Petit manuel pour une laïcité (enfin) apaisée à l’école : des extraits

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La rédaction

Des enseignant-es et l’historien Jean Baubérot ont rédigé un Petit manuel pour une laïcité à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents qui parait jeudi 25 août aux éditions La Découverte. On peut en trouver une présentation à ce lien. Nous publions des extraits de l’introduction et de la section consacrée aux sorties scolaires.

Introduction

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À la suite d’événements dramatiques comme les attentats de janvier et novembre 2015, l’attention politique et médiatique se focalise sur les établissements de Seine-­Saint-­Denis – pour peu qu’ils restent accessibles en métro depuis Paris. On vient y scruter les réactions des élèves et on réduit leurs motivations à leur culture et leur religion supposées en oubliant de dire qu’ils ou elles n’ont pas eu cours de mathématiques depuis six mois, faute de remplaçant, que le parc informatique de leur établissement est obsolète ou mal entretenu, ou encore qu’ils ou elles ont été placé.e.s dans telle ou telle filière contre leur gré. Dans ces quartiers, les difficultés de l’école ne seraient plus liées à une inégalité de moyens ; elles sont entièrement rabattues sur les pratiques religieuses, réelles ou supposées, des élèves et de leurs familles. Les explications ne sont plus sociales mais culturelles.

La religion est-­elle un sujet abordé dans nos classes ? Oui, car les programmes nous donnent de multiples occasions de l’aborder d’un point de vue historique, littéraire, scientifique ou philosophique. Oui, beaucoup d’élèves se disent musulmans pratiquants, mais également chrétiens, athées... Ils et elles revendiquent des appartenances nationales (française, étrangère ou les deux) mais aussi leur soutien inconditionnel à une équipe de foot ou à un groupe de musique. Ils et elles ont entre 11 et 19 ans et construisent leur identité. Est‐­ce un obstacle à l’enseignement du fait religieux ? Rarement, pour ne pas dire jamais. La classe n’est pas le lieu d’un combat retranché entre, d’un côté, le professeur et, d’un autre côté, les élèves, que certains fantasment publiquement, mais un lieu de transmission du savoir et de dialogue. La représentation de la salle de classe comme camp retranché, véhiculée par un certain nombre de polémistes, contribue à augmenter les conflits et masque les réalités de l’enseignement. Être capable de réagir avec mesure à la contradiction, établir la différence entre savoir et croyance ne sont pas des compétences accessoires pour un.e enseignant.e, elles sont le cœur de notre métier. Alors que nous accumulons à nous tou.te.s plus de trente ans de carrière, avons-­nous déjà dû interrompre un cours parce qu’un.e élève contestait notre approche d’un fait religieux ? Jamais. Cela doit sans doute arriver mais ce n’est pas la norme. Avons-­ nous déjà été menacé.e.s ou intimidé.e.s parce que nous évoquions des sujets comme les processus d’écriture de la Bible ou du Coran ou encore l’évolution des espèces ? Jamais. Entendons-­nous parfois des propos sexistes, homophobes, racistes, antisémites dans nos classes ? Oui, mais nous en entendons également dans les dîners de famille, dans les cafés, parmi nos amis, à la télévision... Ces propos ne sont l’apanage ni des croyant.e.s ni des « jeunes de banlieues ». Et, comme dans le reste de la société française, nous ne sommes pas seul.e.s à défendre l’égalité et la fraternité. Nos soutiens les plus nombreux contre les propos discriminatoires et haineux sont dans les classes mêmes, parmi nos élèves qui sont loin de correspondre aux stéréotypes. En classe, on ne lutte pas contre les idéologies destructrices comme on le fait avec des adultes dans l’espace public : notre rôle est d’écouter, de comprendre les raisons de la violence pour mieux travailler collectivement à la désamorcer.

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Toutes celles et tous ceux qui désignent la religion comme le grand danger dans les quartiers populaires ne proposent qu’une seule « solution » : éloigner des élèves de l’école... pour ne pas qu’ils et elles tombent dans les griffes de mouvements radicaux. Un remède qui nous paraît bien étrange. La logique concernant les filles nous semble encore plus absurde. Partant de l’hypothèse selon laquelle les jeunes filles portant un voile le feraient uniquement sous la pression de leurs pères et de leurs frères, nombre de gens en sont venus à défendre leur exclusion des enceintes scolaires. Le message véhiculé par la loi du 15 mars 2004 interdisant le port du voile dans les écoles publiques est donc le suivant : en dehors de l’école, tu agiras selon la loi des pères ; à l’intérieur, selon celle de la République ; mais, quoi qu’il arrive, concernant ton propre corps, tu te soumettras. Comment l’école républicaine peut-­elle apparaître émancipatrice dans ces conditions ? L’hypothèse que ces élèves exerceraient leur liberté de conscience en choisissant de porter le hijab n’est jamais évoquée. Pourtant, la fréquentation quotidienne de jeunes filles voilées en dehors des écoles nous révèle une large palette de motivations allant de la conviction religieuse à la manifestation d’appartenance culturelle en passant par la rébellion, la volonté de conformisme, l’effet de mode, l’envie de se distinguer des parents, d’une société perçue comme raciste... De façon prévisible, l’obsession entretenue depuis au moins trente ans autour du voile, loin d’avoir fait disparaître ce vêtement, a amené à une inflation de ses significations. Comment, dans ces conditions, en faire un signe à la signification unique ? Qu’est-­ce que les partisans les plus farouches de la loi de 2004 trouvent de si attrayant dans le voile pour penser que son simple port fasse de celle qui le porte la missionnaire de sa religion ?

Nous sommes entré.e.s dans l’Éducation nationale après le vote de cette loi « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ». Dans les établissements, cette loi, pourtant récente, apparaît au mieux comme incontestable, au pire comme taboue. On nous a assuré.e.s qu’elle avait protégé l’école du prosélytisme religieux et avait apporté la paix dans les établissements ; mais, surtout, les collègues les plus expérimenté.e.s nous rappellent que les débats sur la laïcité des années 1990 et du début des années 2000 ont brisé tant de compagnonnages professionnels et d’amitiés qu’il est préférable de ne pas revenir sur ce sujet douloureux. Pourtant, ce silence est en décalage avec ce qui se passe à l’extérieur de la salle des professeurs. Au quotidien, la laïcité est de plus en plus régulièrement invoquée pour mettre à part et stigmatiser une partie de nos élèves, voire des personnels de l’Éducation nationale. Traque des vêtements censément religieux, surveillance accrue des comportements des élèves supposé.e.s musulman.e.s, injonction insistante à l’affirmation de l’adhésion aux valeurs républicaines aux collègues perçus comme immigré.e.s ou enfants d’immigré.e.s : ces pratiques discriminatoires, parfois humiliantes, deviennent monnaie courante, au nom d’une laïcité qui semble s’être retournée contre ceux et celles qu’elle est censée protéger. Perpétrés au nom de l’islam, les attentats qui ont frappé la France en janvier et novembre 2015 ont suscité des peurs que manipulent avec habileté ceux qui désignaient hier les immigré.e.s, aujourd’hui les musulman.e.s, comme les responsables de tous les maux. L’école n’est pas épargnée par ces évolutions sociales. Les ambiguïtés de la loi de 2004, qui ne définit pas précisément ce qu’est un signe ostensible, peuvent laisser libre cours à toutes les dérives racistes. La loi de 2004 devait être l’acte de consensus qui concluait la phase de controverses ouverte avec l’affaire du foulard, à Creil, en 1989. Au lieu d’une pacification, nous assistons à une affolante inflation des initiatives juridiques : proposition d’interdiction du port du voile à l’université ou dans les hôpitaux ; fin des menus de substitution dans les cantines ; interdiction pour les mères portant un foulard d’accompagner les sorties scolaires.
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Pour reconstruire une laïcité scolaire qui soit non pas une menace mais bien une assurance pour les personnels et les élèves d’évoluer dans une institution respectueuse des croyances de chacun.e, la priorité était de sortir des discours guerriers et des appels à la croisade laïque pour revenir sur nos expériences mais aussi nos hésitations et nos expérimentations. Nous sommes allé.e.s à la rencontre de l’historien Jean Baubérot qui a partagé avec nous son immense savoir sur la laïcité et son combat pour une laïcité inclusive. Nous avons recueilli des témoignages sur les situations dans les établissements et travaillé sur les programmes et les textes officiels pour apporter des propositions concrètes à nos collègues, aux élèves et à leurs parents. Nous espérons contribuer à ce que la laïcité, loin d’être un instrument de stigmatisation, un voile jeté sur les inégalités structurelles de l’Éducation nationale, redevienne, dans les écoles, le principe d’apaisement qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.


Extrait du chapitre « Le vade mecum laïque d’une sortie sans souci » de la partie Pratiques du manuel.

Notre-­Dame de Paris : une lycéenne quitte le groupe pour allumer un cierge à la mémoire de son grand-­père disparu. Mosquée de Paris : des lycéen-ne-s profitent d’une sortie à Paris pour aller prier. Sète : l’ensemble des élèves, non-­croyant.e.s, croyant.e.s, quelle que soit la religion, manifestent un profond malaise lors de la visite du cimetière marin, au point qu’il faut arrêter l’activité. Lors d’une discussion collective, ils et elles indiquent avoir ressenti le même malaise la semaine précédente en étudiant en classe « Supplique pour être enterré à la plage de Sète » de Georges Brassens, et estiment que ces activités sont un manque de respect envers les morts. Saint-­Denis : deux collégiens refusent d’entrer dans la basilique avec leur professeur. Méru : le tribunal administratif annule l’interdiction faite à des mamans voilées d’accompagner des sorties scolaires.

Organiser une sortie pédagogique demande déjà beaucoup de temps sur le seul plan logistique. Quand la laïcité s’en mêle et s’emmêle, comme ce fut le cas dans ces situations, cela peut devenir décourageant. Pourtant, refuser l’instrumentalisation politicienne de ces questions, prendre un peu de recul et adopter quelques réflexes simples pourraient suffire à éviter nombre de tensions. Voici donc un mini-­guide sous forme de questions/réponses afin de relever ce défi de façon apaisée.

Que dit le droit au sujet des accompagnateurs et accompagnatrices ?

En 2012, c’est au détour d’une longue circulaire de préparation de la rentrée que le ministre de l’Éducation, Luc Chatel (UMP), valide l’interdiction faite aux parents d’élèves portant des signes religieux d’accompagner les sorties scolaires : «  Ces principes [ceux de la laïcité] permettent notamment d’empêcher que les parents d’élèves ou tout autre intervenant manifestent, par leur tenue ou leurs propos, leurs convictions religieuses, politiques ou philosophiques lorsqu’ils accompagnent les élèves lors des sorties et voyages scolaires » (Circulaire du 27 mars 2012 du ministère de l’Éducation nationale pour la préparation de la rentrée 2012).

La formulation est alambiquée, puisque le ministre se garde bien d’« interdire  » : il mentionne que la laïcité « permet d’empêcher ». Il délègue ainsi la responsabilité d’une interdiction aux directeur-­rice.s d’école tout en établissant la seule tenue comme critère autorisant cette décision. Pourtant, quatre ans plus tôt, son prédécesseur, Xavier Darcos, du même parti, s’opposait à cette interdiction. Reprenant l’argumentation de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde), il indiquait que les parents d’élèves et les accompagnateur-­rice.s bénévoles n’étaient pas tenu.e.s aux mêmes devoirs. Luc Chatel choisit donc de considérer les parents accompagnateurs comme soumis aux mêmes devoirs de neutralité que les fonctionnaires.

Sollicité par le défenseur des Droits le 19 septembre 2013, le Conseil d’État remettait une étude sur l’état actuel du droit français en la matière. La ministre de l’Éducation nationale la reprenait à son compte lors d’un discours devant l’Observatoire de la laïcité le 21 octobre 2014 : « Le principe c’est que dès lors que les mamans [voilées] (les parents) ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception » Le prosélytisme n’est pas constitué par le seul port du voile. Le Livret de la laïcité suit les mêmes principes et rappelle que les décisions du chef d’établissement à cet égard se font sous le contrôle du juge administratif.

Les débats sur la question contribuent à stigmatiser les musulman.e.s, et notamment les mamans voilées. Ils contribuent aussi à distendre le lien souvent ténu entre parents et institution scolaire, alors que la participation des familles aux sorties est souvent l’occasion
de le resserrer. Il est donc urgent de veiller à ce que la nécessaire lutte contre une influence prosélyte des élèves ne se fasse pas sur la base d’un critère trop large pour servir un tel objectif, qui ne peut qu’amener des rejets discriminatoires.

Si une mère voilée se voit interdite de sortie, les enseignant.e.s et les parents doivent rappeler au chef d’établissement que le seul port du voile n’est pas un motif suffisant pour un tel refus, comme l’a rappelé le tribunal administratif d’Amiens le 22 décembre 2015
en annulant une décision de ce type. Les personnes concernées par ces refus arbitraires peuvent contacter le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) ou l’association Mamans Toutes Égales (MTE) qui lutte notamment contre la circulaire Chatel.

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