Désigner un phénomène latent

À cet égard, la terminologie « islamophobie » présente de nombreux atouts dans la perspective de la lutte contre les discriminations. Le terme présente un fort potentiel évocateur, il est incisif et clair. La puissance du mot rend visible un phénomène grave. Le terme « islamophobie » vient mettre en lumière un racisme latent, qui se veut imperceptible, caché sous les dehors acceptables de la liberté d’expression. Dans ce cadre, refuser de parler d’« islamophobie » pourrait être perçu comme une volonté de nier la réalité et l’ampleur d’un phénomène tout particulièrement sensible depuis quelques années, tendant à faire des personnes de confession musulmane un groupe homogène et problématique pour la société. L’ « islamophobie » a pour mérite de désigner une idéologie hostile aux personnes de religion musulmane, perceptible au-delà d’actes antimusulmans épars. Si cette terminologie a investi progressivement et de manière importante le langage courant et institutionnel, c’est bien pour reconnaître l’acuité de cette hostilité grandissante et fortement ressentie [24].

Au lieu d’une concurrence, une utilisation complémentaire des termes

L’emploi du terme « islamophobie », même préalablement défini, ne saurait toutefois se suffire à lui seul pour rendre compte d’un phénomène protéiforme qui connaît une actualité prégnante. Échappant à tout risque de sanction pénale, la revendication islamophobe diffère des actes antimusulmans qui, eux, sont pénalement réprimés. Ces deux termes ont ainsi acquis une légitimité certaine, chacun avec un sens propre renvoyant à des réalités et à un traitement différents.

Il convient donc de distinguer, d’une part, un phénomène que l’on ne peut occulter et dont les études quantitative et qualitative confirment l’existence, celui de l’apparition d’une quasi-phobie, c’est-à-dire d’une peur intense à l’égard de l’islam et des musulmans en France, générant un climat d’angoisse et d’hostilité
à leur égard. Ce phénomène se manifeste de manières aussi diverses qu’il a d’instigateurs : cela peut être à travers des opinions et des préjugés négatifs, souvent à la source de rejet, d’exclusion et de discriminations, des propos injurieux ou diffamatoires, des incitations à la haine, des dégradations de biens porteurs d’une valeur symbolique, et parfois même des agressions.

La CNCDH est d’avis qu’il convient de nommer ce que l’on dénonce et souhaite combattre. C’est pourquoi, sans pour autant faire fi des impropriétés sémantiques ni occulter les risques d’instrumentalisation, elle a pris pour parti de désigner par le terme « islamophobie » ce phénomène rampant, dangereux, qui menace le « vivre ensemble » et appelle à toutes les vigilances.

Les actes de haine envers l’autre, en ce qu’ils tombent sous le coup de la loi pénale, connaissent un traitement dissocié et, dès lors, ne sauraient être réunis sous le vocable d’« islamophobie ». Ainsi, lorsque l’on se réfère à l’incrimination des actes, l’on se doit d’user de précision, sous peine de porter atteinte à d’autres principes tels que la liberté d’opinion et d’expression. Pour sanctionner, le droit pénal a besoin d’identifier des actes et de les distinguer des opinions. C’est pourquoi, pour désigner ces actes condamnés par la loi pénale, la CNCDH se référera à l’expression « manifestations de haine antimusulmane » ou « actes antimusulmans », lesquels recouvrent autant les infractions que les discrimi- nations commises à raison de l’appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane. Dans la mesure du possible, la CNCDH distinguera en outre les « actes antimusulmans » des « actes anti-Arabes ».

Un usage pondéré et complémentaire du terme « islamophobie » et des expres- sions « manifestations de haine antimusulmane » ou « actes antimusulmans » rend ainsi compte de toute la complexité d’un phénomène qui appelle une réprobation unanime de la part des acteurs de la lutte contre toutes les formes de racisme.

[1Extrait de la convention-cadre signée le 17 juin 2010 entre le ministère de l’Intérieur et le Conseil français du culte musulman (CFCM), avec pour objectif de « mettre en œuvre un suivi statistique et opérationnel des actes hostiles aux musulmans de France ». Un an plus tard, le CFCM créait l’Observatoire national contre l’islamophobie, chargé de ce travail de recensement.

[2Caroline Fourest et Fiammetta Venner, « Islamophobie ? », ProChoix, no 26-27, en 2003 : « Le mot
“islamophobie” a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a été utilisé en 1979 par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes”, en les accusant d’être “islamophobes”. […] En réalité, loin de désigner un quelconque racisme, le mot “islamophobie” est clairement pensé pour disqualifier ceux qui résistent aux intégristes, à commencer par les féministes et les musulmans libéraux. »
Voir aussi : Caroline Fourest et Fiammetta Venner, « Ne pas confondre islamophobes et laïcs », Libération, 17 novembre 2003, http://www.liberation.fr/tribune/2003/11/17/ne-pas-confondre-islamophobes- et-laics_452092.

[3Pascal Bruckner, « L’invention de l’“islamophobie” », Libération, 23 novembre 2010 : « Forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour contrer les féministes américaines, le terme d’“islamophobie”, calqué sur celui de “xénophobie”, a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme. », http://www.liberation.fr/societe/2010/11/23/l-invention-de-l-islamophobie_695512.

[4Maurice Delafosse, « L’état actuel de l’Islam dans l’Afrique-Occidentale française », Revue du monde musulman, vol. XI, no V, 1910, p. 57 : « Quoi qu’en disent ceux pour qui l’islamophobie est un principe d’administration indigène, la France n’a rien de plus à craindre des musulmans en Afrique occidentale que des non-musulmans. […] L’islamophobie n’a donc pas de raison d’être dans l’Afrique occidentale, où l’islamophilie, dans le sens d’une préférence accordée aux musulmans, créerait d’autre part un sentiment de méfiance parmi les populations non musulmanes, qui se trouvent être les plus nombreuses. L’intérêt de la domination européenne, comme aussi l’intérêt bien entendu des indigènes, nous fait donc un devoir de désirer le maintien du statu quo et de garder une neutralité absolue vis-à-vis de tous les cultes. »

[5Deux ans après, le professeur Gordon Conway y créait la Commission sur les musulmans britanniques et l’islamophobie.. Plusieurs de ses rapports dénoncent ainsi le phénomène de stigmatisation grandissant à l’encontre non plus du colonisé, mais de l’immigré musulman vivant sur le territoire européen.

[6Maurice Glèle-Ahnanhanzo, rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme, indiquait à ce sujet lors de la 54e session de la Commission : « Le rapporteur spécial voudrait présenter ici que la plupart des manifestations de racisme et de xénophobie à l’égard des Arabes se doublent de plus en plus d’islamophobie. »
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[7L’ancêtre de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne. de Vienne

[8Déclaration de Varsovie du 17 mai 2005, point 9.

[9Résolution 1768 de 2006, résolution 1605 de 2008 et résolution 1743 de 2010.

[10Résolution du 15 juin 2006.

[11Document conjoint aux trois organisations datant du 28 octobre 2011, http://www.osce.org/odihr/84495.

[12Rapport annuel d’activité 2008.

[13Rapport annuel d’activité 2008.

[14Troisième forum à Rio de Janeiro, 27 mai 2010, http://www.unaoc.org/rioforum/wpcontent/
uploads/2010/06/Rio-Dr-Sampaio-Talking-points-islamophobia-Forum-Rio-May-2010-def.pdf.

[15Robert Maggiori, « L’islam, une religion prise aux maux », Libération, 20 septembre 2013 : « Dès lors, comment comprendre qu’on puisse parler de xénophobie ou d’islamophobie ? Est-ce pour en faire des attitudes relevant de la pathologie, dont on n’est pas responsable, pour en faire des troubles de l’inconscient, des “maladies” que l’on subit donc, et que l’on ne choisit pas, comme on ne décide pas un jour d’avoir la phobie des objets tranchants ou des araignées ? Les mots ne sont jamais neutres : parler d’islamophobie (ou d’homophobie, ou de xénophobie…) évite en fait de dire qu’on peut volon- tairement, intellectuellement, culturellement, idéologiquement, politiquement, refuser l’altérité, rejeter l’autre – non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est –, bref, être raciste. », http://www.liberation.fr/ societe/2013/09/20/l-islam-une-religion-prise-aux-maux_933575.

[16Raphaël Liogier, « Le populisme ne défend plus la race mais la culture », Libération, 20 septembre 2013 : « Le musulman s’avère alors très précieux parce que, pour les conservateurs, il figure la menace multiséculaire du sarrasin contre la chrétienté, et pour les progressistes, il figure l’antimodernité. Le populisme actuel, contrairement à celui qui a porté Hitler au pouvoir dans les années 30, ne défend pas la race mais la culture occidentale. On pouvait jadis décrier la culture judaïque, parce que c’était celle de la “race juive”. À l’inverse, parce qu’on ne peut plus être ouvertement raciste, si l’on veut dénigrer des Maghrébins, ce sera sous couvert de rejeter non pas une race mais une culture incompatible avec la nôtre. », http://www. liberation.fr/societe/2013/09/20/le-populisme-ne-defend-plus-la-race-mais-la-culture_933573.
Thomas Deltombe, « Une idéologie rance et raciste abritée derrière un masque humaniste », Le Monde, 1er novembre 2013 : « Car telle est la fonction de l’islamophobie : encoder le racisme pour le rendre imperceptible, donc socialement acceptable. C’est cette machine à raffiner le racisme brut […] », http://www.lemonde.fr/idees/ article/2013/11/01/une-ideologie-rance-et-raciste-abritee-derriere-un-masque-humaniste_3506988_3232.html.

[17Pierre-André Taguieff, « Petites leçons pour éviter tout amalgame », Le Monde, 1er novembre 2013 : « Mais remplacer “islamophobie”, jugé trop connoté, par “racisme antimusulmans” ou “musulmanophobie” ne changerait rien. Ces expressions seraient exploitées par les mêmes milieux islamistes avec les mêmes objectifs. », http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/01/petites-lecons-pour-eviter-tout- amalgame_3505765_3232.html.

[18Pascal Bruckner, « L’islam doit être critiqué », Le Monde, 31 octobre 2013 : « L’habileté de cette invention est de rétablir le délit de blasphème à l’encontre des grands systèmes de la foi. On confond l’intolérance religieuse, qui relève des tribunaux, avec le libre examen d’une doctrine. Autant le racisme s’adresse aux personnes coupables d’être ce qu’elles sont, le Noir, l’Arabe, le juif, le Blanc, autant l’opinion portée sur une confession peut varier et toucher à des dogmes toujours susceptibles d’exégèse, de discussion. Depuis quand une grande religion est-elle une race ? Depuis quand le jugement qu’on porte sur elle constitue-t-il un délit ? On a le droit de détester telle ou telle confession et de le dire. […] Nous assistons bien depuis vingt ans à la fabrication d’un nouveau délit d’opinion. »

[19Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte, p. 81.

[20Pierre-André Taguieff, « Petites leçons pour éviter tout amalgame », Le Monde, 1er novembre 2013 : « Or, depuis les années 1980, le mot “islamophobie” est employé pour désigner toutes les formes d’examen critique de l’islam, voire de l’islamisme. C’est là confondre la critique et l’appel à la haine. Les usages stratégiques du mot “islamophobie” par les islamistes rendent ce mot difficilement utilisable. », http:// www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/01/petites-lecons-pour-eviter-tout-amalgame_3505765_3232.html.

[21Alice Géraud, « Islamophobie : un abus de langage ? », Libération, 20 septembre 2013, citant Manuel Valls : « Pour eux, s’attaquer à une mosquée, caricaturer librement le prophète ou encore faire appliquer la loi interdisant le port du voile intégral, tout cela est considéré comme de “l’islamophobie”. On ne peut, évidemment, accepter ce type de raccourci. S’en prendre à une mosquée est un acte inacceptable et grave. Caricaturer une figure religieuse relève de la liberté d’expression. Respecter la loi de la République est une obligation pour tous. »

[22Résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies : A/RES/60/150 en 2005 ; A/RES/61/164 en
2006 ; A/RES/62/154 en 2007 ; A/RES/63/171 en 2008 ; A/RES/64/156 en 2009 et A/C.3/65/L.46/Rev.1 de
2010. Résolutions du Conseil des droits de l’homme : A/HRC/4/L.12 de 2007 ; A/HRC/7/L.15 de 2008 ; A/ HRC/10/L.2/Rev.1 de 2009 et A/HRC/13/L.1 de 2010.

[23Gilles Kepel, « Une posture victimaire », Le Monde, 1er novembre 2011 : « Tandis que, d’un côté, on prophétise le malheur de notre identité nationale face à des forces qui voudraient la dissoudre au nom d’une conception vindicative d’un islam exacerbé par le salafisme et exalté par le djihad, on multiplie de l’autre les incantations contre une “islamophobie” que les élites françaises seraient coupables de propager, avatar post-moderne de l’antisémitisme dont les musulmans seraient désormais les victimes par excellence. […] La dénonciation tous azimuts de l’“islamophobie” est aussi, dans le débat actuel, une ressource victimaire dont se servent certains acteurs politico-confessionnels afin de souder une communauté sous leur houlette et d’exercer leur hégémonie sur ses membres au nom de ce slogan mobilisateur. », http://www.lemonde. fr/idees/article/2013/11/01/une-posture victimaire_3505766_3232.html.
Pascal Bruckner, « L’islam doit être critiqué », Le Monde, 31 octobre 2013 : « […] soucieux d’accéder à la dignité de l’antisémitisme, il tend à faire de l’islam un objet inaccessible à la critique, sous peine de pour- suites. Il devient le nouvel instrument de propagation du fondamentalisme qui s’avance masqué, drapé dans les atours de la victime. », http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/10/31/l-islam-doit-etre-critique- par-pascal-bruckner_3505764_3232.html. Nasser Suleiman Gabryel, « Critique du concept d’islamophobie », Le Monde, 4 juillet 2012.

[24Alice Géraud, « Islamophobie : un abus de langage ? », Libération, 20 septembre 2013 : selon Marwan Mohammed, « le déni du terme d’“islamophobie” est le déni de l’expérience de l’islamophobie. C’est pour cela que les gens le vivent très mal »., http://www.liberation.fr/societe/2013/09/20/ islamophobie-un-abus-de-langage_933600., construisant un « problème musulman » en France.

Contre-attaqueR

« Islamophobie et xénophobie à l’heure de la présidentielle » : meeting à Saint-Denis le 18 décembre

#AdamaTraoré : chronique d’une affaire d’État

#MomentMarianne : chronique de cette « gauche » qui sombre

Assa Traoré : « Cette détention provisoire, c’est une vengeance insupportable du parquet de Pontoise »

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